Quand un roi perd la France
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #7
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253021971
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Quand un roi perd la France». Краткое содержание книги:
Le comte d’Harcourt continuait de remuer les genoux à cause des graviers… « Allez, taille ! » fit le roi des ribauds. Et il vit, et tout le monde vit que le bourreau tremblait. Il n’en finissait pas de soupeser sa grande hache, de déplacer ses mains sur le manche, de chercher la bonne distance avec le billot. Il avait peur. Oh ! il aurait été plus assuré avec un poignard, dans un coin d’ombre. Mais une hache, pour ce malingre, et devant le roi et tous ces seigneurs, et tous ces soldats ! Après plusieurs mois de prison, il ne devait pas se sentir les muscles bien solides, même si on lui avait servi une bonne soupe et un gobelet de vin pour lui donner des forces. Et puis on ne lui avait pas mis de cagoule, comme cela se fait d’ordinaire, parce qu’on n’en avait pas sous la main. Ainsi tout le monde saurait désormais qu’il avait été bourreau. Criminel et bourreau. De quoi faire horreur à n’importe qui. À savoir ce qui lui tournait dans la tête, à celui-là aussi, à ce Bétrouve qui allait gagner sa liberté en accomplissant le même acte que celui qui l’avait conduit en prison. Il voyait la tête qu’il avait à trancher à la place où il aurait dû avoir la sienne, un peu plus tard, si le roi n’était pas passé par Rouen. Peut-être y avait-il chez ce gredin plus de charité, plus de sentiment de communion, plus de lien avec son prochain qu’il n’y en avait chez le roi.
« Taille ! » dut répéter le roi des ribauds. Le Bétrouve leva sa hache, non pas droit au-dessus de lui comme un bourreau, mais de côté, comme un bûcheron qui va abattre un arbre et il laissa la hache retomber de son propre poids. Elle tomba mal.
Il y a des bourreaux qui vous décollent un chef en une fois, d’un seul coup bien frappé. Mais pas celui-là, ah non ! Le comte d’Harcourt devait être assommé, car il ne bougeait plus les genoux ; mais il n’était pas mort car la hache s’était amortie dans la couche de graisse qui lui tapissait la nuque.
Il fallut recommencer. Encore plus mal. Cette fois, le fer n’entama que le côté du cou. Le sang jaillit par une large plaie béante qui laissait voir l’épaisseur de la graisse jaune.
Le Bétrouve luttait avec sa hache dont le tranchant s’était fiché dans le bois du billot et qu’il ne pouvait plus en ressortir. La sueur lui coulait sur la figure.
Le roi des ribauds se tourna vers le roi avec un air d’excuse, comme s’il voulait dire : « Ce n’est pas ma faute. »
Le Bétrouve s’énerve, n’entend pas ce que les sergents lui disent, refrappe ; et l’on croirait que le fer tombe dans une motte de beurre. Et encore, et encore ! Le sang ruisselle du billot, gicle sous le fer, constelle la cotte déchirée du condamné. Des assistants se détournent, le cœur soulevé. Le Dauphin montre un visage d’horreur et de colère ; il serre les poings, ce qui lui fait la main droite toute violette. Louis d’Harcourt, blême, se contraint de rester au premier rang devant cette boucherie qu’on fait de son frère. Le maréchal déplace les pieds pour ne pas marcher dans la rigole de sang qui sinue vers lui.
Enfin, à la sixième reprise, la grosse tête du comte d’Harcourt se sépara du tronc, et, entourée de son bandeau noir, roula au bas du billot.
Le roi ne bougeait pas. Par sa fenêtre d’acier, il contemplait, sans donner marque de gêne, d’écœurement ni de malaise, cette bouillie sanglante entre les épaules énormes, juste en face de lui, et cette tête isolée, toute souillée, au milieu d’une flaque poisseuse. Si quelque chose parut sur son visage encadré de métal, ce fut un sourire. Un archer s’écroula, dans un bruit de ferraille. Seulement alors, le roi consentit à tourner les yeux. Cette mauviette ne resterait pas longtemps dans sa garde. Perrinet le Buffle se détendit en soulevant l’archer par le col de son gambison et en le giflant à toute volée. Mais la mauviette, par sa pâmoison, avait rendu service. Chacun se reprit un peu ; il y eut même des ricanements.
