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La Vie rêvée d'Ernesto G.

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La Vie rêvée d'Ernesto G.
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Joseph essayait d’apercevoir le paysage invisible au-delà de la vitre noire. Il devait réfléchir d’une façon cartésienne, peser le pour et le contre, évaluer les avantages et les inconvénients, son esprit était vide, il ferma les yeux, lui revint la vision solaire d’Alger depuis le pont du bateau lors de son arrivée, il pensa à cette ville blanche où il faisait si bon vivre, où il avait été si heureux, se dit que c’était fini, provisoirement ou peut-être pour toujours. Qui pouvait dire comment tournerait cette guerre si mal partie ? Après tout, deux ou trois ans, qu’est-ce que c’est quand on vient d’avoir trente ans ?

– Vous croyez que j’en serai capable ?

– Si je n’en étais pas convaincu, je ne vous l’aurais pas proposé.

Joseph termina sa cigarette, ouvrit sa vitre pour la jeter, un air glacé pénétra dans le véhicule. Il avança le bras droit vers Sergent, les deux hommes échangèrent une longue poignée de main.

– Une chose encore, vous ne pouvez plus vous appeler Kaplan. À partir de maintenant, vous êtes le docteur Garnier.

De la poche intérieure de sa veste, Sergent sortit un carnet vert qu’il lui donna.

– Vous trouverez dans ce cahier le programme d’expériences que j’ai élaboré, vous allez le réaliser in vivo. Vous serez seul pour prendre les bonnes décisions. Pour les détails matériels, officiellement vous ne serez plus rémunéré par l’Institut. Votre traitement et vos indemnités seront versés sur un compte dont vous disposerez à votre retour et vous prendrez vos congés d’un coup. Si possible, on vous gardera votre appartement. Ne vous inquiétez pas, personne ne vous posera la moindre question. Parce que personne ne s’aventure jamais dans ce coin perdu. D’ailleurs, il n’y a pas de route.

Sergent avait raison, comme toujours. La chaussée goudronnée s’arrêtait à Zegla, un village situé à une quinzaine de kilomètres de la station. On ne pouvait parcourir cette distance qu’à dos de mulet sur un sentier caillouteux qui disparaissait en octobre avec la saison des pluies. Un temps, il avait été question d’amener l’électricité dans ce cul-de-sac mais le dossier s’était perdu entre deux ministères et c’était une dépense que personne n’imaginait assumer. Au bout de deux interminables kilomètres, le méchant chemin pierreux disparut. Ce n’était plus qu’un champ d’ornières ravinées, Sergent roulait au pas, visant au centimètre, mais ses efforts s’avéraient inutiles, la Juvaquatre soulevait des nuages de poussière, raclait le sol dans un bruit de ferraille, souffrait, semblait sur le point de se disloquer, comme dépourvue d’amortisseurs et de suspensions. Au bas d’une descente, le paysage changea, des flaques jaunâtres apparurent, une végétation impénétrable de ronces et de broussailles, de roseaux et de palmiers nains.

Et des étangs. À l’infini.

Il leur fallut encore deux bonnes heures pour arriver à destination. L’ouled Smir était une vallée encaissée de l’arrière-pays de Sidi-bel-Abbès coincée au nord par l’atlas Daïa qui déversait ses pluies en cascade dans une plaine argileuse aux marécages innombrables. À la saison humide, ils finissaient par se rejoindre, reliés par des fossés tortueux, des haies de hautes herbes et de garrigue, une friche immense où l’eau croupissait dans les replis d’un terrain inculte et hostile.

Dans les années vingt, l’État avait donné à l’Institut Pasteur plusieurs centaines d’hectares de cette terre désolée. Le don d’une riche héritière avait permis à Sergent de faire élever un tertre et dessus, avec les plus grandes difficultés en raison de son isolement, une station expérimentale de lutte contre le paludisme calquée sur le modèle de celle qui avait si bien réussi à Boufarik dans cette plaine mortifère de la Mitidja. En réalité, il s’agissait d’un groupe de quatre maisons, dont une grange ouverte servant d’étable aux mulets, formant un carré avec au centre un puits de trente-deux mètres de profondeur qui fournissait une eau trouble qu’il fallait filtrer et faire bouillir.

