Le vol des cigognes
- Автор: Гранже Жан-Кристоф
- Год: 2013
- Язык: французский
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Le vol des cigognes». Краткое содержание книги:
Ce polar mouvementé et sanglant nous entraîne aux quatre coins du monde. Jean-Christophe Grangé alterne les descriptions très réalistes des pays traversés et les scènes d'action, tout en conservant comme fil conducteur une intrigue captivante et effrayante.
Publié aux éditions Albin Michel (Collection Spécial Suspense) en 1994, ce livre a été réédité dans la même collection en 1998 et est paru en Livre de Poche en janvier 1999
– Je suis né en Afrique. Au Niger, au Mali, je ne sais pas exactement. Mes parents sont partis sur le continent noir dans les années cinquante. Mon père était médecin. Il soignait les populations noires. En 1963, Paul et Marthe Antioche se sont installés en Centrafri-que. Un des pays les plus reculés du continent africain. Là, ils ont poursuivi, inlassablement, leur œuvre. Mon frère aîné et moi, avons continué à grandir, partageant notre temps entre les classes climatisées et la chaleur de la brousse.
» A cette époque, la RCA était dirigée par David Dacko, qui avait reçu le pouvoir, dans la liesse populaire, des mains mêmes d'André Malraux. La situation n'était pas extraordinaire, mais pas catastrophique non plus. En aucun cas le peuple centrafricain ne souhaitait un changement de gouvernement. Pourtant, en 1965, un homme a décidé que tout devait changer: le colonel Jean-Bedel Bokassa.
» Il n'est alors qu'un militaire obscur, mais le seul gradé de Centrafrique et il appartient à la famille du Président, de l'ethnie m'baka. Tout naturellement, on lui confie la responsabilité de l'armée, constituée d'un petit bataillon d'infanterie. Devenu chef d'état-major général de l'armée centrafricaine, Bokassa n'a de cesse de grappiller le pouvoir. Lors des déniés officiels, il joue des coudes, marche sur les talons de Dacko, double les ministres en bombant son torse criblé de médailles. Il claironne partout que l'autorité lui revient de droit, qu'il est plus âgé que le Président. Personne ne se méfie, car on sous-estime son intelligence. On pense qu'il n'est qu'un ivrogne buté et vindicatif. Pourtant, à la fin de l'année 1965, aidé par le lieutenant Banza – avec lequel il a mêlé son sang pour approfondir leur amitié -, Bokassa décide d'agir. La veille du Nouvel An, précisément.
» Le 31 décembre, à quinze heures, il réunit son bataillon, quelques centaines d'hommes, et leur explique qu'un exercice de combat est prévu pour le soir même. Dans les rangs on s'étonne: une telle manœuvre, la veille de la Saint-Sylvestre, est plutôt bizarre. Bokassa ne tolère aucune remarque. A dix-neuf heures, les troupes du camp kassai se rassemblent. Quelques hommes découvrent que les caisses de munitions contiennent des balles réelles et demandent des explications. Banza leur braque un pistolet sur la tempe et leur ordonne de la boucler. Chacun se prépare. A Ban-gui, la fête commence.
» Imagine la scène, Sarah. Dans cette ville pétrie de terre rouge, mal éclairée, pleine d'immeubles fantômes, la musique commence à résonner, l'alcool à couler. Dans la gendarmerie, les alliés du Président ne se doutent de rien. Ils dansent, boivent, s'amusent. A vingt heures trente, Bokassa et Banza attirent le chef de cette brigade, Henri Izamo, dans un piège. L'homme se rend seul au camp de Roux, un autre point stratégique. Bokassa l'accueille avec effusion, lui explique son projet de putsch. Il tremble d'excitation. Izamo ne comprend pas, puis, soudain, éclate de rire. Aussitôt Banza lui taillade la nuque avec un sabre. Les deux complices lui passent les menottes, puis le traînent jusqu'à une cave. La fièvre monte. II faut maintenant trouver David Dacko.
» La colonne militaire se met en marche, quarante véhicules couleur camouflage, bondés de soldats hagards qui commencent seulement à comprendre. En tête de ce défilé macabre, Bokassa et Banza paradent dans une 404 Peugeot blanche. Ce soir-là, il pleut sur la terre sanguine. Une pluie légère, de saison, qu'on appelle la "pluie des mangues", parce qu'on dit qu'elle fait pousser ces fruits à chair sucrée. Sur la route, les camions croisent le commandant Sana, autre allié de Dacko, qui raccompagne ses parents à leur demeure. Sana reste pétrifié: "Cette fois, murmure-t-il, c'est le coup d'Etat." Parvenus au palais de la Renaissance, les soldats cherchent en vain le Président. Dacko est introuvable. Bokassa s'inquiète. Nerveux, il court, hurle, ordonne de vérifier s'il n'y a pas des souterrains, des cachettes. Nouveau départ. Cette fois, les troupes se répartissent en différents points stratégiques: la radio de Bangui, la prison, les résidences des ministres…
» Dans la ville, c'est le chaos total. Les hommes et les femmes, joyeux et éméchés, entendent les premiers coups de feu. C'est la panique. Chacun part se réfugier. Les rues principales sont bloquées, les premiers morts tombent. Bokassa devient fou, frappe les prisonniers, engueule ses hommes, et demeure prostré au camp de Roux. Il crève de peur. Tout peut encore basculer. Il n'a pas arrêté Dacko, ni ses conseillers les plus dangereux.
