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tant que la terre durera - tome 3

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tant que la terre durera - tome 3
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— Dans ces conditions, dit Tania, je comprends que vous répugniez à apprendre le circassien.

Mais Svétlana n’eut pas un sourire. Elle ne souriait jamais.

— C’est bon, reprit Tania, je parlerai à Marie Ossipovna.

— Elle est chez elle, en ce moment, dit Svétlana. Si vous pouviez…

— J’y vais, dit Tania. Mais ne vous montrez pas avant la fin de l’orage.

Tania eut beaucoup de mal à apaiser le courroux de sa belle-mère. Marie Ossipovna criait que Svétlana était une paresseuse et une hypocrite, qui ne songeait qu’à marmonner des prières orthodoxes et ne savait pas lire les journaux à haute voix :

— Tantôt elle lit trop vite, et tantôt trop lentement. Et après, je ne me souviens plus de ce qu’elle m’a lu.

— Ce n’est peut-être pas sa faute.

— Si. Et puis, au lieu de me remercier du mal que je me donne pour lui apprendre le circassien, elle pleure.

— Moi non plus, je ne sais pas le circassien, mère.

— Toi, dit Marie Ossipovna avec une moue écœurée, toi, tu ne penses à rien de sérieux. Tu es dans les rubans et dans les voilettes. Et si ton mari ne veut pas t’ordonner d’apprendre le circassien, c’est qu’il est mou comme du fromage blanc. Mais cette fille, c’est moi qui la commande. Et moi, je ne suis pas molle comme le fromage blanc. Je dis : ça et ça. Et il faut m’obéir. Puisqu’elle est pauvre, elle doit obéir. Si j’étais pauvre, j’obéirais, moi aussi. Quand elle sera riche, elle nous crachera dessus.

— Non, elle ira au couvent.

— C’est la même chose. D’ailleurs, tout m’est égal. Je comprends seulement qu’elle n’est pas digne d’apprendre le circassien. Tant pis pour elle. Je ne lui parlerai pas pendant trois jours, et je ne lui donnerai pas les vieux mouchoirs que j’avais mis de côté.

Sur ces mots, Marie Ossipovna serra les mandibules et tapa le plancher de sa lourde canne à pommeau d’or.

Tania se hâta de battre en retraite. Il était plus d’une heure. Sa promenade était compromise. Michel rentrerait bientôt pour le déjeuner. En jetant un coup d’œil par la fenêtre, elle vit le palefrenier, qui tournait autour du traîneau, rectifiait les plis de la couverture, soufflait sur les médaillons des harnais. Elle eut pitié de lui.

— Allez lui dire de dételer, dit-elle à la femme de chambre. Je n’ai rien pu faire. La journée file si vite…

Entre-temps, les enfants étaient revenus de promenade. Tout s’était bien passé. Mlle Fromont faisait demander à madame si madame exigeait que cette randonnée se renouvelât quotidiennement. Tania convoqua toute la « nursery ». Serge et Boris étaient rouges, surexcités, dépeignés.

— Maman, maman ! criait Serge. C’était magnifique. J’ai vu comment faisait le conducteur. Et, près de nous, il y avait un homme avec une jambe en moins…

— Un estropié, dit Mlle Fromont. Nous avons été obligés de changer de place, parce qu’il voulait absolument caresser l’enfant.

— Vous avez bien fait, dit Tania.

Mais elle se rappela Nicolas, si bon, si charitable, et se reprocha aussitôt ses paroles.

— Et puis, dit Serge, nous avons failli écraser un ivrogne… Un vrai ivrogne… Il était sur les rails. Le tramway s’est arrêté devant lui…

— Ç’aurait été un spectacle édifiant pour vos fils, dit Mlle Fromont en adressant à Tania un regard glacé.

Marfa Antipovna se mouchait rondement :

— Moi, je n’ai rien vu… Mais j’en suis toute remuée encore…

— N’en parlons plus, dit Tania. Vous avez été en tramway une fois, cela suffit.

— Si ! Si ! Encore un peu ! geignait Serge.

— Si ! Si ! répétait Boris.

— Madame est servie, dit le maître d’hôtel.

