Le vol des cigognes
- Автор: Гранже Жан-Кристоф
- Год: 2013
- Язык: французский
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Le vol des cigognes». Краткое содержание книги:
Ce polar mouvementé et sanglant nous entraîne aux quatre coins du monde. Jean-Christophe Grangé alterne les descriptions très réalistes des pays traversés et les scènes d'action, tout en conservant comme fil conducteur une intrigue captivante et effrayante.
Publié aux éditions Albin Michel (Collection Spécial Suspense) en 1994, ce livre a été réédité dans la même collection en 1998 et est paru en Livre de Poche en janvier 1999
Isaac se leva à son tour et revint à la charge:
– Qu'allez-vous faire de votre pierre?
– Je ne peux vous la vendre, Isaac. J'en ai besoin.
– Dommage. Du reste, ces pierres sont trop dangereuses.
Je réglai la note et dis:
– Isaac, il n'y a que deux personnes qui sachent que ce diamant est entre vos mains: moi et la jeune fille. Autant dire que l'incident est clos.
– Nous verrons, monsieur Antioche. De toute façon, ces pierres m'ont donné un élan de jeunesse inespéré, un éclair fugitif dans mes vieilles années.
Isaac me salua d'un geste vague.
– Shalom, Louis.
Je me glissai dans la foule. J'empruntai des ruelles, longeai des boutiques et tentai de me repérer. Mes idées tourbillonnaient et j'avais du mal à me concentrer. De plus, un autre sentiment me préoccupait maintenant. Une impression plutôt, qui me tenaillait depuis que je marchais dans cette foule: la sensation d'être suivi.
24
Je retrouvai la rue Herzl et le Atzma'ut Square. Je n'étais plus très loin de ma voiture mais décidai d'attendre encore, au creux de la foule. Je me dirigeai vers le bord de mer. Le vent du large soufflait de longues bourrasques salées.
Je me retournais, regardais les passants, scrutais les visages. Il n'y avait rien là de suspect. Quelques voitures glissaient dans la lumière blanche. La haute façade des immeubles se dressait, aussi claire qu'un miroir. De l'autre côté de l'avenue, juste devant la mer, des vieillards grelottaient sur leurs chaises. Je contemplai leur longue rangée de dos, voûtés, perclus, et haussai les épaules devant l'absurdité de leur habillement. Ils variaient les tissus lourds et épais, alors que la chaleur devait dépasser les 35 degrés. Des lainages, des manteaux, un imper, des cardigans. Un imper! Je scrutai cette silhouette qui longeait la balustrade, surplombant la plage. L'homme portait le col relevé et son dos était traversé par une longue marque de sueur. Mon esprit chavira: je venais de reconnaître un des tueurs de Sofia.
Je traversai l'avenue au pas de course.
L'homme se retourna. Il ouvrit la bouche puis prit aussitôt la fuite, se faufilant entre les vieillards assis. J'accélérai, balançant les chaises et les grabataires. En quelques enjambées, j'atteignis le meurtrier. Il fourra sa main dans son imper. Je l'attrapai par le col et lui décochai un direct dans l'estomac. Son cri se perdit dans sa gorge. Un fusil-mitrailleur Uzi glissa à ses pieds. Je balançai un coup de pied dans l'arme et empoignai sa nuque à deux mains. Je lui écrasai le visage sur mon genou. Son nez se brisa dans un bruit sec. Je percevais derrière moi les gémissements des vieillards effarés, qui se relevaient, parmi les chaises culbutées.
«Qui es-tu? hurlai-je en anglais, qui es-tu?» et je lui balançai un coup de tête entre les yeux. L'homme tomba à la renverse. Son crâne claqua sur le bitume. Je le rattrapai au vol. Les cartilages et les muqueuses lui pissaient par le nez. «Qui es-tu, nom de Dieu?» Je lui assenai une rafale de coups dans le visage. Mes phalanges insensibles s'écrasèrent sur ses os. Je frappai, frappai, broyai sa bouche ensanglantée. «Qui te paie, salopard?» hurlai-je en le maintenant de la main droite tout en fouillant ses poches de la gauche. Je trouvai son portefeuille. Parmi d'autres papiers, j'extirpai son passeport. Bleu métal, scintillant sous le soleil. Je restai bouche bée en reconnaissant le logo incrusté: United Nations. Le tueur détenait un passeport des Nations unies.
Ma seconde de surprise fut de trop.
