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Quand un roi perd la France

Электронная книга - «Quand un roi perd la France». Краткое содержание книги:

Dans ce septième et dernier volume desRois maudits, c'est le règne de Jean II qui est retracé. L'Histoire a surnommé ce roi Jean le Bon, mais ce monarque fut, en fait, aussi vaniteux et cruel qu'indécis et incapable. La France est, à l'époque, en crise : les clans et les factions se disputent le pays, l'Angleterre revendique le royaume, les impôts sont écrasants, la peste fait des ravages et le roi accumule les erreurs. On suit, à travers le récit d'un haut personnage de l'époque, l'évolution du règne. Une épopée malheureuse et sanglante qui va mener le roi au désastre de la bataille de Poitiers où il sera fait prisonnier des Anglais.
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Les grands malheurs des gens, voyez-vous, Archambaud, leur surviennent souvent ainsi pour de petites raisons, pour une erreur de jugement ou de décision dans une circonstance qui leur semblait sans importance, et où ils suivent la pente de leur nature… Un petit choix de rien du tout, et c’est la catastrophe.

Ah ! comme ils voudraient alors avoir le droit de reprendre leurs actes, remonter en arrière, à la bifurcation mal prise. Jean d’Harcourt bouscule Robert de Lorris, lui crie : « Adieu, messire », enfourche son gros cheval, et tout est différent. Il retrouve son oncle, il retrouve son château, il retrouve sa femme et ses neuf enfants, et il se flatte, tout le reste de sa vie, d’avoir échappé au mauvais coup du roi… À moins, à moins, si c’était son jour marqué, qu’en s’en repartant il ne se soit rompu la tête en se cognant à une branche de la forêt. Allez donc pénétrer la volonté de Dieu ! Et il ne faut pas oublier tout de même… ce que cette méchante justice finit par effacer… que d’Harcourt complotait vraiment contre la couronne. Eh bien, ce n’était pas le jour du roi Jean, et Dieu réservait à la France d’autres malheurs dont le roi serait l’instrument.

Le cortège monta la côte qui mène au gibet, mais s’arrêta à mi-chemin, sur une Grand-Place bordée de maisons basses où se tient chaque automne la foire aux chevaux et qu’on appelle le champ du Pardon. Oui, c’est là son nom. Les hommes d’armes s’alignèrent à droite et à gauche de la voie qui traversait la place, laissant entre leurs rangs un espace de trois longueurs de lances.

Le roi, toujours à cheval, se tenait bien au milieu de la chaussée, à un jet de caillou du billot que les sergents avaient roulé hors de la première charrette et pour lequel on cherchait un endroit plat.

Le maréchal d’Audrehem mit pied à terre, et la suite royale, où dominaient les têtes des deux frères d’Artois… que pouvaient-ils penser, ceux-là ? C’était l’aîné qui portait la responsabilité première de ces exécutions. Oh ! ils ne pensaient rien… « Mon cousin Jean, mon cousin Jean »… La suite se rangea en demi-cercle. On observa Louis d’Harcourt pendant qu’on faisait descendre son frère ; il ne broncha point.

Les apprêts n’en finissaient pas, de cette justice improvisée au milieu d’un champ de foire. Et il y avait des yeux aux fenêtres tout autour de la place.

Le dauphin-duc, la tête penchant sous son chaperon emperlé, piétinait en compagnie de son jeune oncle d’Orléans, faisait quelques pas, revenait, repartait comme pour chasser un malaise. Et soudain le gros comte d’Harcourt s’adresse à lui, à lui et à Audrehem, criant de toutes ses forces :

« Ah ! sire duc, et vous gentil maréchal, pour Dieu, faites que je parle au roi, et je saurai bien m’excuser, et je lui dirai telles choses dont il tirera profit ainsi que son royaume. »

Nul qui l’entendit qui ne se souvienne d’avoir eu l’âme déchirée par l’accent qu’avait sa voix, un cri tout ensemble d’angoisse dernière et de malédiction.

