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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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Les Juifs étaient le prix de son rachat. Bien vite, ils devinrent sa raison de vivre. La haine qu’il déversait sur eux le faisait se sentir meilleur, dans la juste voie. Sa haine des Juifs était un acte d’amour envers Dieu, et il s’abandonna corps et âme à cette haine sacrée, décidant de consacrer sa vie à lutter contre le peuple de Satan. Avec le temps, Amadeo, devenu lui aussi frère prêcheur, avait oublié les mots prononcés au hasard par son grand-père et ne se rappelait plus la genèse de sa haine. Il l’avait assimilée comme une chose naturelle.

Pour entretenir la haine de Zolfo, il n’eut aucun mal à trouver les mots justes.

« Nous raconterons ton histoire au monde pour montrer les voies empruntées par Satan, qui va bras-dessus bras-dessous avec ses serviteurs les Juifs, disait-il encore au gamin alors qu’ils se dirigeaient vers le mouillage du Canal Salso. Mais il faudra y apporter… quelques petites corrections. On ne dira pas que vous aviez détroussé le marchand, par exemple. Comme ça le péché du peuple juif tout entier sera plus évident, tu comprends ? »

Zolfo acquiesça, prêt à jurer le faux pour se venger des Juifs, coupables de l’assassinat d’Ercole.

« Maintenant nous allons nous embarquer pour Venise, poursuivit frère Amadeo. Venise, c’est la ville des Juifs. C’est là qu’ils tiennent leur sabbat et leurs commerces peccamineux. C’est là, avant tout, que notre action purificatrice est requise. »

Arrivé au mouillage, le frère s’approcha d’une grosse embarcation chargée de poisson destiné au marché du Rialto. « Mon bon, dit-il à l’un des pêcheurs, serais-tu disposé à nous emmener à Venise ? »

Le pêcheur le regarda, hésitant. Ses yeux se posèrent sur une grosse corbeille en osier installée à la proue et recouverte d’une toile couverte du sang des entrailles de poisson, d’où s’élevait une terrible puanteur.

« On peut payer, dit Zolfo, qui avait deviné la pensée du pêcheur.

— Combien ? dit celui-ci en regardant le moine.

— Combien tu veux ? », demanda Zolfo, qui semblait plus à même de mener la négociation, et il fixa la corbeille. L’espace d’un instant, il eut l’impression qu’elle bougeait. Puis il lui sembla voir deux doigts passer entre les mailles d’osier. Il fit un pas en avant, sur le mouillage, et descendit une des marches glissantes pour mieux voir. Les doigts avaient disparu à l’intérieur de la corbeille.

Le pêcheur était mal à l’aise.

« Combien tu veux ? », redemanda Zolfo.

Le pêcheur allait répondre quand il jeta un coup d’œil autour de lui. Il vit deux gardes approcher. « Allez-vous-en », dit-il promptement.

Zolfo regarda les gardes, arrivés à une dizaine de pas, puis de nouveau la corbeille. Il était sûr maintenant qu’elle ne contenait pas du poisson. « Si tu réponds pas, je dirai aux gardes que tu caches un fugitif », menaça-t-il.

Le pêcheur devint livide. « Allez-vous-en, je vous en supplie.

— Combien ? », répéta Zolfo en se penchant vers la grande corbeille. S’il avait tendu la main, il aurait pu la renverser. Et ce fut alors qu’il entendit une voix venir de l’intérieur.

« Zolfo, murmura la voix. Ne nous trahis pas… »

Zolfo reconnut la voix de Benedetta. Il recula, surpris. Regarda le pêcheur et le frère Amadeo. Ni l’un ni l’autre n’avaient entendu.

Recroquevillée à l’intérieur de la corbeille, Benedetta tressaillit. Mercurio, à côté d’elle, lui serra la main. « Ne bouge pas », murmura-t-il. Ils avaient payé le petit vaurien et embarqué à l’aube. Cela faisait plus d’une heure qu’ils étaient enfermés dans l’odeur nauséabonde du poisson. Ils avaient observé la scène par les mailles de la corbeille, tremblant d’être découverts.

Ils virent Zolfo faire un pas en arrière et tirer la manche du moine en disant : « Cherchons quelqu’un d’autre.

— Non, je veux que cet homme nous emmène à Venise », s’exclama le frère Amadeo à voix trop haute.

Un des gardes l’entendit : « On ne peut pas aller à Venise.

— Moi, je le dois ! s’exclama le moine avec arrogance. Par la volonté de Dieu !

— Venise, on y va par la volonté du doge, répondit le garde.

— Tu interdirais à un ministre de la Sainte-Église… », commença frère Amadeo en pointant le doigt vers le ciel.

Mais le garde l’interrompit aussitôt : « Pour un espion, ce ne serait pas bien difficile de se cacher sous un froc de moine ». Il le regarda avec gravité. « En temps de guerre, la lagune est fermée aux étrangers.

— Tu voudrais m’en empêcher ? » Le frère se fit menaçant face au garde, sûr de la puissance que lui conférait le crucifix pendu à son cou. Mais j’embarquerai.

— Et moi, je t’arrêterai.

— Je voudrais bien voir si tu en es capable. »

De leur cachette, Mercurio et Benedetta virent le garde faire signe à l’autre de le rejoindre. « Prends le gamin », lui dit-il. Puis il saisit le moine par le bras, avec vigueur. « Tu es en état d’arrestation, au nom de la Sérénissime, suspect d’être un espion », déclara-t-il d’une voix dure en le traînant vers la garnison de Mestre.

« Qu’est-ce qu’on fait ? demanda Benedetta, angoissée.

— Ne bouge pas », lui ordonna de nouveau Mercurio.

La barque commençait à quitter le quai. Le pêcheur, profitant de la confusion, avait donné ordre à ses hommes d’appareiller.

« Mais ils sont en train de l’arrêter, protesta Benedetta, en regardant le garde qui emmenait Zolfo.

— Ne bouge pas », siffla encore Mercurio.

Les rameurs avaient poussé la barque loin du quai et, assis sur les bancs, ils glissaient les rames dans les dames de nage.

À travers les mailles, Mercurio vit que les gardes relâchaient Zolfo et le frère Amadeo. Le moine et le gamin s’éloignèrent tête basse. Zolfo, avant de prendre le sentier, lança un regard vers la corbeille.

Benedetta eut l’impression que Zolfo était triste. « Il ne me plaît pas, ce moine, dit-elle doucement.

— Ce moine est un démon », confirma Mercurio.

19

« Stoppez la nage », cria tout à coup une voix que Mercurio et Benedetta entendirent de l’intérieur de la corbeille à poisson.

« Je veux pas d’ennuis, répliqua la voix du pêcheur.

— Le demi-sol, t’as pas craché dessus, quand même, répondit d’un ton dur la voix de Zarlino, le jeune vaurien qui avait organisé le transport clandestin.

— Salaud, murmura Mercurio.

— Qui est-ce ? », demanda Benedetta, alarmée.

Mercurio, sans répondre, prit le sac de toile et en tira silencieusement tous les sols d’argent qu’il avait changés à l’auberge, pour éviter d’éveiller les soupçons en payant avec de l’or. Puis il cacha le sac contenant les pièces d’or restantes sous les planches de l’embarcation. Enfin, il arracha un pan de sa chemise, y mit les sols d’argent et le noua. Il passa le paquet à Benedetta et lui fit signe de le glisser dans son décolleté. « Je suis désolé, lui dit-il.

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