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Quand un roi perd la France

Электронная книга - «Quand un roi perd la France». Краткое содержание книги:

Dans ce septième et dernier volume desRois maudits, c'est le règne de Jean II qui est retracé. L'Histoire a surnommé ce roi Jean le Bon, mais ce monarque fut, en fait, aussi vaniteux et cruel qu'indécis et incapable. La France est, à l'époque, en crise : les clans et les factions se disputent le pays, l'Angleterre revendique le royaume, les impôts sont écrasants, la peste fait des ravages et le roi accumule les erreurs. On suit, à travers le récit d'un haut personnage de l'époque, l'évolution du règne. Une épopée malheureuse et sanglante qui va mener le roi au désastre de la bataille de Poitiers où il sera fait prisonnier des Anglais.
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Il pleut toujours… Brunet, où sommes-nous ? Fontenoy… Ah oui, je me rappelle ; c’était dans mon diocèse. Il s’est livré là une bataille fameuse, qui a eu de grosses conséquences pour la France ; Fontanetum selon le nom ancien. Vers l’an 840 ou 841, Charles et Louis le Germanique y ont défait leur frère Lothaire, à la suite de quoi ils signèrent le traité de Verdun. Et c’est à partir de là que le royaume de France a été pour toujours séparé de l’Empire… Avec cette pluie, on ne voit rien. D’ailleurs, il n’y a rien à voir. De temps en temps, les manants, en labourant, trouvent une poignée de glaive, un casque tout rongé, vieux de cinq cents ans… Poursuivons, Brunet, poursuivons.

VII

LE CHAMP DU PARDON

Le roi, heaume en tête de nouveau, était seul à cheval avec le maréchal qui, lui, avait coiffé une simple cervelière de mailles. Il n’allait pas courir de si grands dangers qu’il lui fallût revêtir un arroi de bataille. Audrehem n’est pas de ces gens qui font grande ostentation guerrière quand il n’y a pas lieu. S’il plaisait au roi d’arborer son heaume à couronne pour assister à quatre décollations, c’était son affaire.

Tout le reste de la compagnie, du plus grand seigneur au dernier archer, irait à pied jusqu’au lieu du supplice. Le roi en avait décidé ainsi, car il est homme qui perd beaucoup de temps à régler lui-même les parades dans le menu, aimant à faire nouveauté de détail, au lieu de laisser agir selon l’usage de toujours.

Il n’y avait plus que trois charrettes, parce que d’ordres en contrordres mal compris, on en avait renvoyé une de trop.

Tout auprès se tenaient Guillaume… eh bien non, ce n’est pas Guillaume à la Cauche ; j’ai confondu. Guillaume à la Cauche est un valet de la chambre ; mais c’est un nom qui y ressemble… la Gauche, le Gauche, la Tanche, la Planche… Je ne sais même pas s’il se prénomme Guillaume ; c’est d’ailleurs de petite importance… Donc se tenaient auprès le roi des ribauds et le bourreau improvisé, blanc comme un navet d’avoir séjourné en cachot, un maigrelet, m’a-t-on dit, et pas du tout tel qu’on aurait attendu un mécréant coupable de quatre meurtres, et puis le capucin qui tripotait, comme ils le font toujours, sa cordelière de chanvre.

Tête nue et les mains liées derrière le dos, les condamnés sortirent du donjon. Le comte d’Harcourt venait le premier, dans son surcot blanc que le roi lui avait déchiré à l’emmanchure, la chemise avec. Il montrait son énorme épaule, rose comme couenne, et son sein gras. On finissait d’affûter les haches, sur une meule, dans un coin de la cour.

Personne ne regardait les condamnés, personne n’osait les regarder. Chacun fixait un coin de pavé ou de mur. Qui aurait osé, sous l’œil du roi, un regard d’amitié ou seulement de compassion pour ces quatre-là qui allaient périr ? Ceux même qui se trouvaient à l’arrière de l’assistance gardaient le nez baissé, de peur que leurs voisins ne puissent dire qu’on avait vu sur leur figure… Nombreux ils étaient à blâmer le roi. Mais de là à le montrer… Beaucoup d’entre eux connaissaient le comte d’Harcourt de longue accointance, avaient chassé avec lui, jouté avec lui, dîné à sa table, qui était copieuse. Pour l’heure, pas un ne semblait se souvenir ; les toits du château et les nuages d’avril leur étaient choses plus captivantes à contempler. Si bien que Jean d’Harcourt, tournant de tous côtés ses paupières plissées de graisse, ne trouvait pas un visage auquel accrocher son malheur. Pas même celui de son frère, surtout pas celui de son frère ! Dame ! une fois son gros aîné raccourci, qu’allait décider le roi de ses titres et de ses biens ?

On fit monter dans la première charrette celui qui était encore pour un moment le comte d’Harcourt. Ce ne fut pas sans peine. Un quintal et demi, et les mains liées. Il fallut quatre sergents pour le pousser, le hisser. Il y avait de la paille disposée dans le fond de la charrette, et puis le billot.

