Le vol des cigognes
- Автор: Гранже Жан-Кристоф
- Год: 2013
- Язык: французский
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Le vol des cigognes». Краткое содержание книги:
Ce polar mouvementé et sanglant nous entraîne aux quatre coins du monde. Jean-Christophe Grangé alterne les descriptions très réalistes des pays traversés et les scènes d'action, tout en conservant comme fil conducteur une intrigue captivante et effrayante.
Publié aux éditions Albin Michel (Collection Spécial Suspense) en 1994, ce livre a été réédité dans la même collection en 1998 et est paru en Livre de Poche en janvier 1999
«Les bagues!» Je courus en direction des oiseaux morts. Cent mètres plus loin, je découvris les corps. Le sable avait déjà bu leur sang. Je scrutai leurs pattes. Elles ne portaient pas de bagues. C'étaient encore et toujours les mêmes oiseaux anonymes. Lorsque je revins à pas lents, Sarah était recroquevillée sur elle-même, pleurant et gémissant comme un rocher de chagrin dans le sable du désert.
Cette nuit-là, nous fîmes encore l'amour. Nos mains sentaient la poudre et il y avait en nous une rage pathétique à trouver le plaisir. Alors, dans les profondeurs de la nuit, la jouissance jaillit. Elle nous souleva comme une lame aveugle, dans un fracas de vague où nos sens se perdirent et s'anéantirent.
21
Le lendemain matin, nous nous levâmes à trois heures. Nous prîmes notre thé sans dire un mot. Dehors, on entendait les pas lourds des kibboutzniks. Sarah refusa que je l'accompagne aux fishponds. La jeune juive ne pouvait s'afficher ainsi, avec un goy. Je l'embrassai et pris la route opposée, en direction de l'aéroport Ben-Gourion.
Il y avait environ trois cents kilomètres à parcourir. Au fil du jour qui se levait, je roulai à vive allure. Aux environs de Naplouse, j'affrontai l'autre réalité dTsraël. Un barrage militaire stoppa ma route. Passeport. Interrogatoire. A quelques centimètres des fusils d'assaut, j'expliquai une nouvelle fois la raison de mon voyage. «Des cigognes? Qu'est-ce que vous voulez dire?» Je dus répondre à d'autres questions, dans une cahute mal éclairée. Les soldats sommeillaient sous leur casque et leur gilet pare-balles. Ils se lançaient des coups d'œil incrédules. Enfin je sortis les photos de Böhm et leur montrai les oiseaux blanc et noir. Les soldats éclatèrent de rire. Je ris moi aussi. Ils m'offrirent du thé. Je le bus rapidement et repartis aussitôt, une sueur glacée dans le dos.
A huit heures du matin, je pénétrai dans les vastes entrepôts de l'aéroport Ben-Gourion, où les laboratoires de Yossé Lenfeld étaient installés. Lenfeld m'attendait déjà, impatient, faisant les cent pas devant la porte de tôle ondulée.
L'ornithologue, directeur de la Nature Protection Society, était un phénomène. Un de plus. Mais Yossé Lenfeld avait beau parler à tue-tête (sans doute pour couvrir le fracas des avions qui passaient au-dessus de nos têtes), user d'un anglais abrupt prononcé à une vitesse hallucinante, porter la kippa de travers et arborer des Ray-Ban de caïd, il ne m'impressionnait pas. Plus rien ne m'impressionnait. A mes yeux, ce petit homme aux cheveux gris, concentré sur ses idées comme un jongleur sur ses quilles, devait avant tout répondre à mes questions – je m'étais fait passer pour un journaliste. Point final.
Yossé m'expliqua d'abord le problème «ornithologi-que» d'Israël. Chaque année, quinze millions d'oiseaux migrateurs, de deux cent quatre-vingts espèces différentes, passaient au-dessus du pays, transformant le ciel en un lieu de trafic fourmillant. Ces dernières années, de nombreux accidents étaient survenus entre les oiseaux et les avions civils ou militaires. Plusieurs pilotes avaient été tués, des avions totalement détruits. Le prix des dégâts, pour chaque accident, était estimé à cinq cent mille dollars. L'IAF (Israël Air Force) avait décidé de prendre des mesures et fait appel à lui, en 1986. Yossé disposait aujourd'hui de moyens illimités pour organiser un «QG anti-oiseaux» et permettre au trafic aérien de reprendre sa cadence sans risque.
