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La Vie rêvée d'Ernesto G.

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La Vie rêvée d'Ernesto G.
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Joseph ne mit pas longtemps à ranger ses affaires dans l’armoire. Sur la table où il passa le doigt il n’y avait pas un grain de poussière, sur les meubles et le sol non plus. Il fit un tour dans le hameau attenant, ne vit personne, la vieille femme avait disparu. Dans la cour, il lui sembla entendre un chant de femme, une voix lointaine comme une sirène. Il tendit l’oreille, ne put distinguer si c’était son imagination qui lui jouait un tour ou le léger souffle du vent. Vers quatre heures, sous un ciel grisailleux, il fit le tour de la butte, îlot perdu sur une mer de marécages. Il n’y avait pas un bruit, pas de ressac, pas un oiseau dans le ciel. Il attendit encore. Jusqu’à la nuit tombée.

Il ne pouvait décemment pas disparaître sans prévenir ses amis. Il déchira une feuille d’un cahier et commença à écrire dans la triste lumière du jour qui disparaissait :

Ma chère Nelly,

On a eu l’occasion de parler de toutes ces lois qui nous interdisent de vivre. Je ne pouvais plus rester à Alger. J’ai eu une opportunité de m’enfuir, je n’ai pas pu te prévenir. Je pense que tu me comprendras. Je te souhaite le meilleur…

Ses mots traînaient, pesaient une tonne, il était surpris d’avoir si peu à lui dire. Il roula la lettre en boule, la jeta. Pas à elle qu’il devait écrire.

Dans la pénombre qui prenait possession de cette terre perdue de bout du monde, sa stupidité lui revenait comme un boomerang, la monstrueuse absurdité de ses semblables l’écrasait. Il aurait voulu se jeter à genoux et demander pardon à Christine, pardon pour les millions de cadavres à venir, les misères inouïes, les destructions innombrables, lui crier qu’elle avait eu mille fois raison de se battre pour la paix avec une telle énergie malgré la certitude inexorable de la défaite, sans craindre les sarcasmes et le mépris. Ni les accusations de lâcheté. Ce sont toujours les pacifistes les plus courageux, c’est si facile de faire la guerre, de tuer son voisin, d’étriper des enfants, d’être le dernier à survivre quand il aurait fallu vouloir que tous vivent. Il avait été comme les autres d’une insupportable arrogance. Il avait affiché son sourire suffisant, moqué ses efforts dérisoires, ses tracts piétinés, ses pancartes mal écrites, ses amendes comme une sanction divine, ses désillusions comme des coups de poignard dans le cœur. Il avait haussé les épaules, levé les yeux au ciel quand elle disait : « Je vous en prie, souvenez-vous de la grande boucherie. Plus jamais ça. » Il avait ricané avec le troupeau et n’avait jamais fait le moindre effort pour l’aider dans ses tentatives désespérées. Un soir, à la fin d’un meeting particulièrement pitoyable, il lui avait dit : « Christine, tu es ridicule à la fin. » Elle lui avait répondu : « Je sais et je n’ai aucune pudeur. »

Quand Joseph se réveilla, il aperçut un plafond de briques rugueuses et violacées et mit dix secondes à réaliser où il se trouvait.

Il pensa : « C’est pas vrai ! »

Il s’assit sur le bord du lit, désorienté, et serra sa tête dans ses mains. Ce n’était pas un cauchemar mais sa réalité. Pour longtemps. L’impression que peut ressentir un prisonnier innocent, oublié dans une cellule pour des années. Lui au moins, sa prison était vaste. Il devait s’y mettre de suite et ne pas ruminer. Juste une épreuve.

Un scientifique, une mission.

Neuf heures à sa montre, jamais il ne s’était levé aussi tard. La station expérimentale était déserte. Cette appellation mirobolante avait dû être décernée par une personne pleine d’humour ou de dépit. Ou animée d’un espoir insensé.

