Quand un roi perd la France
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #7
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253021971
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Quand un roi perd la France». Краткое содержание книги:
« Ceux qui ne savent pas garder la chevalerie, il n’y a point de raison qu’on leur garde la vie, disait le roi. – Certes, mon cousin Jean », approuvait Jean d’Artois, ce monument de sottise.
Je vous le demande, Archambaud, était-ce vraiment de la chevalerie que de se mettre en arroi de bataille pour prendre des gens désarmés, et en se servant de son fils comme appât ? Navarre, sans doute, avait d’assez beaux états de gredinerie ; mais le roi Jean, sous ses dehors superbes, a-t-il beaucoup plus d’honneur dans l’âme ?
VI
LES APPRÊTS
Guillaume à la Cauche… Voilà, je l’ai retrouvé ! Le nom que je cherchais ; le roi des ribauds… Curieux office que le sien qui résulte d’une institution de Philippe Auguste. Il avait organisé pour sa garde étroite un corps de sergents, tous des géants, qu’on appelait les ribaldi régis, les ribauds du roi. Inversion de génitif ou bien jeu de mots, le chef de cette garde est devenu le rex ribaldorum. Nominalement, il commande aux sergents comme Perrinet le Buffle et les autres ; et c’est lui, chaque soir, à l’heure du souper, qui fait le tour de l’hôtel royal pour voir si en sont bien sorties toutes gens qui ont entrée à la cour mais ne doivent pas y coucher. Mais surtout, comme je vous l’ai dit, je crois, il a charge de surveiller les mauvais lieux dans toute ville où le roi séjourne. C’est-à-dire que, d’abord, il réglemente et inspecte les bordeaux de Paris, qui ne sont pas en petit nombre, sans parler des follieuses qui travaillent à leur compte dans les rues qui leur sont réservées. De même les maisons où l’on joue les jeux de hasard. Tous ces méchants endroits sont ceux où l’on a le plus de chance de dépister voleurs, tire-laine, faussaires et meurtriers à gages ; et puis de connaître les vices des gens, parfois très haut placés, qui vous ont des mines tout à fait honorables.
Si bien que le roi des ribauds est devenu le chef d’une sorte de police fort spéciale. Il a ses espies un peu partout. Il tient et entretient toute une vermine de taverne qui le fournit en rapports et indices. Si l’on veut faire suivre un voyageur, en explorer le portemanteau ou savoir à qui il se réunit, on s’adresse à lui. Ce n’est point un homme aimé, mais c’est un homme craint. Je vous en parle pour le jour où vous serez à la cour. Il vaut mieux n’être point mal avec lui.
Il gagne gros, car sa charge est moelleuse. Surveiller les catins, inspecter les bouges, c’est de bon profit. Outre les gages en argent et avantages en nature qu’il touche dans la maison du roi, il perçoit deux sous de redevance à la semaine sur tous les logis bordeaux et toutes les femmes bordelières. Voilà un bel impôt, n’est-ce pas, et dont la rentrée fait moins de difficultés que la gabelle. Également il touche cinq sous des femmes adultères… enfin, de celles qui sont connues. Mais en même temps, c’est lui qui engage les galantes pour l’usage de la cour. On le paye pour avoir les yeux ouverts, mais on le paye souvent aussi pour les fermer. Et puis, c’est lui, quand le roi est en chevauchée, qui exécute ses sentences ou celles du tribunal des maréchaux. Il règle l’ordonnance des supplices ; et dans ce cas les dépouilles des condamnés lui reviennent, tout ce qu’ils ont sur le corps au moment de leur arrestation. Comme, ordinairement, ce n’est point le fretin du crime qui provoque la colère royale, mais de puissantes et riches gens, les vêtements et joyaux qu’il récolte sur eux ne sont pas prises négligeables. Le jour de Rouen, c’était l’aubaine. Un roi à décoller, et cinq seigneurs d’un coup ! Jamais roi des ribauds n’avait, oh ! depuis Philippe Auguste, connu fortune pareille. Une occasion sans égale de se faire apprécier du souverain. Aussi ne ménageait-il pas sa peine. Un supplice, c’est un spectacle… Il lui avait fallu trouver, en s’adressant au maire, six charrettes, parce que le roi avait exigé une charrette par condamné, c’était ainsi. Cela ferait le cortège plus long. Elles attendaient dans la cour du château, attelées de percherons pattus. Il lui avait fallu trouver un bourreau… parce que le bourreau de la ville n’était pas là, ou bien qu’il n’y en avait pas d’appointé dans le moment. Le roi des ribauds avait tiré de la prison un méchant drôle appelé Bétrouve, Pierre Bétrouve… eh bien, ce nom-là, vous voyez, je m’en souviens, allez savoir pourquoi… qui avait quatre homicides sur la conscience, ce qui paraissait une bonne préparation au travail qu’on allait lui confier, en échange d’une lettre de rémission délivrée par le roi. Il l’échappait belle, ce Bétrouve. S’il y avait eu un bourreau en ville…
Il avait fallu aussi trouver un prêtre ; mais c’est denrée moins rare, et l’on ne s’était guère mis en peine pour le choisir… le premier capucin venu, dans le couvent le plus voisin.
