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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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— De quoi ? », demanda Benedetta.

À l’instant même, on entendit des bois se heurter. On avait abordé leur embarcation.

« Je veux pas d’ennuis, répéta le pêcheur d’une voix plaintive.

— Alors ferme ta gueule, répondit Zarlino. Tu les as cachés où ? »

L’instant d’après, un violent coup de pied faisait voler la grande corbeille dans laquelle étaient cachés Mercurio et Benedetta.

« Salut, l’ami », dit Zarlino à Mercurio en éclatant de rire, un couteau à la main.

Sur l’autre embarcation, petite et mal en point, ses trois comparses rirent aussi. Ils avaient de vilaines faces, marquées par la pauvreté, presque sans dents malgré leur jeune âge. Ils se maintenaient à la barque du pêcheur avec un grappin.

Mercurio et Benedetta se levèrent et leur firent face.

Le pêcheur et ses deux hommes gardaient les yeux baissés.

« Qu’est-ce que tu veux ? », demanda Mercurio. Il sentait la colère qui lui faisait battre les tempes.

« Je me suis dit que j’avais encore besoin de sous, dit Zarlino.

— Va travailler, alors », répondit Mercurio. Il regarda autour d’eux. Ils étaient sur un canal à la périphérie de la lagune. On ne voyait pas âme qui vive. Le pêcheur l’avait choisi pour éviter de rencontrer les gardes. Et il avait peut-être été suffisamment bête pour le dire à Zarlino. Ou bien ils étaient tous de mèche. Tout autour, de hautes touffes de roseaux aux extrémités pelées et gelées. Pas d’échappatoire. Personne ne passerait par ici. Et même si quelqu’un passait, il les abandonnerait sûrement à leur destin.

« Les plaisanteries, ça m’a jamais fait rire, dit Zarlino.

— Parce que t’es trop bête pour les comprendre », répliqua Mercurio.

Zarlino fit signe à deux de ses comparses de monter à bord. Le troisième resta pour tenir le grappin. « T’as deux possibilités, l’ami. Ou tu me donnes tes sous ou on te les prend. Dans le premier cas, tu continues vers Venise, dans le second tu finis dans le canal avec la gorge tranchée. À toi de choisir.

— Je serais presque tenté de te croire. Au fond, pourquoi ne pas faire confiance à un gentilhomme comme toi ?

— Tu continues à faire le bouffon, hein ?

— C’est ma nature », dit Mercurio en haussant les épaules et en promenant rapidement son regard dans le bateau. Quand il eut repéré ce qu’il lui fallait, il bondit, vif comme il avait appris à le devenir pour survivre à Scavamorto, aux égouts et aux ruelles de Rome. Il s’empara d’un filet, le lança vers les trois lascars et les cueillit à l’improviste. Ayant l’avantage, il arracha une rame à l’un des rameurs et frappa Zarlino à la tête. Celui-ci gémit, puis s’écroula.

Entre-temps, sans attendre un ordre de Mercurio, Benedetta avait ramassé une petite masse ronde qui servait à assommer les gros poissons, et la brandissait au-dessus des deux autres agresseurs, qui s’agitaient en tentant de se débarrasser du filet. Mais elle frappa dans le vide, la barque tangua, Benedetta perdit l’équilibre et se retrouva entre les bras de Zarlino, qui avait déchiré le filet avec son couteau et cherchait à s’en dégager.

Il attrapa solidement Benedetta, lui enserra le cou de son bras et pointa la lame sur sa gorge. « Fini de jouer, l’ami, fit-il à Mercurio avec un rire mauvais. Maintenant tu vas aller à la niche, si tu ne veux pas que le sang de cette jolie fille éclabousse ta tunique en futaine. »

Mercurio frémissait de rage. Il soufflait comme un taureau furieux. D’un geste hargneux, il laissa tomber la rame. « On n’a rien d’autre, dit-il en haletant. On est comme toi, des crève-la-faim…

— Habillé comme un paysan, c’est sûr que t’es un crève-la-faim », dit l’autre en finissant de se dégager du filet de pêche sans relâcher sa prise sur Benedetta, qui fixait Mercurio avec une expression mortifiée. « Mais tu l’es pas autant que tu veux nous le faire croire.