Et autour, un hameau désert, une dizaine de gourbis de torchis et de branchages.

Sergent sortit du véhicule en se frottant le dos, monta sur le marchepied et donna plusieurs coups d’avertisseur. Joseph attendit à l’intérieur. Ils remarquèrent une vieille femme accroupie contre un muret, entourée de poules blanches qui cherchaient leur nourriture. Sergent la rejoignit, discuta un moment avec elle, revint vers Joseph.

– Ils sont sur le chantier. Je ne sais pas où. Il va falloir les trouver.

Ils partirent à la recherche de Carmona, le chef de chantier, et de ses ouvriers.

– Vous verrez, c’est un type particulier. Il faut un certain caractère pour vivre dans le coin. La nature ne nous aide pas beaucoup. Ici, tout est compliqué. On a du mal à trouver des ouvriers et à les garder. Il faut savoir les commander, sinon ils s’en vont. Pour s’entendre avec lui, ce n’est pas compliqué : à lui les travaux, à vous la médecine.

Le royaume de la vase. Les Arabes l’appelaient le pays de la désolation. On avançait avec peine, on se perdait comme dans un labyrinthe, on s’épuisait vite en s’enfonçant jusqu’au mollet dans la boue. La pente du terrain quasiment nulle rendait impossible l’écoulement de l’eau. D’innombrables insectes, espèces endémiques ou inconnues, proliféraient. Les tiques tuaient les mammifères. Même les rats avaient fui. Les moustiques y pullulaient en nuées opaques et avaient chassé Européens et indigènes à l’exception des quelques familles berbères que Carmona avait réussi à fixer pour le chantier.

– Quand j’ai découvert cette région, je me suis dit que Dieu s’était amusé à y accumuler les pires obstacles pour l’homme, comme s’il avait voulu y rendre sa vie impossible. Un raté de la Création, avait plaisanté Sergent en lui faisant visiter le domaine où il allait exercer désormais.

Ils pataugèrent pendant deux heures, Carmona et ses ouvriers restaient invisibles, Sergent regardait sa montre avec impatience.

– Je ne vais pas pouvoir rester plus longtemps. Il est impossible de faire cette route de nuit. Je dois partir maintenant.

Ils déchargèrent le contenu de la camionnette au milieu de la cour. Sergent lui fit visiter sa maison avec son rideau de porte en moustiquaire, deux pièces sans fenêtre sommairement meublées, une étroite salle à manger avec une table en bois, trois chaises en osier et un coin cuisine avec un four à bois, un évier avec un robinet, un placard à provisions, une chambre à coucher avec un poêle Mirus, une armoire et un lit enveloppé d’une moustiquaire en dais.

– C’est spartiate bien sûr mais le matelas est confortable. L’important est à côté.

La deuxième maison était plus spacieuse, toujours sans fenêtre, elle servait de laboratoire et, avec sa paillasse en porcelaine, son matériel soigneusement aligné sur des étagères, ses ampoules à brome et à décanter, ses ballons, ses becs Bunsen, ses éprouvettes, ses tubes à essai et trois microscopes, on aurait pu se croire à l’Institut. Une armoire à pharmacie contenait quelques médicaments. La mission de Joseph était double : soigner les indigènes et mettre en place le programme de prévention contre le paludisme. Contre un mur, un lit de camp avec une couverture marron et une moustiquaire roulée le long du mur.

– La troisième maison, c’est celle de Carmona. Il ne tardera pas à rentrer.

Sergent l’aida à transporter et à ranger les caisses dans le laboratoire.

– Dupré vous ravitaillera dans quatre ou cinq semaines. Vous avez une bonne réserve de nourriture. Notez ce dont vous avez besoin, il vous l’apportera la fois d’après. S’il y a une urgence, voyez avec Carmona. Prenez votre temps pour vous installer, ici les heures s’écoulent différemment, on n’est jamais pressé ; demain ou après-demain ou la semaine suivante, c’est pareil. On s’éclaire avec la lampe à pétrole, on se lève et on se couche avec le soleil. Bon courage, Kaplan.

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