Les traquenards de Giri [The Witling - fr]
- Автор: Виндж Вернор (Вернон) Стефан
- Год: 1981
- Язык: французский
- Год: Nouvelles
- ISBN: 2-7201-0174-5
- Переводчик: Jacques Schmitt
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Les traquenards de Giri [The Witling - fr]». Краткое содержание книги:
En fait, les péripéties de l’évolution avaient doté les autochtones d’un talent bien particulier, un talent qui rendait inutiles la plupart des inventions associées, sur d’autres planètes, au développement de la vie intelligente. Comme les explorateurs d’outre-espace, le lecteur va de surprise en surprise jusqu’à la chute finale.
Un roman passionnant qui mêle avec intelligence aventure et réflexion, dû à un auteur de talent injustement méconnu en France.
CHAPITRE 16
Lieue après lieue, Bre’en téléportait les Profanes et le roi Tru’ud vers le nord ; pourtant seuls les entrepôts édifiés autour des lacs de transit paraissaient changer d’aspect. Derrière les hublots de leur petite nef, le ciel sans nuage demeurait d’un bleu profond. Le soleil, suspendu à trente degrés au-dessus de la ligne d’horizon qui jetait un éclat aveuglant, projetait de grandes ombres bleuâtres sur le relief chaotique de la banquise antarctique. La lumière diurne était trop vive pour être regardée fixement, bien que le chronomètre-bracelet de Yoninne indiquant l’heure du Royaume de l’Été révélât qu’il était encore tôt. Mais il avait cessé de faire nuit ici depuis plus d’une centaine de jours.
L’armée du Roi des Neiges n’avait toujours pas tenté d’entraver leur progression en direction du comté de Tsarang. S’ils parvenaient à atteindre cet État vassal du Royaume de l’Été, il leur resterait peut-être une chance de mener à bien le projet qui leur avait semblé naguère représenter la partie la plus dangereuse du plan d’Ajao : rallier l’île de Draere.
La nef de petite taille dont ils s’étaient emparés possédait une coque épaisse et suffisamment résistante pour qu’ils puissent sans danger négliger un lac de transit sur deux tout au long du parcours. Ils progressaient à bonne allure, bien qu’ils dussent se reposer cinq à dix minutes entre chaque saut, le temps pour Bre’en de se préparer en vue du bond suivant, et pour Pelio de vérifier les courroies maintenant les deux otages.
« Je préfère ne pas prendre de risques avec nos amis », expliqua le prince. « Aussi exercés soient-ils, ils ne peuvent pas s’enfuir par téléportation tant qu’ils sont ligotés. »
Ajao commença à discourir sur la constitution moléculaire de l’énergie, mais Leg-Wot avait déjà compris ce que Pelio voulait dire : quand les Azhiris se téléportaient, ils emportaient avec eux une partie de leur environnement ; seuls les membres de la Guilde savaient maîtriser exactement la mesure du volume téléporté. Afin de se téléporter hors de la nef, Tru’ud et Bre’en auraient dû rompre les liens qui les retenaient — opération qui excédait nettement les aptitudes des possesseurs du Talent. Yoninne considéra Pelio avec un surcroît de respect. Cette précaution était de celles que ni elle ni même Ajao n’avaient eu l’idée de prendre. D’ailleurs, sans le cran et l’esprit de décision dont le prince avait fait preuve, ils n’auraient pas davantage mis le cap sur le nord à l’heure actuelle. Était-ce l’énergie du désespoir qui l’animait à présent, ou bien n’avait-il jamais cessé d’être l’homme qu’elle n’avait pas su reconnaître sous son enveloppe d’adolescent timoré ?
« Je crois que nous sommes suivis », dit brusquement Ajao, deux sauts plus tard.
« Quoi ? s’exclama Pelio.
— Regardez à la surface du lac. Plusieurs de ces nefs ne vous ont-elles pas un air familier ?
— Si », répondit sans hâte le prince. « En outre, chaque lac est un peu plus encombré que le précédent. Je gage que nous avons été devancés par un message des Hommes des Neiges réclamant la mobilisation de toutes les nefs militaires disponibles. En fait, nous sommes aussi étroitement encerclés qu’au palais. » Il décocha un sourire à Bre’en et Tru’ud. « Mais vous n’en serez pas plus avancés. S’ils font sauter la nef, vous coulerez avec. » Devant le mutisme des deux hommes, il ajouta : « Au fond, je devrais vous être reconnaissant à tous les deux. Vous m’avez donné l’occasion de prouver que je ne suis pas sans ressource.