Michel avait ramené du bureau un vieux monsieur très digne, et le déjeuner se passa en discussions d’affaires. Les deux hommes partirent après avoir avalé leur café brûlant. Aussitôt, Tania se précipita dans sa chambre pour changer sa toilette du matin contre une toilette d’après-midi.

— Dites à Varlaam d’être prêt pour trois heures et demie.

À quatre heures, Tania était dans les magasins. À cinq heures, chez Siou, pour le thé, avec des amies. À six heures, chez Eugénie Smirnoff, qui avait la migraine et portait les cheveux flous. Mais, lorsque Tania l’eut invitée à dîner, Eugénie se sentit mieux et courut arranger sa coiffure.

— Il y aura aussi Volodia, dit Tania.

Alors, Eugénie Smirnoff décida qu’elle mettrait sa robe neuve, celle en velours pistache, avec jabot de dentelle crème.

Tania n’attendait Volodia qu’à huit heures. En rentrant chez elle, à sept heures et demie, elle apprit avec stupeur que M. Bourine était depuis un long moment en visite chez Marie Ossipovna. Tania se rendit à l’appartement de sa belle-mère. Volodia assis en face de la vieille dame, pérorait avec désinvolture sur les déplacements de la famille impériale. La petite Svétlana, debout derrière le fauteuil de sa maîtresse, dévorait du regard cet homme élégant et beau, qui savait tant de choses et les racontait avec une telle aisance. Elle en oubliait de fermer la bouche.

— Vous êtes en avance, Volodia, dit Tania en lui tendant sa main à baiser.

— J’avais promis à Marie Ossipovna de passer bavarder chez elle avant le dîner, dit Volodia.

Marie Ossipovna hocha sa grande tête jaune, marquée de taches café-au-lait :

— Ça fait dix jours qu’il me rend visite, comme ça, pour bavarder. Je me demande ce qui lui prend !

Elle bougonnait. Mais, sûrement, elle était flattée. Elle ne traitait plus Volodia de chenapan. Avant de passer à table, elle lui demanda même s’il comptait revenir le lendemain.

— Je tâcherai, dit Volodia.

Pendant le dîner, il fut très brillant, raconta des anecdotes, imita un orateur de la Douma, escamota une pièce de monnaie dans sa manche et fit la cour à Eugénie Smirnoff, qui se trémoussait d’aise et n’osait plus manger. Tania observait le manège de Volodia avec indulgence. Elle le connaissait si bien, qu’elle s’étonnait de son succès auprès des femmes.

Après le café, il s’approcha d’elle et lui dit à voix basse :

— Cette petite Svétlana a une peau qu’on ne se lasse pas de regarder.

— J’espère bien que vous n’avez aucune vue sur elle ! dit Tania.

— Quelles vues pourrais-je avoir ? Simplement, j’aime à la contempler, à la respirer.

— Et ma belle-mère s’imagine que vous venez pour elle ?

— Je viens aussi pour elle. Nous sommes devenus une paire d’amis. Je lui parle politique. Elle me répond rhumatismes. Je lui dis des amabilités. Elle me rabroue. Je lui apporte des fleurs. Et elle cache ses bonbons quand elle me voit paraître.

— Se doute-t-elle de votre admiration pour sa demoiselle de compagnie ?

— Non, et, à ce propos, je voulais même vous demander…

— Volodia, criait Marie Ossipovna, où est-il, celui-là ?… Je veux jouer aux cartes… Tu m’as gagné trente kopecks la dernière fois…

— Je viens, je viens, dit Volodia, en faisant un sourire.

Michel prit le bras de Tania.

— Tu ne veux pas jouer aux cartes avec nous ? Tu parais soucieuse…

Tania pressa la main de son mari, à la dérobée. Elle le voyait si rarement ! Toujours le bureau, les affaires… Quel plaisir Michel éprouvait-il à travailler, à gagner de l’argent ? Il était riche. Il pouvait vivre de ses rentes. Tania songea que les Comptoirs Danoff devaient être pour Michel ce que la révolution était pour Nicolas : un prétexte à dépenser son intelligence et sa force, une excuse de vivre. Elle le regarda s’installer à la table de jeu, avec Marie Ossipovna, Volodia, Eugénie. Il se frottait les mains avec vigueur. Dans vingt ans, dans trente ans, il se frotterait les mains de la même façon. Elle en fut attristée, sans savoir pourquoi.

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