Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Серия: Majipoor (fr) #2
- Год: 1983
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-00979-7
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Фэнтези
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II suffit de prendre une capsule, de la glisser dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était devenu la personne qui a fait l’enregistrement.
Hissune en prend une et une autre et une autre encore, et c’est comme s’il voyageait à travers les continents démesurés, les océans interminables de Majipoor, comme s’il explorait les plaines, les déserts, les montagnes, les villes, les palais et les âmes aussi.
Tout au long des heures sans sommeil de la nuit précédente, il avait repassé dans son esprit exténué un long discours de justification qui commençait ainsi : « Comme tu le sais, je me suis occupé ces dernières semaines d’affaires urgentes de l’État, trop délicates pour que j’en discute en détail avec toi, et donc…» Et tout en remontant les niveaux du Labyrinthe jusqu’à la Cour des Globes pour son rendez-vous avec elle, il continuait de tourner et retourner les phrases dans sa tête. L’affreux silence qui régnait dans le Labyrinthe ce matin-là lui mettait d’autant plus les nerfs à vifs. Les niveaux inférieurs, où se trouvaient les bureaux du gouvernement, paraissaient entièrement désertés et plus haut on ne voyait que quelques individus rassemblés en petits groupes serrés dans les coins les plus sombres, murmurant et chuchotant comme s’il y avait eu un coup d’État, ce qui, dans un sens, n’était pas très éloigné de la vérité. Tout le monde le fixait du regard. Certains le montraient du doigt. Calintane se demanda comment ils pouvaient reconnaître en lui un fonctionnaire du Pontificat jusqu’à ce qu’il se souvienne qu’il portait encore le masque de sa charge. Il le garda quand même, comme une sorte de protection contre la lumière artificielle aveuglante, si cruelle pour ses yeux douloureux. Ce jour-là, le Labyrinthe semblait étouffant et oppressant. Il aspirait à échapper à ses obscures profondeurs souterraines, à cet entassement de vastes salles en spirale qui descendaient en serpentant. En l’espace d’une nuit, il en était venu à abhorrer cet endroit.
Arrivé au niveau de la Cour des Globes, il sortit de l’ascenseur et coupa en diagonale à travers cette vaste et complexe étendue décorée de ses milliers de sphères mystérieusement suspendues jusqu’au petit café de l’autre côté. Midi sonnait quand il y pénétra. Silimoor était déjà là – il savait qu’elle y serait ; elle utilisait la ponctualité pour exprimer son mécontentement –, assise à une petite table le long du mur du fond en onyx poli. Elle se leva et lui tendit non pas ses lèvres mais sa main, comme il s’y était également attendu. Elle lui souriait d’un air froid et guindé. Épuisé comme il l’était, il trouva sa beauté presque excessive : les cheveux courts et dorés disposés comme une couronne, les yeux turquoise étincelants, les lèvres pleines et les pommettes hautes, une élégance trop pénible à supporter dans l’état où il était.
— Tu m’as tellement manqué, fit-il d’une voix rauque.
— Bien sûr. Une si longue séparation… cela a dû être insupportable…
— Comme tu le sais, je me suis occupé ces dernières semaines d’affaires urgentes de l’État, trop délicates pour que j’en discute en détail avec toi, et donc…
À mesure qu’il les prononçait, ces paroles lui semblaient incroyablement stupides. Ce fut un soulagement pour lui quand elle l’interrompit d’un ton doucereux.
— Nous en avons le temps pour tout cela, mon chéri. Veux-tu que nous prenions un peu de vin ?
— Oui. Volontiers.
Elle fit un signe de la main. Un garçon en livrée, un Hjort à l’air hautain, vint prendre la commande et s’éloigna avec raideur.
— Et tu ne veux même pas enlever ton masque ? demanda Silimoor.