— Vous avez eu besoin de votre ours, fit remarquer Bre’en d’un ton aigre.
— C’est vrai. Mais vous avez failli mourir de saisissement quand je me suis jeté sur Tru’ud. Un Profane ne saurait s’attaquer aux gens normaux, puisqu’a vos yeux il est moins qu’un animal. N’imaginant pas que je pouvais représenter une menace, vous ne m’avez même pas fait escorter. Pour une fois, j’ai su tirer parti de votre arrogance. »
Bre’en ne répondit pas, mais Tru’ud, recourant à sa langue natale, éclata en imprécations. Pelio se borna à sourire.
En l’espace de deux heures, ils effectuèrent dix-sept sauts et franchirent près de quatre mille kilomètres, parvenant ainsi à la hauteur du cercle antarctique. Le soleil déclinait en direction du sud-est et sa lumière rasante muait l’étendue neigeuse en un tapis d’or. Ils apercevaient de plus en plus souvent la roche sous-jacente à travers cette pellicule ambrée et des ruisselets torrentueux qui sourdaient de la glace pour aller se jeter en bouillonnant dans les hautes eaux des lacs de transit. Quatre sauts plus loin, la neige avait presque disparu. La toundra se déroulait jusqu’à l’horizon — et Yoninne distingua au loin une tache verte. Mais le saut suivant apporta un changement encore plus frappant : autour des misérables bâtiments en pierre disséminés au bord du lac avait surgi un dédale de tentes en tissu à damier, au milieu desquelles s’affairaient des centaines d’indigènes. Au-delà de cette agglomération de toile, elle entrevit des troupeaux de quadrupèdes velus paissant l’herbe estivale. C’était donc de cette façon que les Hommes des Neiges pourvoyaient à leur subsistance ! Ils pratiquaient le nomadisme sur une grande échelle et devaient téléporter leur bétail d’un pôle à l’autre à mesure que les changements de saison faisaient naître une maigre végétation d’abord au nord, ensuite au sud. Ce qui expliquait l’aspect désolé de leurs villes, sur l’autre face de la planète.
Elle fut interrompue dans sa contemplation du paysage environnant par la brutale apparition à la surface du lac d’un de leurs poursuivants. Le groupe de leurs indésirables accompagnateurs comptait à présent plus d’une vingtaine d’unités ; Dieu seul savait quelles forces supplémentaires avaient été déployées sur les lacs situés en amont et en aval ! Or la situation était toujours sans issue : face aux Hommes des Neiges forts de leur armée, les Profanes tenaient à leur merci le souverain du royaume.
Entre les deux lacs suivants, le soleil glissa subitement derrière l’horizon. À mesure que s’assombrissait le crépuscule, l’atmosphère se réchauffait progressivement. Les Profanes éteignirent le petit poêle de la nef et, après avoir couvert encore quelques lieues en direction du nord, ils se débarrassèrent de leurs épais vêtements. Tandis que Yoninne braquait le maser faussement meurtrier sur Bre’en et Tru’ud, Pelio relâcha les liens des deux hommes afin qu’ils puissent ôter leurs parkas et leurs doubles jambières.
Leg-Wot faillit prendre en pitié les deux prisonniers, restés ligotés depuis si longtemps. Tru’ud se contorsionnait péniblement après chaque saut et à Bre’en, qui donnait des signes de fatigue, Pelio au moins accordait un plus long temps de repos entre deux bonds.
Ils progressèrent pendant plus d’une heure dans l’obscurité, à la seule lueur des étoiles et des feux de camp de la rive, qui leur permettaient tout juste de deviner la présence de leur inquiétante escorte. Puis, comme par caprice, un demi-jour se leva de nouveau à l’orient : l’itinéraire qu’ils suivaient leur avait fait quitter le jour perpétuel de l’antarctique et franchir les limites d’un étroit fuseau où régnait la nuit des basses latitudes, mais le soleil était à présent sur le point de resurgir.
La contrée révélée par cette clarté neuve semblait très différente de tout ce qu’ils avaient vu auparavant. Tentes et bétail avaient disparu ; s’y était substituée une étendue désertique, sèche et rocailleuse. Les bâtiments entourant le lac paraissaient lisses et de forme presque fuselée : peut-être étaient-ils construits en adobe. Une brousse étique croissait le long du rivage, sur lequel des hommes à la peau sombre les regardaient en silence.