Les ailes de la nuit [Nightwings - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1975
- Язык: французский
- Год: J'ai Lu
- Переводчик: Michel Deutsch
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Les ailes de la nuit [Nightwings - fr]». Краткое содержание книги:
Le Guetteur était las d'avoir usé ses yeux et ses sens à détecter l'invasion extraterrestre dont la Terre se croyait menacée. Il avait fini par perdre la foi dans le principe fondamental de sa Guilde.
Tout son univers allait pourtant basculer quelques heures plus tard. Sa jeune protégée Avluela était remarquée par le Prince de Roum qui abusait d'elle. Gordon, l'Elfon sans Guilde, reconnaissait soudain être un émissaire déguisé des envahisseurs qui apparaissaient bientôt au Guetteur au cours de sa veille. La Terre allait être conquise.
Désorienté, ses veilles de guet devenues vaines, le Guetteur gagna d'abord Perris où il ne rencontra qu'intrigues et luxure, puis tenta le pèlerinage de Jorslem. C'est là qu'il retrouva Avluela la Volante et que, de la Terre vaincue, naquit un nouvel espoir.
Au bout du compte, je m’inclinai : entendu, j’irais au quartier général des forces d’occupation et je me plierais à sa volonté. J’avais en effet imaginé une trahison qui annulerait — c’était, du moins, mon espoir — celle qu’Elegro m’obligeait à commettre.
L’aube était proche quand je quittai le bâtiment. L’air était tiède et parfumé. Les rues de Perris scintillaient sous la nappe de brume qui les noyait. Les lunes étaient invisibles. J’avançai avec inquiétude dans les artères désertes tout en me répétant qu’il ne viendrait à personne l’idée de chercher noise à un vieux Souvenant. Mais je n’avais qu’un petit couteau pour toute arme et j’avais peur des bandits.
Je devais suivre une rampe piétonnière. Je soufflai un peu en escaladant sa pente raide mais je me sentis plus rassuré en atteignant le niveau requis car les postes de patrouille étaient fréquents et il y avait également quelques autres promeneurs attardés. Je croisai une silhouette spectrale enveloppée de satin blanc. Derrière ces voiles on distinguait un visage non humain : c’était un revenant, un habitant fantôme d’une planète de la constellation du Taureau où la réincarnation est d’usage et où personne ne circule dans son corps originel. Je croisai aussi trois femelles d’une planète du Cygne qui me demandèrent en pouffant si je n’avais pas vu de mâles de l’espèce car le temps de la conjonction était venu pour elles, puis deux Elfons qui après m’avoir toisé rêveusement jugèrent que je ne possédais rien qui méritât d’être volé et poursuivirent leur chemin, tous leurs fanons tressautant et leur épiderme éclatant lançant des éclairs comme une balise.
Enfin, j’atteignis le bâtiment octogonal et trapu où le procurateur de Perris avait élu domicile.
La garde du palais était assurée de façon désinvolte. L’envahisseur paraissait assuré que nous étions incapables de déclencher une contre-attaque et il avait probablement raison : il était assez peu vraisemblable qu’une planète qui avait succombé en l’espace d’une nuit opposerait ensuite une résistance crédible au vainqueur. La lueur pâle d’un écran de détection entourait l’édifice et une âcre odeur d’ozone flottait dans l’air. De l’autre côté de la vaste esplanade, des Marchands préparaient leurs étals. Des Serviteurs aux muscles noueux déchargeaient des tonneaux d’épices, des colonnes de neutres apportaient des chapelets de saucisses noires.
Un envahisseur vint à ma rencontre quand je franchis l’écran de détection. Je lui expliquai que j’apportais des nouvelles urgentes au procurateur et quelques instants plus tard, presque sans palabres (j’en fus stupéfait), on m’introduisit auprès de lui.
Son bureau était meublé avec simplicité mais aussi avec bon goût. Il n’y avait que des objets de fabrication terrienne : une tenture fricaine, deux vases d’albâtre de l’ancienne Ogypte, une statuette datant peut-être des premiers jours de Roum et une potiche talyenne, noire, où mouraient quelques fleurs flétries.
Quand j’entrai, Manrule Sept était penché sur des cubes à messages. Sachant que les envahisseurs travaillaient surtout la nuit, je ne fus pas autrement surpris de le voir ainsi occupé.
Au bout d’un moment, il leva la tête.