Durant ces apprêts, le roi Jean tenait petit conseil dans la salle du banquet un peu nettoyée…
Décidément le temps est à la pluie. Il y en a pour la journée. Bah ! nous avons de bonnes fourrures, de la braise dans nos échauffettes, des dragées, de l’hypocras pour nous revigorer contre la mouillure ; nous avons de quoi tenir jusqu’à Auxerre. Je suis bien aise de revoir Auxerre ; cela va raviver mes souvenirs…
Donc le roi tenait conseil, un conseil où il était presque seul à parler. Son frère d’Orléans se taisait ; son fils d’Anjou également. Audrehem était sombre. Le roi lisait bien sur les visages de ses conseillers que même les plus acharnés à perdre le roi de Navarre n’approuvaient pas qu’il fût décapité ainsi, sans procès et comme à la sauvette. Cela rappelait trop l’exécution de Raoul de Brienne, l’ancien connétable, décidée de la sorte sur un coup de colère, pour des raisons jamais éclairées, et qui avait mal inauguré le règne.
Seul Robert de Lorris, le premier chambellan, semblait seconder le souverain dans son vouloir de vengeance instantanée ; mais c’était platitude plutôt que conviction. Il avait connu plusieurs mois de disgrâce pour s’être, aux yeux du roi, trop avancé du côté navarrais lors du traité de Mantes. Il fallait à Lorris prouver sa fidélité.
Nicolas Braque, qui a de l’habileté et sait manœuvrer le roi, chercha diversion en parlant de Friquet de Fricamps. Il opinait pour qu’on le gardât en vie, provisoirement, afin de lui faire subir une question en bonne et due forme. Nul doute que le gouverneur de Caen, suffisamment traité, n’ait à livrer des secrets bien intéressants. Comment connaître tous les rameaux de la conspiration si l’on ne conservait aucun des prisonniers ?
« Oui, c’est sagement pensé, dit le roi. Qu’on garde Friquet. »
Alors, Audrehem ouvrit une des fenêtres et cria au roi des ribauds, dans la cour : « Cinq charrettes, il suffira ! », confirmant du geste, la main grande ouverte : cinq. Et l’une des charrettes fut renvoyée au maire.
« Si c’est sagesse de garder Fricamps, ce le serait plus encore de garder son maître », dit alors le Dauphin.
Le premier émoi passé, il avait repris son calme et son air réfléchi. Son honneur était engagé dans l’affaire. Il cherchait par tous moyens à sauver son beau-frère. Jean II avait demandé à Jean d’Artois de répéter, pour la gouverne de tous, ce qu’il savait du complot. Mais « mon cousin Jean » s’était montré moins assuré, devant le Conseil, que devant le roi seul. Chuchoter de bouche à oreille une délation vous a un bon air de certitude. Redite à haute voix, pour dix personnes, elle perd de la force. Après tout, il ne s’agissait que d’on-dit. Un ancien serviteur avait vu… un autre avait entendu…