Quand un roi perd la France
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #7
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253021971
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Quand un roi perd la France». Краткое содержание книги:
TROISIÈME PARTIE
LE PRINTEMPS PERDU
I
LE CHIEN ET LE RENARDEAU
Ah ! je suis bien aise, bien aise en vérité, d’avoir revu Auxerre. Je ne pensais pas que Dieu m’accorderait cette grâce, ni que je la goûterais autant. Revoir les places qui logèrent un moment de votre jeunesse remue toujours le cœur. Vous connaîtrez ce sentiment, Archambaud, quand les années se seront accumulées sur vous. S’il vous advient d’avoir à traverser Auxerre, lorsque vous aurez l’âge que j’ai… que Dieu veuille vous garder jusque-là… vous direz : « Je fus ici avec mon oncle le cardinal, qui y avait été évêque, son deuxième diocèse, avant de recevoir le chapeau… Je l’accompagnais vers Metz, où il allait voir l’Empereur… »
Trois ans j’ai résidé ici, trois ans… oh ! n’allez pas croire que j’aie regret de ce temps-là et que j’éprouvais mieux la faveur de vivre quand j’étais évêque d’Auxerre que je ne fais aujourd’hui. J’avais même, pour vous avouer le vrai, l’impatience d’en partir. Je louchais du côté d’Avignon, tout en sachant bien que j’étais trop jeune ; mais enfin je sentais que Dieu avait mis en moi le caractère et les ressources d’esprit qui pouvaient lui faire service à la cour pontificale. Afin de m’instruire à la patience, je poussai plus avant dans la science d’astrologie ; et c’est justement ma perfection en cette science qui décida mon bienfaiteur Jean XXII à m’imposer le chapeau, quand je n’avais que trente ans. Mais cela, je vous l’ai déjà conté… Ah ! mon neveu, avec un homme qui a beaucoup vécu, il faut s’habituer à entendre plusieurs fois les mêmes choses. Ce n’est pas que nous ayons la tête plus molle quand nous sommes vieux ; mais elle est pleine de souvenirs, qui s’éveillent en toutes sortes de circonstances. La jeunesse emplit le temps à venir d’imaginations ; la vieillesse refait le temps passé avec sa mémoire. Les choses sont égales… Non, je n’ai pas de regrets. Lorsque je compare ce que j’étais et ce que je suis, je n’ai que des raisons de louer le Seigneur, et un peu de me louer moi-même, en toute modeste honnêteté. Simplement, c’est du temps qui a coulé de la main de Dieu et qui n’existera plus quand j’aurai cessé de m’en souvenir. Sauf à la Résurrection, où nous aurons tous nos moments rassemblés. Mais cela dépasse mon entendement. Je crois à la Résurrection, j’enseigne à y croire, mais je n’entreprends pas de m’en faire image, et je dis qu’ils sont bien orgueilleux ceux-là qui mettent en doute la Résurrection… mais si, mais si, plus de gens que vous ne pensez… parce qu’ils sont infirmes à se la figurer. L’homme est pareil à un aveugle qui nierait la lumière parce qu’il ne la voit pas. La lumière est un grand mystère, pour l’aveugle !
Tiens… je pourrai prêcher là-dessus dimanche, à Sens. Car je devrai prononcer l’homélie. Je suis archidiacre de la cathédrale. C’est la raison pour laquelle je m’oblige à ce détour. Nous aurions eu plus court à piquer sur Troyes, mais il me faut inspecter le chapitre de Sens.
