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Les traquenards de Giri [The Witling - fr]

Электронная книга - «Les traquenards de Giri [The Witling - fr]». Краткое содержание книги:

Aux yeux des habitants de Giri, les explorateurs venus d’outre-espace n’étaient que des plaisantins.Et sur cette planète qui semblait si primitive, ils n’étaient rien d’autres.
En fait, les péripéties de l’évolution avaient doté les autochtones d’un talent bien particulier, un talent qui rendait inutiles la plupart des inventions associées, sur d’autres planètes, au développement de la vie intelligente. Comme les explorateurs d’outre-espace, le lecteur va de surprise en surprise jusqu’à la chute finale.
Un roman passionnant qui mêle avec intelligence aventure et réflexion, dû à un auteur de talent injustement méconnu en France.
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Cette phrase fut pour Bjault un trait de lumière. Il jeta un coup d’œil vers Yoninne, postée de l’autre côté du pont, mais sa digne collègue contemplait farouchement la rive, avec la ferme intention de les ignorer. Bon, soupira Bjault à part soi, il faut croire qu’aucun de nous n’est très doué pour l’intrigue. Se sentant presque soulagé de voir que le jeune homme semblait comprendre la situation, il dit à haute voix : « Il y a beaucoup de choses que nous ne savons pas Votre Altesse. C’est peut-être pour cette raison que nous vous avons… berné. Si vous vous trouviez à des centaines de lieues de chez vous, au milieu d’étrangers enclins à l’hostilité, n’agiriez-vous pas d’une manière un peu… euh… sournoise — même à l’égard des gens qui vous semblent amicaux ? »

Le prince tourna les yeux vers le feu qui luisait à travers la plaque de mica du poêle. « Je suppose que oui. De votre part, je pourrais l’admettre, mais je croyais que Io… » Il s’interrompit et changea totalement de sujet. « La nef que vous avez vue se retourner se préparait à se téléporter jusqu’à une route de l’hémisphère sud. »

Dans certaines circonstances, il était paradoxalement plus facile aux Azhiris de franchir par téléportation quelques milliers plutôt que quelques centaines de kilomètres ; car, si leur destination, au sud, et leur point de départ, au nord, se situaient à équidistance de l’équateur, il leur était possible de se téléporter sans subir la moindre secousse. Ainsi le Royaume des Neiges, qui occupait les deux pôles de la planète, ne cessait pas pour autant de constituer dans une certaine mesure un seul et même territoire.

Mais cette réponse ne satisfaisait pas entièrement Bjault. « Ce que je voudrais savoir, c’est pourquoi ils retournent leur nef sens dessus dessous ? »

Pelio haussa encore une fois les épaules. « Par rapport à nous, les habitants du pôle Sud se tiennent sur la tête : personne ne peut téléporter une nef sans d’abord la retourner afin que sa quille soit dirigée dans le sens du lieu de destination. C’est la même chose dans notre cas, quoique vous n’ayez probablement pas remarqué les changements d’assiette, tant ils étaient faibles. »

L’absurdité apparente de cette explication se dissipa quand Ajao eut compris qu’elle découlait du principe de la conservation de l’énergie : si ce processus d’orientation n’avait pas été nécessaire, il eût été en fait possible de créer un mécanisme à mouvement perpétuel en téléportant alternativement un pendule entre les pôles nord et sud. Curieuse et intéressante particularité — mais il ne trouvait plus d’autre question à poser. Quant à Pelio, il semblait n’avoir plus rien à dire. En dépit de tous les hommes réunis sur le pont, le jeune homme était désespérément seul. Ajao poussa un soupir et regagna sa place.

Leur arrivée au pôle Nord fut aussi brutale qu’inattendue. Ils se retrouvèrent sans transition à la surface d’un nouveau lac, beaucoup plus étendu que les précédents. Le trafic y était particulièrement dense — comme si cette nappe d’eau eût constitué le point de jonction de plusieurs routes. Des entrepôts bâtis en glace se succédaient sur tout le pourtour du lac et certains étaient reliés entre eux par des passages couverts dont les toits dépassaient à peine d’un amoncellement de neige poudreuse que le vent chassait au-dessus de l’eau depuis la vaste plaine environnante. Si ces bâtisses trapues formaient le fameux palais dont ils avaient entendu parler, la surprise était de taille.

