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Quand un roi perd la France

Электронная книга - «Quand un roi perd la France». Краткое содержание книги:

Dans ce septième et dernier volume desRois maudits, c'est le règne de Jean II qui est retracé. L'Histoire a surnommé ce roi Jean le Bon, mais ce monarque fut, en fait, aussi vaniteux et cruel qu'indécis et incapable. La France est, à l'époque, en crise : les clans et les factions se disputent le pays, l'Angleterre revendique le royaume, les impôts sont écrasants, la peste fait des ravages et le roi accumule les erreurs. On suit, à travers le récit d'un haut personnage de l'époque, l'évolution du règne. Une épopée malheureuse et sanglante qui va mener le roi au désastre de la bataille de Poitiers où il sera fait prisonnier des Anglais.
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Alors que sergents et archers entraînaient les trois hommes vers une chambre voisine, le Dauphin se jeta aux genoux du roi. Si effrayé qu’il pût être de la grande fureur où il voyait son père, il était demeuré assez lucide pour en apercevoir les conséquences, au moins pour lui-même.

« Ah ! Sire mon père, pour Dieu merci, vous me déshonorez ! Que va-t-on dire de moi ? J’avais prié le roi de Navarre et ses barons à dîner, et vous les traitez ainsi. On dira de moi que je les ai trahis. Je vous supplie par Dieu de vous calmer et de changer d’avis. – Calmez-vous vous-même, Charles ! Vous ne savez pas ce que je sais. Ils sont mauvais traîtres, et leurs méfaits se découvriront bientôt. Non, vous ne savez pas tout ce que je sais. »

Là-dessus notre Jean II, se saisissant de la masse d’armes d’un sergent, alla en frapper le comte d’Harcourt d’un coup formidable dont tout autre, moins gras que lui, aurait eu l’épaule cassée. « Debout, traître ! Passez vous aussi en prison. Vous serez bien malin si vous m’échappez. »

Et comme le gros d’Harcourt, tout éberlué, ne se levait pas assez vite, il l’empoigna par sa cotte blanche qu’il déchira, faisant craquer tout son vêtement jusqu’à la chemise.

Poussé par les archers, Jean d’Harcourt, dépoitraillé, passa devant son cadet, Louis, et lui dit quelque chose qu’on ne comprit point, mais qui était méchant, et auquel l’autre répondit d’un geste qui pouvait signifier ce qu’on voulait… je n’ai rien pu faire ; je suis chambellan du roi… tu l’as cherché, tant pis pour toi…

« Sire mon père, insistait le duc de Normandie, vous faites mal de traiter ainsi ces vaillants hommes… »

Mais Jean II ne l’entendait plus. Il échangeait des regards avec Nicolas Braque et Robert de Lorris qui lui désignaient silencieusement certains convives. « Et celui-là, en prison !… Et celui-là… » ordonnait-il en bousculant le sire de Graville et en cognant du poing Maubué de Mainemares, deux chevaliers qui avaient, eux aussi, trempé dans l’assassinat de Charles d’Espagne, mais qui avaient reçu, depuis deux ans, leurs lettres de rémission, signées de la main du roi. Comme vous le voyez, c’était de la haine bien recuite.

Mitton le Fol, grimpé sur un banc de pierre, dans l’ébrasement d’une fenêtre, faisait des signes à son maître en lui montrant les plats posés sur une desserte, et puis le roi, et puis agitait ses doigts devant sa bouche… manger…

« Mon père, dit le Dauphin, voulez-vous qu’on vous serve à manger ? » L’idée était heureuse ; elle évita d’expédier au cachot toute la Normandie.

« Pardieu oui ! C’est vrai que j’ai faim. Savez-vous, Charles, que je suis parti d’au-delà la forêt de Lyons, et que je cours depuis l’aube pour châtier ces méchants ? Faites-moi servir. »

Et il appela de la main pour qu’on lui délaçât son heaume. Il apparut les cheveux collés ; la face rougie ; la sueur lui coulait dans la barbe. En s’asseyant à la place de son fils, il avait déjà oublié son serment de ne manger ni boire tant que son gendre serait encore en vie.