Le Bulgare m'envoya un coup de genou dans l'entrejambe, puis se dressa comme un ressort. Je me pliai dans un souffle. Il me repoussa et me balança un coup de botte ferrée dans la mâchoire. J'esquivai le geste de justesse mais j'entendis ma lèvre se déchirer. Une gerbe de sang traversa le soleil. Je portai les mains à mon visage, maintins mes chairs de la main gauche, tout en dégainant maladroitement mon Glock de la droite. Le tueur s'enfuyait déjà à toutes jambes
Dans une autre ville, j'aurais bénéficié de quelques minutes pour m'enfuir. En Israël, je disposais au maximum de quelques secondes avant que la police ou l'armée n'intervienne. Je balayai l'espace avec mon arme pour faire reculer les vieux, puis partis à toutes jambes, titubant et gémissant, en direction de ma voiture, à Atzma'ut Square.
Ma main tremblait en glissant ma clé dans la serrure. Le sang coulait à flots. J'avais les yeux pleins de larmes et le pubis en feu. J'ouvris ma portière et me laissai tomber sur le siège. J'éprouvai aussitôt un haut-le-cœur, comme si ma tête allait s'ouvrir en deux. «Démarrer, pensai-je. Démarrer avant de tomber dans les vapes.» En tournant la clé de contact, le visage de Sarah jaillit dans mon esprit. Jamais je n'avais eu tant envie d'elle, jamais je ne m'étais senti aussi seul. La voiture arracha de l'asphalte en démarrant.
Je roulai ainsi trente kilomètres. Je perdais beaucoup de sang et ma vue commençait à s'assombrir. Il me semblait qu'on jouait des cymbales sous mes tempes, ma mâchoire résonnait comme une enclume. Les maisons s'espacèrent et le paysage se transforma bientôt en désert. Je m'attendais à être bloqué d'un instant à l'autre par des flics ou des soldats. Je repérai un haut rocher et me garai à l'ombre. Je braquai le rétroviseur sur ma figure. La moitié de mon visage n'était qu'une bouillie de sang dans laquelle on ne discernait plus rien. Seul un long débris de chair pendait juste sous le menton: ma lèvre inférieure. Je réprimai une nouvelle nausée, puis sortis ma trousse à pharmacie. Je désinfectai la plaie, pris des analgésiques pour calmer la douleur et fixai une bande élastique autour de mes lèvres. Je chaussai mes lunettes noires et jetai un nouveau regard au rétroviseur: le sosie de l'Homme invisible.
Je fermai les yeux quelques instants et laissai le calme revenir sous mon crâne. On m'avait donc suivi depuis la Bulgarie. Ou du moins connaissait-on mon itinéraire au point de me cueillir ici, en Israël. Ce dernier fait ne m'étonnait pas: après tout, il n'y avait qu'à suivre les cigognes pour me retrouver. Ce qui m'étonnait plus, c'était ce passeport des Nations unies. Je le sortis de ma poche et le feuilletai. L'homme s'appelait Miklos Sikkov. Origine: bulgare. Age: 38 ans. Profession: convoyeur. Le tueur, s'il travaillait effectivement pour Monde Unique, veillait sur le transport de chargements humanitaires – médicaments, nourriture, équipements. Ce mot avait aussi une autre signification: Sikkov était un homme de Böhm, un de ceux qui, tout au long de la route des cigognes, les guettaient, les surveillaient, ou empêchaient qu'on les chasse, en Afrique. Je feuilletai les pages des visas. Bulgarie, Turquie, Israël, Egypte, Mali, Centrafrique, Afrique du Sud: les tampons offraient une parfaite confirmation de mon hypothèse. Depuis cinq ans, l'agent des Nations unies ne cessait de sillonner les routes des cigognes – Est et Ouest. Je glissai le passeport de Sikkov dans la couverture déchirée de mon Filofax, puis démarrai et repris ma route en direction de Jérusalem.
Durant une demi-heure, je traversai les paysages de rocaille. Ma douleur se calmait. La fraîcheur de la climatisation était bienfaisante. Je n'avais qu'un souhait: grimper dans un avion et quitter cette terre brûlante.
Dans ma panique, je n'avais pas emprunté la voie la plus rapide, j'allais devoir effectuer un long détour par les Territoires occupés. Ainsi, à seize heures, je parvins aux environs de Naplouse. La perspective de croiser, dans mon état, des barrages de l'armée avait de quoi m'inquiéter. Jérusalem était à plus de cent kilomètres. Je remarquai alors une voiture noire, qui roulait derrière moi depuis un moment. Je l'observai dans mon rétroviseur: elle flottait dans l'air embrasé. Je ralentis. La voiture se rapprocha. C'était une Renault 25, aux plaques israéliennes. Je ralentis encore. Je réprimai un frisson de mille volts: Sikkov s'encadrait dans mon rétroviseur, le visage en sang, l'air d'un monstre écar-late cramponné à son volant. Je repassai la troisième et m'arrachai d'un bloc. En quelques secondes, je dépassai les deux cents kilomètres à l'heure. La voiture était toujours sur mes traces.