Mais Pelio tendit le doigt en direction de l’horizon. Ajao aperçut à une certaine distance une série de dômes aplatis et de tours tronquées qui jetaient un éclat bleuté sous la clarté lunaire. Çà et là, de minuscules orifices sombres rompaient la monotonie des courbes. Devant l’insistance polie mais obstinée d’Ajao, Pelio finit par leur expliquer de quoi il s’agissait. « Ce sont des fenêtres. Les tours de guet ont soixante mètres de hauteur. En un sens, le Palais des Neiges est encore mieux protégé que le Donjon de mon père, car il est entouré à chaque pôle par des centaines de kilomètres de banquise. Et les pèlerins indésirables qui seraient parvenus jusqu’ici seraient repérés du haut de ces tours longtemps avant qu’ils n’aient atteint le palais. »

Soixante mètres de hauteur, se répéta Bjault avec un certain saisissement. Un tel chiffre suggérait de nouvelles perspectives : il fallait connaître au moins les rudiments de la statique pour bâtir des édifices en glace à pareille échelle. Le palais, en effet, se distinguait radicalement des piètres abris en neige qu’ils avaient vus le long de la route.

Le pilote ouvrit avec effort le panneau de coupée et se pencha au-dehors, malgré le vent, pour crier quelque chose à l’adresse des silhouettes masquées et emmitouflées qui se tenaient sur le quai en contrebas. Les deux individus écoutèrent pendant un moment, avant de faire un signe de la main et de regagner pesamment leur abri. Le pilote referma le panneau et la bouffée de vent glacial qui balayait le pont se mua en un simple courant d’air frais.

« Nous avons reçu la permission de pénétrer dans le lac de transit situé à l’intérieur du palais, dit Pelio. Là, il sera plus facile d’inspecter la coque et de nettoyer les hublots… Je ne m’attendais pas à tant de civilité. »

Une double lumière jaune brilla dans une ouverture d’une des tours du palais. Le pilote fixa cette direction avec un hochement de tête et s’assit. Il se concentra pendant quelques instants et leur ultime saut les introduisit dans l’enceinte du Palais des Neiges. La vaste salle où ils émergèrent eût été plongée dans l’obscurité sans les rayons de lune filtrant à travers les jours pratiqués dans le dôme. La nef flottait à la surface d’un bassin d’une cinquantaine de mètres de côté. Au bord de l’eau courait une colonnade dont les fûts, de la même dimension que le bassin, s’amincissaient à mesure qu’ils se rapprochaient du plafond incurvé. Malgré leur apparence massive, ces piliers devenaient translucides sous l’action de la pâle clarté lunaire et leurs angles vifs apparaissaient nettement transparents. Plusieurs hommes d’équipage libérèrent le panneau central, et Ajao remarqua que le sol en bordure du bassin était jonché de blocs de glace ou de tas de neige. Ce désordre formait un surprenant contraste avec la perfection géométrique de l’ensemble. Mais l’air pénétrant par l’ouverture semblait plus chaud qu’à l’extérieur du palais et — fait encore plus appréciable — on ne sentait plus le vent.

Bientôt les hommes les plus proches de la coupée commencèrent à tomber lentement sur les genoux, avant de s’effondrer sur le pont externe. S’étant dressé, Pelio allait se diriger vers eux quand le chef-navigateur fit signe aux Profanes de reculer, tandis que lui-même et l’équipage couraient vers les silhouettes immobiles. Bjault sentit la main de Leg-Wot se crisper convulsivement sur son coude et l’entendit chuchoter dans leur langue natale : « Des gaz ! » Dès qu’elle eut prononcé ces mots, il fut certain qu’elle avait raison. Il avait participé à des exercices d’alerte en nombre suffisant pour être à même d’identifier ce type d’accident.

La plupart des membres de l’équipage étaient à présent rassemblés autour des hommes inanimés. « Croyez-vous qu’ils aient été victimes du Kenking, commandant ? » cria l’un d’eux au chef-navigateur.

L’interpellé secoua la tête avec colère. « Tu n’as rien ressenti, n’est-ce pas ? D’ailleurs, l’Homme des Neiges aussi est tombé. » Pendant qu’il prononçait ces paroles, ses genoux fléchirent et il s’affaissa lourdement en travers des autres corps. Aux cris de terreur qui s’étaient élevés autour de lui succéda rapidement une série de crises de suffocation qui eurent raison des autres hommes. Les Novamérikains ayant retenu leur respiration en voyant s’effondrer successivement tous les hommes d’équipage, eux seuls demeuraient debout. Bjault et Leg-Wot se regardèrent en silence d’un air désemparé. Tout en sachant ce qui était en train de se produire, ils étaient totalement incapables de modifier le cours des événements.

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