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Quand un roi perd la France

Электронная книга - «Quand un roi perd la France». Краткое содержание книги:

Dans ce septième et dernier volume desRois maudits, c'est le règne de Jean II qui est retracé. L'Histoire a surnommé ce roi Jean le Bon, mais ce monarque fut, en fait, aussi vaniteux et cruel qu'indécis et incapable. La France est, à l'époque, en crise : les clans et les factions se disputent le pays, l'Angleterre revendique le royaume, les impôts sont écrasants, la peste fait des ravages et le roi accumule les erreurs. On suit, à travers le récit d'un haut personnage de l'époque, l'évolution du règne. Une épopée malheureuse et sanglante qui va mener le roi au désastre de la bataille de Poitiers où il sera fait prisonnier des Anglais.
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Sur l’équipée d’Allemagne, que n’avaient point accomplie Navarre et le Dauphin, Friquet de Fricamps ne tarissait point. Les noms des conjurés, le lieu où ils devaient se rejoindre, et qui était allé dire à qui, et devait faire quoi… Mais tout cela le Dauphin l’avait fait connaître à son père.

Un nouveau complot machiné par Monseigneur de Navarre à dessein de se saisir du roi de France et de l’occire ? Ah non, Friquet n’en avait pas ouï le plus petit mot ni décelé le moindre indice. Certes, le comte d’Harcourt… à charger un mort, le suspect ne risque guère ; c’est chose connue en justice… le comte d’Harcourt était fort courroucé ces derniers mois, et avait prononcé des paroles menaçantes ; mais lui seul et pour son propre compte.

Comment n’aller pas croire un homme, je vous le répète, si complaisant avec ses questionneurs, qui parlait par six heures d’affilée, sans laisser aux secrétaires le temps de tailler leurs plumes ? Un fameux madré, ce Friquet, tout à fait à l’école de son maître, noyant son monde dans une inondation de paroles et jouant les bavards pour mieux dissimuler ce qu’il lui importait de taire ! De toute manière, pour pouvoir faire usage de ses dires dans un procès, il faudrait recommencer son interrogatoire à Paris, devant une commission d’enquête dûment constituée, car celle-là ne l’était point. En somme, on avait jeté un gros filet pour ramener peu de poisson.

Dans les mêmes jours, le roi Jean s’occupait à saisir les places et biens des félons, et il dépêchait son vicomte de Rouen, Thomas Coupeverge, à mettre la main sur les possessions des d’Harcourt, tandis qu’il envoyait le maréchal d’Audrehem investir Évreux. Mais partout Coupeverge tomba sur des occupants peu amènes, et la saisie resta toute nominale. Il lui aurait fallu pouvoir laisser garnison dans chaque château ; mais il n’avait pas emmené assez de gens d’armes. En revanche, le gros corps décapité de Jean d’Harcourt ne demeura pas longtemps exposé au gibet de Rouen. La deuxième nuit, il fut dépendu secrètement par de bons Normands qui lui donnèrent sépulture chrétienne en même temps qu’ils s’offraient l’agrément de narguer le roi.

Quant à la ville d’Évreux, il fallut y mettre le siège. Mais elle n’était pas le seul fief des Évreux-Navarre. De Valognes à Meulan, de Longueville à Conches, de Pontoise à Coutances, il y avait de la menace dans les bourgs, et les haies, au long des routes, frémissaient.

Le roi Jean ne se sentait guère en sécurité à Rouen. Il était venu avec une troupe assez forte pour assaillir un banquet, non pas pour soutenir une révolte. Il évitait de sortir du château. Ses plus fidèles serviteurs, dont Jean d’Artois lui-même, lui conseillaient de s’éloigner. Sa présence excitait la colère.

Un roi qui en vient à avoir peur de son peuple est un pauvre sire dont le règne risque fort d’être abrégé.

Jean II décida donc de regagner Paris ; mais il voulut que le Dauphin l’accompagnât. « Vous ne vous soutiendrez plus, Charles, s’il y a tumulte dans votre duché. » Il craignait surtout que son fils ne se montrât trop accommodant avec le parti navarrais.

Le Dauphin se plia, réclamant seulement de voyager par l’eau. « J’ai accoutumé, mon père, d’aller de Rouen à Paris par la Seine. Si je faisais autrement, on pourrait croire que je fuis. En outre, nous éloignant lentement, les nouvelles nous joindront plus aisément, et si elles méritaient que je retourne, j’aurais plus de commodité à le faire. »

Et voilà donc le roi embarqué sur le grand lin que le duc de Normandie a commandé tout exprès pour son usage, car, ainsi que je vous l’ai dit, il n’aime guère chevaucher. Un grand bateau à fond plat, tout décoré, orné et doré, qui arbore les bannières de France, de Normandie et de Dauphiné, et qui manœuvre à voile et à rames. Le château en est aménagé comme une vraie demeure, avec une belle chambre meublée de tapis et de coffres. Le Dauphin aime d’y deviser avec ses conseillers, d’y jouer aux échecs ou aux dames, ou de contempler le pays de France qui a, le long de cette grande rivière, bien de la beauté. Mais le roi, lui, bouillait de s’en aller à ce train calme. Quelle sotte idée de suivre toutes les courbes de Seine, qui triplent la longueur du chemin, alors qu’il y a des routes qui coupent droit ! Il ne pouvait se supporter sur cet espace restreint qu’il arpentait en dictant une lettre, une seule, toujours la même qu’il reprenait et remodelait sans cesse. Et, à tout moment, de faire accoster, de patauger dans la vase des débarcadères, d’essuyer ses houseaux dans les pâquerettes, et de se faire amener son cheval, qui suivait avec l’escorte le long des berges, pour aller visiter sans raison un château aperçu entre les peupliers. « Et que la lettre soit copiée pour mon retour. » Sa lettre au pape, par laquelle il voulait expliquer les causes et raisons de l’arrestation du roi de Navarre. Y avait-il d’autres affaires au royaume ? On ne l’aurait pas cru. En tout cas aucune qui dût requérir ses soins. La mauvaise rentrée des aides, la nécessité d’affaiblir de nouveau la monnaie, la taxe sur les draps qui causait la colère du négoce, la réparation des forteresses menacées par l’Anglais ; il balayait ces soucis. N’avait-il pas un chancelier, un gouverneur des monnaies, un maître de l’hôtel royal, des maîtres des requêtes et des présidents au Parlement pour y pourvoir ? Que Nicolas Braque, qui était reparti pour Paris, Simon de Bucy ou Robert de Lorris s’emploient à leur besogne. Ils s’y employaient, en effet, grossissant leur fortune en jouant sur le cours des pièces, en étouffant le mauvais procès d’un parent, en favorisant un ami, en mécontentant à jamais telle compagnie marchande, telle ville ou tel diocèse qui jamais ne le pardonneraient au roi.

Un souverain qui tantôt prétend veiller à tout, jusqu’aux plus petits règlements de cérémonies, et tantôt ne se soucie plus de rien, fût-ce des plus grandes affaires, n’est pas homme qui conduit son peuple vers de hautes destinées.

La nef dauphine était amarrée à Pont-de-l’Arche, le second jour, quand le roi vit arriver le prévôt des marchands de Paris, maître Etienne Marcel, chevauchant à la tête d’une compagnie de cinquante à cent lances sur laquelle flottait la bannière bleu et rouge de la ville. Ces bourgeois étaient mieux équipés que beaucoup de chevaliers.

Le roi ne descendit pas du bateau et n’invita pas le prévôt à y monter. Ils se parlèrent de pont à rive, aussi surpris l’un que l’autre de se trouver ainsi face à face. Le prévôt ne s’attendait visiblement pas à rencontrer le roi en ce lieu, et le roi se demandait ce que le prévôt pouvait bien faire en Normandie avec un tel équipage. Il y avait sûrement de l’intrigue navarraise là-dessous. Était-ce une tentative pour délivrer Charles le Mauvais ? La chose semblait bien prompte, une semaine seulement après l’arrestation. Mais enfin, c’était possible. Ou bien le prévôt était-il pièce du complot dénoncé par Jean d’Artois ? La machination alors prenait vraisemblance.

« Nous sommes venus vous saluer, Sire », dit tout seulement le prévôt. Le roi, plutôt que de le faire parler un peu, lui répondit tout à trac d’un ton menaçant qu’il avait dû se saisir du roi de Navarre contre lequel il avait de forts griefs, et que tout serait exposé en grande lumière dans la lettre qu’il envoyait au pape. Le roi Jean dit encore qu’il entendait trouver sa ville de Paris en bon ordre, bon calme et bon travail quand il y rentrerait… « Et à présent, messire prévôt, vous pouvez vous en retourner ».

Longue route pour petite palabre. Étienne Marcel s’en repartit, sa touffe de barbe noire dressée sur le menton. Et le roi, dès qu’il eut vu la bannière de Paris s’éloigner entre les saules, manda son secrétaire pour modifier une fois encore la lettre au pape… Tiens, à propos… Brunet ? Brunet ! Brunet, appelle à mon rideau dom Calvo… oui, s’il te plaît… dictant quelque chose comme « Et encore, Très Saint-Père, j’ai preuve affirmée que Monseigneur le roi de Navarre a tenté de soulever contre moi les marchands de Paris, en s’abouchant avec leur prévôt qui s’en vint sans ordre vers le pays normand, adjoint d’une si grande compagnie d’hommes d’armes qu’on ne la pouvait point compter, afin d’aider les méchants du parti navarrais à parfaire leur félonie par saisissement de ma personne et de celle du Dauphin mon aîné fils… »

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