Il passa la journée à ranger son laboratoire, à disposer le matériel à sa façon, à essayer de retrouver la même disposition qu’à Alger. Il détailla le cahier vert remis par Sergent. Un travail considérable l’attendait. En plus des soins à apporter aux indigènes qui occuperaient un quart de son temps, le patron comptait une grosse année pour établir un inventaire exhaustif des larves vivant dans les eaux stagnantes et la boue avec une nomenclature des plantes aquatiques, analyser leur état et la texture organique du terrain afin de déterminer s’il existait ou non une relation entre l’acidité de l’eau et la prolifération des anophèles.

Un an, ou deux peut-être.

Soudain, une idée horrible l’envahit et l’anéantit en un instant. Et si Carmona s’était sauvé avec sa famille sans demander son reste ? Comment expliquer son absence autrement ? Il sortit sur le pas de sa porte, regarda alentour, la station était toujours déserte, les environs d’un calme infini. Que ferait-il s’il devait rester seul ? Il ne pouvait qu’attendre le passage de Dupré dans quatre ou cinq semaines. Il avait de l’eau potable, des provisions pour trois mois, rien ne l’empêchait de débuter l’inventaire.

C’était le premier jour d’une nouvelle vie.

Sur un cahier vierge à la couverture écossaise, il écrivit :

28 octobre 1940. Jour 1. Aujourd’hui commence ma vie de Robinson.

Dans le marais, Joseph avançait à pas mesurés, cherchant une hypothétique bosse du chemin pour ne pas s’enfoncer dans cette glaise argileuse. En trois mètres, ses chaussures en cuir furent empaquetées d’une mélasse empourprée, elles n’étaient pas imperméables, ses pieds clapotaient dans une soupe poisseuse, le bas de son pantalon était souillé, des éclaboussures maculaient aussi sa veste. Un vrai pied-noir. Joseph hésitait entre poursuivre ou revenir sur ses pas.

« Il me faut des bottes en caoutchouc, se dit-il. De toute urgence. Des blouses aussi. » Sur son carnet, il nota, mal à l’aise : « Demander des bottes en 41. » Il ajouta : « Deux paires. » Il respira profondément, fit un pas puis un autre, ce n’était pas si pénible, juste fatigant d’extraire ses pas de ce bourbier, et il poursuivit sans plus se soucier de son costume et de ses chaussures vernies.

Il marcha une heure, examinant les ponts de branchages superposés qui couvraient habilement les rides suintantes du terrain et permettaient de passer les ornières. Il remarqua un vol tournoyant de vanneaux, discerna dans le lointain des ombres qui s’agitaient. Une douzaine d’Arabes ceinturaient une parcelle asséchée d’un bourrelet de boue d’une cinquantaine de centimètres. Ils étaient vêtus d’une tunique claire, d’un gilet beige et d’un pantalon bouffant aux jambes remontées jusqu’aux mollets. Ils portaient tous un turban blanc.

Leurs pelles remontaient des paquets de terre humide qu’ils aplatissaient sur le muret avec de petites tapes. Plusieurs d’entre eux étaient assis sur le remblai et fumaient tranquillement. Joseph aperçut un autre groupe qui levait des digues sur le bassin voisin. Ils s’arrêtèrent un à un de travailler, se tournèrent vers lui. Joseph ne distinguait aucun chef de chantier. Il s’approcha, ils restaient immobiles. Il leur faisait face.

– Moi docteur, essaya Joseph en tapant du plat de la main sur sa poitrine.

Ils le fixaient d’un air inexpressif.

– Parler français ?

Un vieil homme ridé hocha la tête, se tourna, esquissa un signe du bras en direction du champ voisin. Joseph vit un Arabe de grande taille venir vers eux. Des enjambées comme des sauts. Ils s’écartèrent pour le laisser passer. La chemise ouverte, il portait la même tenue que les autres, il s’arrêta à un mètre de Joseph, planta sa pelle dans le sol. Il faisait au moins deux mètres de haut, ou peut-être sa minceur le faisait-elle paraître plus grand. Un visage tanné, une barbe grisonnante. Il détailla Joseph, son regard s’immobilisa sur ses pieds, emmitouflés dans leur gangue d’argile.

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