Quand Jean d’Harcourt fut juché, il se tourna tout dépoitraillé vers le roi comme s’il voulait lui parler, le roi immobile sur sa selle, vêtu de mailles, couronné d’acier et d’or, le roi justicier, qui voulait bien faire apparaître que toute vie au royaume était soumise à son décret, et que le plus riche seigneur d’une province, en un instant, pouvait n’être plus rien si tel était son vouloir. Et d’Harcourt ne prononça mot.

Le sire de Graville fut mis dans la seconde charrette, et dans la troisième on fit grimper ensemble Maubué de Mainemares et Colin Doublel, l’écuyer qui avait levé sa dague sur le roi. Celui-ci paraissait dire à chacun d’eux : « Souviens-toi du meurtre de Monsieur d’Espagne ; souviens-toi de l’auberge de la Truie-qui-file. » Car toute l’assistance comprenait que, sinon pour d’Harcourt, en tout cas pour les trois autres, c’était la vengeance qui commandait cette brève et bien torve justice. Punir des gens à qui l’on a donné publiquement rémission… Il faut pouvoir faire état de nouveaux griefs, et bien patents, pour agir de la sorte. Cela eût mérité remontrance du pape, et des plus sévères, si le pape n’était pas aussi faible…

Dans le donjon, on avait méchamment poussé le roi de Navarre au plus près d’une fenêtre pour qu’il ne perdît rien du spectacle.

Le Guillaume, qui n’est pas la Gauche, se tourne vers le maréchal d’Audrehem… tout est prêt. Le maréchal se tourne vers le roi… tout est prêt. Le roi fait un geste de la main. Et le cortège se met en route.

En tête, une escouade d’archers, chapeaux de fer et gambisons de cuir, le pas alourdi par leurs gros houseaux. Ensuite, le maréchal, à cheval, et visiblement sans plaisir. Des archers encore. Et puis les trois charrettes. Et derrière, le roi des ribauds, le bourreau maigrelet et le capucin crasseux.

Et puis le roi, droit sur son destrier, flanqué des sergents de sa garde étroite, et enfin toute une procession de seigneurs en chaperon ou en chapeau de chasse, manteau fourré ou cotte hardie.

La ville est silencieuse et vide. Les Rouennais ont prudemment obéi à l’ordre de se tenir dans leurs maisons. Mais leurs têtes s’agglutinent derrière leurs grosses vitres verdâtres, soufflées comme des culs de bouteilles ; leurs regards se coulent par le bord entrebâillé de leurs fenêtres quadrillées de plomb. Ils ne peuvent pas croire que c’est le comte d’Harcourt qui est dans la charrette, lui qu’ils ont vu souvent passer dans leurs rues, et ce matin encore, en superbe équipage. Pourtant son embonpoint le désigne assez… « C’est lui ; je te disons que c’est lui. » Pour le roi, dont le heaume passe presque à hauteur du premier étage des maisons, ils n’ont point de doute. Il fut longtemps leur duc… « C’est lui, c’est bien le roi… » Mais ils n’auraient pas été frappés d’une crainte plus grande s’ils avaient aperçu une tête de mort sous la ventaille du casque. Ils étaient mécontents, les Rouennais, terrifiés mais mécontents. Car le comte d’Harcourt les avait toujours soutenus et ils l’aimaient bien. Alors ils chuchotaient : « Non, ce n’est pas bonne justice. C’est nous qu’on atteint. »

Les charrettes cahotaient. La paille glissait sous les pieds des condamnés qui avaient peine à garder leur aplomb. On m’a dit que Jean d’Harcourt, pendant tout le trajet, avait la tête renversée en arrière, et que ses cheveux s’écartaient sur sa nuque qui faisait de gros plis. Que pouvait penser un homme comme lui en allant au supplice, et en regardant la coulée de ciel entre les pignons des maisons ? Je me demande toujours ce que peuvent avoir dans la tête les condamnés à mort, pendant leurs derniers moments… Est-ce qu’il se reprochait de ne pas avoir assez admiré toutes les belles choses que le bon Dieu offre à nos yeux, tous les jours ? Ou bien songeait-il à l’absurdité de ce qui nous empêche de profiter de tous Ses bienfaits ? La veille, il discutait d’impôts et de gabelle… Ou bien se disait-il qu’il y avait bien de la sottise dans son affaire ? Car il était prévenu, son oncle Godefroy l’avait fait prévenir… « Repartez-vous-en aussitôt… » Il avait tôt éventé le piège, Godefroy d’Harcourt… « Ce banquet de carême sent le guet-apens… » Si seulement son messager était parvenu un tout petit moment plus tôt, si Robert de Lorris ne s’était trouvé là, au bas de l’escalier… si… si… Mais la faute n’était pas au sort, elle était à lui-même. Il aurait suffi qu’il faussât compagnie au Dauphin, il aurait suffi qu’il ne cherchât pas de mauvaises raisons pour céder à sa gourmandise. « Je partirai après le banquet ; ce sera la même chose… »

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