» Pourtant, de son côté, le Président ne se doute de rien. Lorsqu'il rentre à Bangui, vers une heure du matin, il croise au kilomètre 17 les premiers groupes affolés qui lui annoncent le coup d'Etat et sa propre mort. Une demi-heure plus tard, il est arrêté. A son arrivée, Bokassa se jette dans ses bras, l'embrasse, en lui disant: "Je t'avais prévenu, il fallait en finir."
» La petite troupe repart aussitôt, en direction de la prison de Ngaragba. Bokassa réveille le régisseur, qui l'accueille grenades en main, croyant à une attaque de Congolais. Bokassa lui ordonne d'ouvrir les portes de la prison, de libérer tous les prisonniers. L'homme refuse. Banza braque alors son arme et le régisseur aperçoit Dacko, au fond de la voiture, fusil sur la nuque. "C'est un coup d'Etat, murmure Bokassa. J'ai besoin de cette libération, pour ma popularité. Tu comprends?" Le régisseur s'exécute. Les voleurs, les escrocs, les assassins se déversent dans la ville, en hurlant: " Gloire à Bokassa!" Parmi eux, il y a un groupe de meurtriers très dangereux. Des hommes de l'ethnie kara, qu'on allait exécuter quelques jours plus tard. Des tueurs assoiffés de sang. Ce sont eux qui frappent à la porte de notre propriété, avenue de France, vers deux heures du matin.
» Notre intendant, mal réveillé, vient ouvrir, fusil en main. Ces dingues ont déjà brisé la porte. Ils maîtrisent Mohamed et s'emparent de son arme. Les Karas le déshabillent et le maintiennent à terre. A coups de bâton, de crosse, ils lui brisent le nez, les mâchoires, les côtes. Azzora, sa femme, accourt et découvre la scène. Ses enfants la rejoignent. Elle les écarte. Quand le corps de Mohamed s'abat dans une flaque, les hommes s'acharnent sur lui. A coups de pioche et de hache. Pas une fois Mohamed n'a crié. Pas une fois il n'a supplié. Profitant de cette frénésie, Azzora tente de s'esquiver, avec ses gamins. La famille se réfugie dans un conduit de ciment, à moitié immergé. Un des hommes, celui qui a gardé le fusil, les poursuit au fond. Les coups de feu résonnent à peine dans le boyau plein d'eau. Quand l'assassin ressort, le sang et la pluie se mêlent sur son visage halluciné. Il faut attendre quelques secondes pour voir affluer dans l'eau noire les petits corps et le boubou d'Azzora, alors enceinte.
» Depuis combien de temps mon père observe-t-il la scène? Il se rue dans la maison et charge son fusil, un Mauser gros calibre. Il se poste derrière une fenêtre, attend que les assaillants arrivent. Ma mère s'est réveillée, elle monte l'escalier de nos chambres, la tête encore vague du Champagne du réveillon. Mais déjà il y a le feu dans la maison. Les hommes ont pénétré par l'arrière, saccageant chaque pièce, renversant les meubles, les lampes, et provoquant l'incendie dans leur folie.
» Sur le massacre de ma famille, il n'y a pas de version arrêtée. On pense que mon père a été abattu avec son propre fusil, à bout portant. Ma mère a dû être agressée en haut de l'escalier. Sans doute a-t-elle été tuée à coups de hache, à quelques pas de notre chambre. On a retrouvé, parmi les cendres, ses membres épars et calcinés. Quant à mon frère, de deux ans mon aîné, il a péri dans les flammes, prisonnier de sa moustiquaire crépitante. La plupart des assaillants ont grillé eux aussi, surpris par l'incendie qu'ils avaient provoqué.
» Je ne sais par quel miracle j'ai survécu. J'ai couru sous la pluie, les mains en flammes, hurlant, trébuchant, jusqu'à m'évanouir aux portes de l'ambassade de France où vivaient des amis de mes parents, Nelly et Georges Braesler. Lorsqu'ils m'ont découvert, qu'ils ont saisi l'horreur du génocide et compris que le colonel Bokassa avait pris le pouvoir, ils ont embarqué aussitôt, sur le petit aéroport de Bangui, dans un biplan, propriété de l'armée française. Nous avons décollé dans l'orage, laissant le Centrafrique à la folie d'un seul homme.