Il n’empêche que j’aurais eu plaisir à prolonger un peu à Auxerre. Ces deux jours ont passé trop vite… Saint-Étienne, Saint-Germain, Saint-Eusèbe, toutes ces belles églises où j’ai célébré messes, mariages et communions… Vous savez qu’Auxerre, Autissidurum, est une des plus vieilles cités chrétiennes du royaume, qu’elle était siège d’évêché deux cents ans avant Clovis, qui d’ailleurs la ravagea presque autant que l’avait fait Attila, et qu’il s’y tint, avant l’an 600, un concile… Mon plus grand souci, tout le temps que je passai à la tête de ce diocèse, fut d’y apurer les dettes laissées par mon prédécesseur, l’évêque Pierre. Et je ne pouvais rien lui réclamer ; il venait d’être créé cardinal ! Oui, oui, un bon siège, qui fait antichambre à la curie… Mes divers bénéfices et aussi la fortune de notre famille m’aidèrent à boucher les trous. Mes successeurs trouvèrent une situation meilleure. Et celui d’aujourd’hui à présent nous accompagne. Il est fort bon prélat, ce nouveau Monseigneur d’Auxerre… Mais j’ai renvoyé Monseigneur de Bourges… à Bourges. Il venait encore me tirer par la robe pour que je lui accordasse un troisième notaire. Oh ! ce fut tôt fait. Je lui ai dit : « Monseigneur, s’il vous faut tant de tabellions, c’est que vos affaires épiscopales sont bien embrouillées. Je vous engage à retourner tout à l’heure en faire ménage vous-même. Avec ma bénédiction. » Et nous nous passerons de son office à Metz. L’évêque d’Auxerre le remplacera avantageusement… J’en ai d’ailleurs averti le Dauphin. Le chevaucheur que je lui ai dépêché hier devrait être revenu demain, au plus tard après-demain. Nous aurons donc des nouvelles de Paris avant de quitter Sens… Il ne cède pas, le Dauphin ; malgré toutes sortes de manœuvres et pressions qu’on exerce sur lui, il maintient le roi de Navarre en prison…
Ce que firent nos gens de France, après l’affaire de Rouen ? D’abord, le roi resta sur place quelques jours, habitant le donjon du Bouvreuil tandis qu’il envoyait son fils loger dans une autre tour du château et qu’il faisait garder Navarre dans une troisième. Il estimait avoir diverses affaires à diligenter. En premier lieu, soumettre Fricamps à la question. « On va fricoter le Friquet. » Cette amusaille, je crois, fut trouvée par Mitton le Fol. Il n’y eut pas à beaucoup chauffer les feux, ni à prendre les grandes tenailles. Aussitôt que Perrinet le Buffle et quatre autres sergents l’eurent entraîné dans une cave et eurent manié quelques outils devant lui, le gouverneur de Caen fit preuve d’un bon vouloir extrême. Il parla, parla, parla, retournant son sac pour en secouer jusqu’à la plus petite miette. Apparemment. Mais comment douter qu’il eût tout dit quand il claquait si bien des dents et montrait tant de zèle pour la vérité ?
Et qu’avoua-t-il en fait ? Les noms des participants au meurtre de Charles d’Espagne ? On les savait depuis beau temps, et il n’ajouta aucun coupable à ceux qui avaient reçu, après le traité de Mantes, des lettres de rémission. Mais son récit prit une matinée entière. Les tractations secrètes, en Flandre et en Avignon, entre Charles de Navarre et le duc de Lancastre ? Il n’était plus guère de cour, en Europe, qui les ignorât ; et que lui-même, Fricamps, y eût pris part ajoutait peu à leur contenu. L’assistance de guerre que les rois d’Angleterre et de Navarre s’étaient mutuellement promise ? Les gens les moins fins avaient pu s’en aviser, l’été précédent, en voyant débarquer presque en même temps Charles le Mauvais en Cotentin et le prince de Galles en Bordelais. Ah ! certes, il y avait le traité caché par lequel Navarre reconnaissait le roi Édouard pour roi de France, et dans lequel ils se faisaient partage du royaume ! Fricamps avoua bien qu’un tel accord avait été préparé, ce qui donnait corps aux accusations avancées par Jean d’Artois. Mais le traité n’avait pas été signé ; seulement des préliminaires. Le roi Jean, quand on lui rapporta cette partie de la déposition de Friquet, cria : « Le traître, le traître ! N’avais-je pas raison ? »
Le Dauphin lui fit observer : « Mon père, ce projet était antérieur au traité de Valognes, que Charles passa avec vous, et qui dit tout le contraire. Celui donc que Charles a trahi, c’est le roi d’Angleterre plutôt que vous-même. »
Et comme le roi Jean hurlait que son gendre trahissait tout le monde : « Certes, mon père, lui répondit le Dauphin, et je commence à m’en convaincre. Mais vous auriez fausse mine en l’accusant d’avoir trahi précisément à votre profit. »