Trois hommes, il n’en fallut pas moins, tirèrent en arrière le corps du décapité. « Au sec, au sec », criait le roi des ribauds. Les vêtements lui revenaient de droit, n’oublions pas. Il suffisait qu’ils fussent déchirés ; si de surcroît ils étaient trop maculés, il n’en tirerait rien. Déjà, il avait deux condamnés de moins qu’il n’escomptait…
Et pour la suite, il exhortait son bourreau, tout suant et soufflant, lui prodiguait ses conseils comme à un lutteur épuisé : « Tu montes droit au-dessus de toi, et puis tu ne regardes pas ta hache, tu regardes où tu dois frapper, à mi-col. Et han ! » Et de faire mettre de la paille au pied du billot, pour sécher le sol, et de bander les yeux du sire de Graville, un bon Normand plutôt replet, de le faire agenouiller, de lui poser le visage dans la bouillie de viande. « Taille ! » Et là, d’un coup… miracle… Bétrouve lui tranche le col ; et la tête tombe en avant tandis que le corps s’écroule de côté, déversant un flot rouge dans la poussière. Et les gens se sentent comme soulagés. Pour un peu, ils féliciteraient le Bétrouve qui regarde autour de lui, stupéfait, l’air de se demander comment il a pu réussir.
Vient le tour du grand déhanché, de Maubué de Mainemares qui a un regard de défi pour le roi. « Chacun sait, chacun sait… », s’écrie-t-il. Mais comme le barbu est devant lui et lui applique le bandeau, sa parole s’étouffe, et nul ne saisit ce qu’il a voulu proférer.
Le maréchal d’Audrehem se déplace encore parce que le sang avance vers ses bottes… « Taille ! » Un coup de hache, à nouveau, un seul, bien assené. Et cela suffit.
Le corps de Mainemares est tiré en arrière, auprès des deux autres. On délie les mains des cadavres pour pouvoir les prendre plus aisément par les quatre membres, les balancer, et hisse ! les jeter dans la première charrette qui les emmène jusqu’au gibet, pour être accrochés au charnier. On les dépouillera là-haut. Le roi des ribauds fait signe de ramasser aussi les têtes.
Bétrouve cherche son souffle, appuyé sur le manche de la hache. Il a mal aux reins ; il n’en peut plus. Et c’est de lui, pour un peu, qu’on aurait pitié. Ah ! il les aura gagnées ses lettres de rémission ! Si jusqu’à la fin de ses jours il fait de mauvais rêves et pousse des cris dans son sommeil, il ne lui faudra pas s’en étonner.
Colin Doublel, l’écuyer courageux, était nerveux quoique absous. Il eut un mouvement pour se dégager des mains qui le poussaient vers le billot ; il voulait y aller seul. Mais le bandeau est fait justement pour éviter cela, les gestes désordonnés des condamnés.
On ne put pas empêcher toutefois que Doublel ne relevât la tête au mauvais moment, et que Bétrouve… là, vraiment, ce n’était pas sa faute !… ne lui ouvrît le crâne par le travers. Allons ! encore un coup. Voilà, c’était fait.
Ah ! ils en auraient des choses à raconter, les Rouennais qui étaient aux fenêtres environnantes, des choses qui allaient vite se répéter de bourg en bourg, jusqu’au fond du duché. Et les gens allaient venir de partout contempler cette place qui avait bu tant de sang. On ne croirait pas que quatre corps d’hommes puissent en contenir autant et que cela fasse une si large marque sur le sol.
Le roi Jean regardait son monde avec une étrange satisfaction. L’horreur qu’il inspirait en cet instant, même à ses serviteurs les plus fidèles, n’était pas, semblait-il, pour lui déplaire ; il était assez fier de soi. Il regardait particulièrement son fils aîné… « Voilà, mon garçon, comment on se conduit, quand on est roi… »
Qui aurait osé lui dire qu’il avait eu tort de céder à sa nature vindicative ? Pour lui aussi, ce jour était celui de la bifurcation. Le chemin de gauche ou le chemin de droite. Il avait pris le mauvais, comme le comte d’Harcourt au pied de l’escalier. Après six ans d’un règne malaisé, plein de troubles, de difficultés et de revers, il donnait au royaume, qui n’était que trop prêt à l’y suivre, l’exemple de la haine et de la violence. En moins de six mois, il allait dévaler la route des vrais malheurs, et la France avec lui.