Tandis qu’on se hâtait à lui dresser un couvert, qu’on lui versait du vin, qu’on le faisait patienter avec un pâté de brochet point trop entamé, qu’on lui présentait un cygne, resté intact et encore tiède, il se fit, entre les prisonniers qu’on emmenait et les valets qui dévalaient de nouveau vers les cuisines, un flottement dans la salle et les escaliers ; les seigneurs normands en profitèrent pour s’échapper, tel le sire de Clères qui comptait également parmi les meurtriers du bel Espagnol et qui s’en tira de justesse. Le roi ne faisant plus mine d’arrêter personne, les archers les laissaient passer.

L’escorte crevait de faim et de soif, elle aussi. Jean d’Artois, Tancarville, les sergents louchaient vers les plats. Ils attendaient un geste du roi les autorisant à se restaurer. Comme ce geste ne venait pas, le maréchal d’Audrehem arracha la cuisse d’un chapon qui traînait sur une table et se mit à manger, debout. Louis d’Orléans eut une moue d’humeur. Son frère, vraiment, montrait trop peu de souci de ceux qui le servaient. Il s’assit au siège que Navarre occupait un moment avant, en disant : « Je me fais devoir de vous tenir compagnie, mon frère. »

Le roi, alors, avec une sorte de mansuétude indifférente, invita ses parents et barons à s’asseoir. Et tous aussitôt s’attablèrent, autour des nappes maculées, pour épuiser les reliefs de la ripaille. On ne se soucia pas de changer les écuelles d’argent. On attrapait ce qui se présentait au passage, le gâteau de lait avant le canard confit, l’oie grasse avant la soupe de coquillages. On mangeait des restes de friture froide. Les archers se bourraient de tranches de pain ou bien filaient se faire nourrir aux cuisines. Les sergents lampaient les gobelets abandonnés.

Le roi, bottes écartées sous la table, restait enfermé dans une songerie brutale. Sa colère n’était pas apaisée ; elle semblait même reflamber avec la mangeaille. Pourtant il aurait dû avoir quelques motifs de contentement. Il était dans son rôle de justicier, le bon roi ! Il venait enfin de remporter une victoire ; il avait une belle prouesse à faire consigner par ses clercs pour la prochaine assemblée de l’Ordre de l’Étoile. « Comment Monseigneur le roi Jean défit les traîtres qu’il saisit au château de Bouvreuil… » Il parut s’étonner soudain de ne plus voir les chevaliers normands, et s’en inquiéta. Il se méfiait d’eux. S’ils allaient lui organiser une révolte, soulever la ville, libérer les prisonniers ?… Il montrait là toute sa nature, cet habile homme. Dans un premier temps, poussé par une fureur longuement remâchée, il se ruait, sans réfléchir à rien ; puis il négligeait de consolider ses actes ; puis il se faisait des imaginations, toujours à côté de la réalité, mais dont il était difficile de l’ôter. Maintenant, il voyait Rouen en rébellion, comme Arras l’avait été un mois auparavant. Il voulut qu’on fît venir le maire. Plus de maître Mustel. « Mais il était là voici à peine un moment », disait Nicolas Braque. On rattrapa le maire dans la cour du château. Il comparut, blanc d’une digestion coupée, devant le roi bâfrant. Il s’entendit ordonner de fermer les portes de la ville et de crier par les rues que chacun restât chez soi. Interdiction à quiconque de circuler, bourgeois ou manant, et pour aucune raison. C’était l’état de siège, le couvre-feu en plein jour. Une armée ennemie enlevant la ville n’eût pas agi autrement.

Mustel eut le courage de se montrer outragé. Les Rouennais n’avaient rien fait qui justifiât de telles mesures… « Si ! Vous refusez de verser les aides, en suivant les exhortements de ces méchants que je suis venu confondre. Mais, par saint Denis, ils ne vous exhorteront plus. » En voyant se retirer le maire, le Dauphin dut penser avec tristesse que tous ses efforts patients poursuivis depuis plusieurs mois pour se concilier les Normands étaient réduits à néant. À présent, il aurait tout le monde contre lui, noblesse et bourgeoisie. Qui pourrait croire, en effet, qu’il n’était pas complice de ce guet-apens ? En vérité, son père lui donnait un bien méchant rôle.

Et puis le roi demanda qu’on allât quérir Guillaume… ah ! Guillaume comment… le nom m’échappe, pourtant je l’ai su… enfin, son roi des ribauds. Et chacun comprit qu’il avait résolu de procéder sans plus attendre à l’exécution immédiate des prisonniers.

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