— Oh ! pardon. J’ai été tellement bousculé ces jours derniers…
Il retira la bande d’étoffe jaune vif qui lui couvrait le nez et les yeux et le désignait comme un homme de l’entourage du Pontife. L’expression de Silimoor changea quand elle le vit enfin distinctement ; son air de fureur sereine et satisfaite s’évanouit et quelque chose ressemblant à de l’inquiétude se peignit sur son visage.
— Tu as les yeux injectés de sang… Tes joues sont si pâles et tes traits si tirés…
— Je n’ai pas dormi. Cela a été une période de folie.
— Pauvre Calintane.
— Crois-tu que je suis resté loin de toi parce que je le voulais ? J’ai été entraîné dans cette folie, Silimoor.
— Je sais. Je vois que cela a dû être très éprouvant.
Il se rendit soudain compte qu’elle ne se moquait pas de lui, que sa sympathie était sincère et que, tout compte fait, cela allait peut-être être plus facile qu’il ne l’avait imaginé.
— L’ennui lorsqu’on est ambitieux est que l’on s’embarque dans des affaires absolument impossibles à contrôler et que l’on n’a pas d’autre solution que de se laisser entraîner. Tu es au courant de ce que le Pontife Arioc a fait hier ?
Elle réprima un rire.
— Oui, bien entendu. Je veux dire que j’ai entendu les rumeurs. Comme tout le monde. Sont-elles vraies ? Cela s’est-il vraiment produit ?
— Malheureusement, oui.
— C’est merveilleux, c’est absolument merveilleux ! Mais ce genre de chose met le monde sens dessus dessous, non ? Cela te touche d’une manière affreuse ?
— Cela te touche, cela me touche et cela touche tout le monde, dit Calintane avec un geste qui s’étendait au-delà de la Cour des Globes et du Labyrinthe lui-même, englobant au-delà de ces profondeurs claustrophobiques la planète tout entière, depuis l’impressionnant sommet du Mont du Château jusqu’aux lointaines cités du continent occidental. Cela nous touche tous à un degré que j’ai moi-même de la peine à comprendre encore. Mais laisse-moi te raconter l’histoire depuis le commencement…
Tu ignores peut-être que le Pontife Arioc se conduisait bizarrement depuis plusieurs mois. Je suppose qu’il y a pour ceux qui détiennent les hautes charges une sorte de tension qui finit par les rendre fous, à moins qu’il ne faille être déjà un peu fou pour solliciter de hautes fonctions. Mais tu sais qu’Arioc a été Coronal pendant treize ans sous Dizimaule et que cela fait une douzaine d’années de plus qu’il est Pontife, ce qui fait une longue période à assumer ce genre de responsabilités. En particulier en vivant ici, dans le Labyrinthe. Je présume que de temps à autre le Pontife doit avoir la nostalgie du monde extérieur – sentir le souffle du vent sur le Mont du Château, chasser le gihorna à Zimroel ou tout simplement nager n’importe où dans une vraie rivière – et il reste à des kilomètres sous terre dans ce dédale, dirigeant ses rituels et régnant sur ses bureaucrates jusqu’à la fin de sa vie.
Un jour, il y a à peu près un an de cela, Arioc a soudain commencé à parler d’entreprendre un Grand Périple sur Majipoor. J’étais de service à la cour ce jour-là, ainsi que le duc Guadeloom. Le Pontife demanda des cartes et commença à tracer un itinéraire : descendre jusqu’à Alaisor, s’embarquer pour l’Ile du Sommeil pour faire un pèlerinage et rendre visite à la Dame dans le Temple Intérieur, reprendre la mer jusqu’à Zimroel, avec des étapes à Piliplok, Ni-moya, Pidruid et Narabal, tu vois, aller partout, un voyage qui durerait au moins cinq ans. Guadeloom me regarda d’un drôle d’air et fit gentiment remarquer à Arioc que ce sont les Coronals qui font de Grands Périples et non les Pontifes et que lord Struin en avait juste achevé un deux ans plus tôt.
— Alors cela m’est interdit ? demanda le Pontife.