— Fouille-moi, dit Mercurio en ouvrant sa tunique et en retournant ses poches. J’ai rien d’autre. »

Zarlino réfléchit en le fixant en silence, sérieux. Puis sa vilaine face s’élargit en un sourire. « Je te crois, tu sais ? C’est vrai. Toi, tu n’as rien. » Il glissa la main dans le décolleté de Benedetta, meuglant et palpant. « Et toi, t’as de jolis tétons pas bien gros mais bien goûteux…

— Laisse-la ! fit Mercurio.

— Elle va pas s’abîmer si je fais un petit tour moi aussi. Tu veux la garder pour toi tout seul ? » Et il palpa en même temps l’intérieur des vêtements, puis poussa un cri satisfait. « Ah ! C’est quoi, ça ? » Il sortit le paquet noué et le lança à l’un de ses hommes, son couteau toujours posé contre la gorge de Benedetta.

« Dix-sept pièces d’argent ! s’exclama le comparse après avoir dénoué le paquet.

— Regarde un peu, rit Zarlino. Pour un crève-la-faim, t’avais un joli petit magot. Et peut-être bien qu’il y en a encore plus. » Il retourna Benedetta, la serra contre lui en lui tordant le bras dans le dos. Il passa le couteau à sa ceinture et lui mit la main sous la jupe.

« Salaud ! hurla Mercurio. C’est tout ce qu’on a ! »

Benedetta tenta de se dégager, mais Zarlino lui tordit le bras plus fort. Elle gémit de douleur et de rage.

« Oh, je vais sûrement trouver quelque chose d’intéressant là-dessous, pas vrai, beauté ? » Il retira sa main, se lécha le majeur et recommença à fouiller sous la jupe, haletant sur le cou de Benedetta. D’une poussée rude il enfonça sa main. « Et on y est. T’aime ça, beauté ?

— Laisse-la, salaud ! », hurla Mercurio.

À cet instant, Benedetta mordit l’oreille de Zarlino avec férocité. Le garçon hurla de douleur et lâcha prise. Elle le repoussa en arrière, contre ses comparses, et recula. Entre-temps Mercurio avait récupéré la rame et la brandissait, prêt à frapper.

« Allez-vous-en. Vous avez eu ce que vous cherchiez.

Avant qu’elle me morde, on serait partis », répondit Zarlino, une expression de souffrance sur le visage : la partie supérieure de son oreille pendait comme celle d’un chien après un combat. « Avant on serait partis, c’est sûr. Mais maintenant, va falloir qu’elle goûte à un peu plus que mon doigt. » Il se tourna vers ses compères. « Qu’est-ce que vous en dites ? »

Les trois autres ricanèrent. Celui qui tenait le grappin se mit la main à l’entrejambe et se tripota de façon obscène.

« Aidez-nous », dit Mercurio au pêcheur.

Le pêcheur et ses deux rameurs n’avaient pas levé les yeux, fût-ce un instant. Et ils gardèrent la tête baissée.

Mercurio les regarda avec mépris. « Vous ne valez pas mieux qu’eux, dit-il. Vous êtes seulement plus lâches.

— Alors, reprit Zarlino, tu nous la donnes, ta copine, ou faut te couper la gorge ?

— Faudra me couper la gorge. Aucune hésitation dans la voix de Mercurio.

— Tant pis pour toi. Ça aurait pu t’amuser de regarder, dit Zarlino en riant.

— Regarder quoi ? », fit une voix.

Une barque noire, longue et agile, apparut, comme surgie d’entre les roseaux. À bord, un homme dans la trentaine. Grand, maigre, vêtu de noir. Tiré à quatre épingles. Mais ce qui sautait d’abord aux yeux, c’étaient ses longs cheveux lisses, peignés avec soin, noués en chignon sur le côté droit avec un ruban rouge. Des cheveux si clairs, d’une blondeur si peu courante qu’ils en paraissaient blancs. Il portait des bottes hautes au-dessus du genou, souples, avec une boucle en argent. Il sourit. Mais rien d’amical dans ce sourire.

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