Du même mouvement, le duc et le maréchal viennent au roi, qui l’a pu ouïr aussi bien qu’eux. Ils sont presque à toucher son cheval. « Sire mon père, pour Dieu, laissez qu’il vous parle !

— Oui, Sire, faites qu’il vous parle, et vous en serez mieux », insiste le maréchal.

Mais ce Jean II est un copiste ! En chevalerie, il copie son grand-père, Charles de Valois, ou le roi Arthur des légendes. Il a appris que Philippe le Bel, quand il avait ordonné une exécution, restait inflexible. Alors il copie, il croit copier le Roi de fer. Mais Philippe le Bel ne se mettait pas un heaume quand ce n’était pas nécessaire. Et il ne condamnait pas à tort et à travers, en fondant sa justice sur la trouble rumination d’une haine.

« Faites délivrer ces traîtres », répète Jean II par sa ventaille ouverte.

Ah ! Il doit se sentir grand, il doit se sentir vraiment tout-puissant. Le royaume et les siècles se souviendront de sa rigueur. Il vient surtout de perdre une belle occasion de réfléchir.

« Soit ! confessons-nous », dit alors le comte d’Harcourt en se tournant vers le capucin sale. Et le roi de crier : « Non, pas de confession pour les traîtres ! »

Là, il ne copie plus, il invente. Il traître le crime de… mais quel crime au fait ? Le crime d’être soupçonné, le crime d’avoir prononcé de mauvaises paroles qui ont été répétées… disons le crime de lèse-majesté comme celui des hérétiques ou des relaps. Car Jean II a été oint, n’est-ce pas ? Tu es sacerdos in æternam… Alors il se prend pour Dieu en personne, et décide de la place des âmes après la mort. De cela aussi, le Saint-Père à mon sens aurait dû lui faire dure remontrance.

« Celui-là seulement, l’écuyer… », ajoute-t-il en désignant Colin Doublel.

Allez savoir ce qui se passe dans cette cervelle trouée comme un fromage ? Pourquoi cette discrimination ? Pourquoi accorde-t-il la confession à l’écuyer tranchant qui a levé son couteau contre lui ? Aujourd’hui encore les assistants, quand ils parlent entre eux de cette heure terrible, s’interrogent sur cette étrangeté du roi. Voulait-il établir que les degrés dans la faute suivent la hiérarchie féodale, et signifier que l’écuyer qui a forfait est moins coupable que le chevalier ? Ou bien était-ce parce que le coutelas brandi vers sa poitrine lui a fait oublier que Doublel était aussi parmi les assassins de Charles d’Espagne, comme Mainemares et Graville, Mainemares, un grand efflanqué qui se démène dans ses liens et promène des yeux furieux, Graville qui ne peut pas faire le signe de croix, mais, bien ostensiblement, murmure des prières… si Dieu veut entendre son repentir, il l’entendra bien sans intercesseur.

Le capucin, qui commençait à se demander ce qu’il faisait là, se saisit en hâte de l’âme qu’on lui laisse et chuchote du latin dans l’oreille de Colin Doublel.

Le roi des ribauds pousse le comte d’Harcourt devant le billot.

« Agenouillez-vous, messire. »

Le gros homme s’affaisse, comme un bœuf. Il remue les genoux, sans doute parce qu’il y a des graviers qui le blessent. Le roi des ribauds, passant derrière lui, bande ses yeux par surprise, le privant de regarder les nœuds du bois, cette dernière chose du monde qu’il aura eue devant lui.

C’était plutôt aux autres qu’on aurait dû mettre un bandeau, pour leur épargner le spectacle qui allait suivre.

Le roi des ribauds… c’est curieux tout de même que je ne retrouve pas son nom ; je l’ai vu à plusieurs reprises auprès du roi ; et je revois très bien sa mine, un haut et fort gaillard qui porte une épaisse barbe noire… le roi des ribauds prit la tête du condamné à deux mains, comme une chose, pour la disposer ainsi qu’il fallait, et partager les cheveux pour bien dégager la nuque.

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