— De quoi s’agit-il, vieil homme ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire de Dominateur en fuite ?
— C’est le prince de Roum. Je sais où il est.
Une lueur d’intérêt s’alluma aussitôt dans ses prunelles. Il fit courir ses bouquets de doigts le long du bureau sur lequel étaient disposés les emblèmes de quelques-unes de nos confréries — les Transporteurs, les Souvenants, les Défenseurs et les Clowns, entre autres.
— Continue.
— Le prince se trouve dans un endroit bien précis de la cité d’où il ne peut s’échapper.
— Et tu es venu pour m’indiquer sa cachette ?
— Non. Je suis venu pour acheter sa liberté.
Ma réponse le laissa perplexe.
— Les humains me déroutent parfois. Tu prétends avoir capturé ce Dominateur évadé et je présume que tu veux nous le vendre. Mais tu dis que tu veux l’acheter ! Pourquoi t’être donné la peine de venir me trouver ? C’est une plaisanterie ?
— Si vous me permettez de vous expliquer…
Et tandis que, taciturne, il fixait le plateau de son bureau aussi poli qu’un miroir, je lui relatai succinctement comment j’avais quitté Roum avec le prince aveugle, comment nous étions arrivés chez les Souvenants, comment Enric avait séduit Olmayne et suscité la mesquine vindicte d’Elegro. J’insistai sur le fait que je n’avais agi que sous la contrainte et n’avais pas l’intention de livrer le prince aux envahisseurs. Et je conclus par ces mots :
— Je sais, vous avez prononcé la déchéance de tous les Dominateurs. Mais celui-là a déjà payé cher sa liberté. Je vous demande de signifier aux Souvenants qu’il bénéficie d’une amnistie et que vous l’autorisez à se rendre à Jorslem en tant que Pèlerin.
— Et que nous offres-tu en échange de son amnistie ?
— J’ai effectué des recherches dans les silos à mémoire des Souvenants.
— Et alors ?
— J’ai trouvé ce que vous cherchez.
Il me scruta avec attention.
— Comment saurais-tu ce que nous cherchons ?
— Ce qui vous intéresse est quelque part dans les profondeurs de la maison des Souvenants, répondis-je calmement. Un enregistrement visuel de la réserve où vivaient vos ancêtres captifs des Terriens après le rapt. Il montre leurs souffrances de façon poignante. Et il justifie pleinement la conquête de la Terre.
— C’est impossible ! Il n’existe pas de documents pareils !
La vivacité de la réaction de mon interlocuteur me fit comprendre que j’avais fait mouche. Il était touché au point sensible.
— Nous avons minutieusement passé les archives en revue, poursuivit-il. Il n’y a qu’un seul document ayant trait aux réserves et il ne s’agit pas de nos ancêtres mais d’une race non humaine de structure pyramidale, probablement originaire d’un des mondes de l’Ancre.
— Je l’ai vu. Il yen a d’autres. J’ai consacré d’innombrables heures à retrouver leurs traces, animé que j’étais par le désir de connaître les iniquités dont nous nous sommes rendus coupables dans le passé.
— Les cotes…
— … sont parfois incomplètes. J’ai mis la main sur ce document par le plus grand des hasards. Les Souvenants eux-mêmes ignorent totalement où il est. Je vous indiquerai où il se trouve si vous acceptez de laisser le prince Roum partir sain et sauf.
Après un long silence, le procurateur murmura.
— Tu m’intrigues. Es-tu une canaille ou un homme d’une vertu cardinale ? Je suis incapable de me prononcer.
— Je sais où est la vraie fidélité.
— Mais en trahissant les secrets de ta confrérie…
— Je ne suis pas un Souvenant, juste un apprenti. Autrefois, j’étais Guetteur. Je ne voudrais pas que vous fassiez tort au prince parce que tel est le caprice d’un niais et d’un cocu. Le prince est entre ses mains. Vous seul pouvez désormais le délivrer. C’est pourquoi je suis bien obligé de vous proposer le document en question.
— Que les Souvenants ont pris le soin de faire disparaître des cotes pour que nous ne le trouvions pas.
— Que les Souvenants ont mal classé par négligence et qu’ils ont oublié.
— J’en doute. Ce ne sont pas des gens insouciants. Ils ont caché cet enregistrement. En nous le remettant, est-ce que tu ne trahis pas ton monde ? N’est-ce pas de la collaboration avec un ennemi détesté ?