La visite commença par une cellule de surveillance, installée dans la tour de contrôle de l'aéroport civil. Aux côtés des radars traditionnels, deux femmes soldats surveillaient un autre radar, spécialisé dans la migration des volatiles. Sur cet écran, se déployaient régulièrement de longues vagues d'oiseaux. «C'est ici qu'on évite le pire, expliqua Yossé. En cas de vol impromptu, nous pouvons parer à la catastrophe. Ces passages d'oiseaux prennent parfois des dimensions incroyables.» Lenfeld se pencha sur un ordinateur, pianota sur le clavier et fit apparaître une carte d'Israël, où on voyait distinctement d'immenses groupes d'oiseaux couvrir tout le territoire hébreu.
– Quels oiseaux? demandai-je.
– Des cigognes, répondit Lenfeld. De Beit She'an au Néguev, elles peuvent traverser Israël en moins de six heures. Par ailleurs, les pistes de l'aéroport sont dotées d'enceintes qui reproduisent le cri de certains oiseaux prédateurs, afin d'éviter toute concentration au-dessus des terrains. Au pire, nous possédons des rapaces dressés – notre «brigade de choc» – que nous pouvons lâcher in extremis.
Tout en parlant, Lenfeld avait repris sa marche. Nous traversâmes les pistes d'atterrissage, dans le vrombissement des réacteurs, courbés sous les ailes géantes. Yossé m'abreuvait d'explications, oscillant entre le catastrophisme et l'exquise fierté d'être le «premier pays, après Panama, pour le passage des oiseaux migrateurs».
Nous étions revenus aux laboratoires. A l'aide d'une carte magnétique, Lenfeld ouvrit une porte de métal. Nous pénétrâmes dans une sorte de cage de verre, munie d'une console informatique, qui surplombait un immense atelier aéronautique.
– Nous recréons ici les conditions exactes des accidents, expliqua Lenfeld. Nous projetons contre nos prototypes des corps d'oiseaux à une vitesse qui dépasse mille kilomètres à l'heure. Nous analysons ensuite les points d'impact, les résistances, les déchirures.
– Des oiseaux?
Lenfeld éclata de rire, de sa voix de granit:
– Des poulets, monsieur Antioche. Des poulets de supermarché!
La salle suivante était emplie d'ordinateurs, dont les écrans affichaient des colonnes de chiffres, des cartes quadrillées, des courbes et des graphiques.
– Voici notre département de recherche, commenta l'ornithologue. Nous déterminons ici les trajectoires de chaque espèce d'oiseaux. Nous intégrons les milliers d'observations et de notes prises par les birdwatchers. En échange de ces informations, nous leur offrons des avantages: le logement durant leur séjour, l'autorisation d'observer les oiseaux sur certains sites stratégiques…
Ces données m'intéressaient.
– Vous savez donc où passent exactement les cigognes, tout au long d'Israël?
Yossé se fendit d'un sourire et s'empara d'un ordinateur disponible. La carte d'Israël apparut une nouvelle fois, des itinéraires en pointillé se dessinèrent. Relativement serrés, ils se croisaient tous à hauteur de Beit She'an.
– Pour chaque espèce, nous avons les trajectoires et les dates de passage annuel. Autant que possible, nos avions évitent ces couloirs. Ici, en rouge, vous voyez les principales routes des cigognes. On constate qu'elles passent toutes, sans exception, par Beit She'an. Ce sont des…
– Je connais Beit She'an. Pouvez-vous m'assurer que ces itinéraires sont immuables?
– Absolument, répondit Lenfeld en hurlant toujours. Ce que vous voyez là est la synthèse de centaines d'observations réalisées depuis cinq ans.
– Avez-vous des données quantitatives, des statistiques sur le nombre d'oiseaux?
– Bien sûr. Quatre cent cinquante mille cigognes passent chaque année en Israël, au printemps et en automne. Nous savons selon quel rythme. Nous connaissons avec précision leurs habitudes. Nous avons les dates précises, les périodes de concentration, les moyennes – tout. Les cigognes sont réglées comme des horloges.
– Vous intéressez-vous aux cigognes baguées venues d'Europe?
– Pas spécialement. Pourquoi?
– Il semble que des cigognes baguées aient manqué à l'appel, le printemps dernier.
Yossé Lenfeld m'observait de derrière ses Ray-Ban. Malgré ses verres fumés, je devinai son regard incrédule. Il dit simplement: