Quand un roi perd la France
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #7
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253021971
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Quand un roi perd la France». Краткое содержание книги:
La chevauchée de Marcel allait d’ailleurs se grossir d’heure en heure dans sa tête, et bientôt elle compterait cinq cents lances.
Et puis il décida de s’éloigner aussitôt de cet amarrage et, faisant extraire Navarre et Fricamps du château de Pont-de-l’Arche, il commanda aux nautoniers de pousser vers Les Andelys. Car le roi de Navarre suivait à cheval, d’étape en étape, entouré d’une épaisse escorte de sergents qui le serraient du plus près et avaient ordre de le poignarder s’il cherchait à fuir ou si venait à se produire quelque tentative pour le délivrer. Il devait toujours rester à vue du bateau. Le soir on l’enfermait dans la tour la plus proche. On l’avait enfermé à Elbeuf, on l’avait enfermé à Pont-de-l’Arche. On allait l’enfermer à Château-Gaillard… oui, à Château-Gaillard, là où sa grand-mère de Bourgogne avait si tôt fini ses jours… oui, à peu près au même âge.
Comment supportait-il tout cela, Monseigneur de Navarre ? À vrai dire assez mal. Sans doute, à présent, s’est-il mieux accoutumé à son état de captif, en tout cas depuis qu’il sait le roi de France lui-même prisonnier du roi d’Angleterre et que de ce fait il ne craint plus pour sa vie. Mais dans les premiers temps…
Ah ! vous voilà, dom Calvo. Rappelez-moi si dans l’évangile de dimanche prochain il y a le mot lumière ou quelque autre qui en rappelle l’idée… oui, deuxième dimanche de l’Avent. Ce serait bien surprenant de ne l’y pas trouver… ou dans l’épître… Celle de dimanche dernier évidemment… Abjiciamus ergo opera tenebrarum, et induamur arma lucis… Rejetons donc les œuvres de ténèbres et revêtons les armes de lumière… Mais c’était dimanche dernier. Vous non plus, vous ne l’avez pas en tête. Bon, vous me le direz tout à l’heure ; je vous en ai gré…
Un renardeau pris au piège, tournant tout affolé dans sa cage, les yeux ardents, le museau brouillé, le corps amaigri, et couinant, et couinant… C’est ainsi qu’il était, notre Monseigneur de Navarre. Mais il faut dire qu’on faisait tout pour l’apeurer.
Nicolas Braque avait obtenu sursis à l’exécution en disant qu’il fallait que le roi de Navarre se sentît mourir tous les jours ; ce n’était pas tombé dans oreille sourde.
Non seulement le roi Jean avait commandé qu’il fût précisément reclus dans la chambre où était morte Madame Marguerite de Bourgogne, et qu’on le lui fît bien savoir… « C’est la chiennerie de sa gueuse de grand-mère qui a produit cette mauvaise race ; il est le rejeton d’une rejetonne de catin ; il faut qu’il pense qu’il va finir comme elle… » Mais encore, durant les quelques jours qu’il le tint là, il lui fit annoncer maintes fois, et même la nuit, que son trépas était imminent.
Charles de Navarre voyait entrer dans son triste séjour le roi des ribauds, ou bien le Buffle ou quelque autre sergent qui lui disait : « Préparez-vous, Monseigneur. Le roi a commandé de monter votre échafaud dans la cour du château. Nous viendrons vous chercher bientôt. » Un moment après, c’était le sergent Lalemant qui paraissait et trouvait Navarre le dos collé au mur, haletant et les yeux affolés. « Le roi a décidé de surseoir ; vous ne serez point exécuté avant demain. » Alors Navarre reprenait souffle et allait s’effondrer sur l’escabelle. Une heure ou deux passaient, puis revenait Perrinet le Buffle. « Le roi ne vous fera point décapiter, Monseigneur. Non… Il veut que vous soyez pendu. Il fait dresser la potence. » Et puis, une fois sonné le salut, c’était le tour du gouverneur du château, Gautier de Riveau. « Me venez-vous chercher, messire gouverneur ?
— Non, Monseigneur, je viens vous porter votre souper. – A-t-on dressé la potence ? – Quelle potence ? Non, Monseigneur, on n’a point apprêté de potence. – Ni d’échafaud ? – Non, Monseigneur, je n’ai rien vu de tel. »
À six reprises déjà, Monseigneur de Navarre avait été décollé, autant de fois pendu ou écartelé à quatre chevaux. Le pire fut peut-être de déposer un soir dans sa chambre un grand sac de chanvre, en lui disant qu’on l’y enfermerait durant la nuit pour aller le jeter en Seine. Le matin suivant, le roi des ribauds vint reprendre le sac, le retourna, vit que Monseigneur de Navarre y avait ménagé un trou, et s’en repartit en souriant.
Le roi Jean demandait sans cesse nouvelles du prisonnier. Cela lui faisait prendre patience pendant qu’on ajustait la lettre au pape. Le roi de Navarre mangeait-il ? Non, il touchait fort peu aux repas qu’on lui portait, et son couvert redescendait souvent comme il était monté. Sûrement il craignait le poison. « Alors, il maigrit ? Bonne chose, bonne chose. Faites que ses mets soient amers et malodorants, pour qu’il pense bien qu’on le veut enherber. » Dormait-il ? Mal. Dans le jour, on le trouvait parfois affalé sur la table, la tête dans les bras, et sursautant comme quelqu’un qu’on tire du sommeil. Mais la nuit, on l’entendait marcher sans trêve, tournant dans la chambre ronde… « Comme un renardeau, Sire, comme un renardeau ». Sans doute redoutait-il qu’on vînt l’étrangler, ainsi qu’on en avait fait de sa grand-mère, dans ce même logis. Certains matins, on devinait qu’il avait pleuré. « Ah bien, ah bien, disait le roi. Est-ce qu’il vous parle ? » Oh que certes, il parlait ! Il essayait de nouer discours avec ceux qui pénétraient chez lui. Et il tentait d’entamer chacun par son point faible. Au roi des ribauds, il promettait une montagne d’or s’il l’aidait à s’évader, ou seulement consentait à lui passer des lettres à l’extérieur. Au sergent Perrinet, il proposait de l’emmener avec lui et de le faire son roi des ribauds en Évreux et en Navarre, car il avait remarqué que le Buffle jalousait l’autre. Auprès du gouverneur de la forteresse, qu’il avait jugé soldat loyal, il plaidait l’innocence et l’injustice. « Je ne sais ce qui m’est reproché, car je jure Dieu que je n’ai nourri aucune mauvaise pensée contre le roi, mon cher père, ni rien entrepris pour lui nuire. Il a été abusé sur mon compte par des perfides. On m’a voulu perdre dans son esprit ; mais je supporte toute peine qu’il lui plaît de me faire, car je sais bien que cela ne vient point vraiment de lui. Il est maintes choses dont je pourrais utilement l’instruire pour sa sauvegarde, maints services que je lui peux rendre et ne lui rendrai pas, s’il me fait périr. Allez vers lui, messire gouverneur, allez lui dire qu’il aurait grand avantage à m’entendre. Et si Dieu veut que je rentre en fortune, soyez assuré que j’aurai soin de la vôtre, car je vois que vous m’êtes compatissant autant que vous avez de souci du vrai bien de votre maître. »
Tout cela, bien sûr, était rapporté au roi qui aboyait : « Voyez le félon ! Voyez le traître ! » Comme si n’était pas la règle de tout prisonnier de chercher à apitoyer ses geôliers ou les soudoyer. Peut-être même les sergents insistaient-ils un peu sur les offres du roi de Navarre, afin de se faire assez valoir. Le roi Jean leur jetait une bourse d’or, en reconnaissance de leur loyauté. « Ce soir vous feindrez que j’ai commandé qu’on réchauffe sa geôle, et vous allumerez de la paille et du bois mouillé, en bouchant la cheminée, pour le bien enfumer. »