Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
Le garçon hocha la tête. « Bon. Demain matin à l’aube au Canal Salso. Puis il ajouta : Tu dors où ? Si tu veux, pour un demi-sol, je te trouve une chambre dans une maison sûre. »
Mercurio imagina que le jeune homme et ses comparses les égorgeraient la nuit même. « À l’aube, au Canal Salso, dit-il.
— Au quai au poisson. La barque s’appelle la Zitella. Dis que c’est Zarlino qui t’envoie. Zarlino, c’est moi, ajouta le jeune vaurien. Tu peux pas te tromper.
— Je me tromperai pas, Zarlino. » Mercurio revint à l’auberge, où Benedetta avait mangé aussi sa tête de porc et bu trop de vin. « Il faut trouver un endroit pour dormir », dit Mercurio. Benedetta bafouilla : « Je voudrais que Zolfo soit là ».
Mercurio demanda à l’aubergiste s’il avait une chambre pour sa sœur et lui. Une chambre s’était justement libérée, « avec des matelas de son et quasiment pas de poux », selon l’aubergiste.
Mercurio dut presque porter Benedetta à l’étage. Aussitôt sur la paillasse, elle poussa un soupir de plaisir et s’endormit. Mercurio regarda la grand-place par la lucarne. En face, le grand auvent bleu de la boutique du prêteur sur gage bougeait légèrement.
Le soir tombait presque lorsqu’il sortit. Avec bien des précautions, il avait pris son sac de pièces d’or dans la tunique de Benedetta. Il flâna un peu sur la grand-place puis se décida à entrer chez le prêteur sur gage.
Quand Mercurio avait refermé la porte, Benedetta s’était réveillée, la tête alourdie par le vin. Elle s’aperçut aussitôt de la disparition du sac de toile et se précipita à la lucarne. « Salaud », marmonna-t-elle. Elle se rinça le visage dans l’eau de la bassine, revint à la lucarne et vit Mercurio tourner au coin d’une ruelle qui donnait sur la place. « Salaud », répéta-t-elle, et elle courut à sa poursuite.
Elle le suivit discrètement, nourrissant des pensées amères et réfléchissant à toutes les manières possibles de tuer ce voleur de Mercurio. Pire, ce traître. Mais quand elle le vit se glisser dans la chaumière d’Anna del Mercato pour en ressortir aussitôt après, elle demeura interdite. Elle se cacha derrière un arbre mort et, quand Mercurio fut à quelques pas, lui barra la route.
« Qu’est-ce que tu fais là ? dit Mercurio, avec un étonnement que Benedetta jugea coupable.
— C’est plutôt à toi qu’il faudrait le demander.
— Ça te regarde pas.
— Tu as mon argent. Donc, ça me regarde. »
Mercurio tenta de la dépasser. Il était pressé. C’était louche.
Benedetta lui bloqua le passage. À ce moment-là, on entendit un grand cri dans la chaumière et Benedetta reconnut la voix d’Anna del Mercato. « Qu’est-ce que t’as fait ? », lui demanda-t-elle, inquiète.
Un second cri. Et Benedetta comprit alors que c’était un cri de joie.
« Par la Sainte-Vierge ! criait Anna del Mercato. Mon collier ! Mon collier ! » Puis on l’entendit pleurer.
Mercurio poussa Benedetta derrière l’arbre. Ils virent Anna del Mercato sortir en courant et regarder de tous côtés. Elle essuya ses larmes, baisa le collier qu’elle serrait dans ses mains. « Où que tu sois, mon garçon, tu as gagné ton paradis ! », cria-t-elle avant de rentrer chez elle.
« C’est quoi, ce collier ? demanda Benedetta.
— Retournons à l’auberge.
— Ça a quelque chose à voir avec l’histoire du projet ?
— Laisse-moi tranquille. Occupe-toi de tes affaires. » Mercurio se dirigeait d’un pas vif vers le centre de Mestre.
Benedetta peinait derrière lui. « Je croyais que tu voulais me laisser.
— Sois pas aussi pot-de-colle », répondit-il d’un ton désobligeant. Benedetta sourit, à la dérobée.
18
Fra’ Amadeo da Cortona, en dépit de son nom de famille, était né dans une gargote de la ville haute de Bergame. Sa mère était la fille du patron et elle était morte à quinze ans en le mettant au monde.
Le père de la jeune fille, bouleversé de douleur, avait enroulé le nouveau-né encore couvert de sang dans une couverture. Affrontant le gel de la nuit, sourd aux pleurs et aux prières de sa femme, il s’était rendu au couvent des Dominicains, l’ordre des Frères prêcheurs. Là, il avait frappé rageusement au portail et ordonné au frère gardien de réveiller immédiatement le frère herboriste.
Celui-ci, suivi d’une grande partie des autres moines du couvent, était arrivé effrayé au guichet ; l’aubergiste, les yeux exorbités, lui avait crié : « Tiens, voilà ton bâtard ! Il a tué sa mère pour naître ! Que son crime retombe doublement sur tes épaules, toi qui l’as engendré ! Que tu brûles pour l’éternité dans le feu de l’Enfer ! Je te maudis, chien de moine ! Et je maudis ce bâtard avec toi ! » Et sur ces mots, il avait déposé par terre le nouveau-né, qui pleurait de plus en plus faiblement, à demi-mort de froid. Puis de retour à sa gargote, l’aubergiste avait éclaté en sanglots, pleurant la perte de sa fille unique qui s’était laissé séduire par le moine.
Le frère herboriste s’appelait Reginaldo da Cortona.
L’enfant avait survécu. La question de son avenir s’était posée. On pouvait le confier à un orphelinat, comme c’était la coutume. Mais le frère Reginaldo da Cortona avait demandé à le garder, en rappel constant de sa faiblesse et de son péché. « C’est ma croix », avait-il dit, ne pensant qu’à lui-même, comme de nombreux religieux fanatiques, sans comprendre qu’il condamnait l’enfant.
Baptisé Amadeo, le petit avait grandi tel l’appendice peccamineux de son père, qui l’emmenait partout avec lui. S’il rencontrait un étranger, il s’empressait de lui raconter toute la scandaleuse affaire, sans lésiner sur les détails, battant sa coulpe, en présence de l’enfant.
À l’âge de dix ans, une fin d’après-midi, Amadeo s’était enfui du couvent. Son but : rejoindre la gargote où il était né, où sa mère était morte. Arrivé dans la salle sombre et sordide, il avait aussitôt repéré le patron, son grand-père, et la femme du patron, sa grand-mère. Il s’était approché timidement de l’homme, tandis que les quelques clients présents s’étaient tus en le reconnaissant, les yeux fixés sur lui. L’aubergiste savait qui il était.
« Je suis désolé pour ce que j’ai fait à ma mère », avait alors dit Amadeo d’une petite voix en s’agenouillant, parce que l’expiation des péchés était la seule leçon qu’il avait apprise de son père pendant toutes ces années.
L’aubergiste avait hésité un instant, comme s’il était susceptible de s’émouvoir — et sa femme, certainement émue, avait croisé ses mains devant sa bouche —, avant de lui répondre : « Elle a été ma fille pendant quinze ans. Elle n’a été ta mère que les quelques instants qu’il t’a fallu pour la tuer. Je t’interdis de l’appeler ta mère en ma présence ».
Blessé, l’enfant avait baissé la tête. Ravalant son humiliation, il avait trouvé la force de dire : « Je suis désolé pour ce que j’ai fait à ta fille ».
La grand-mère avait fondu en larmes, sans plus se retenir, et elle aurait sûrement couru embrasser son petit-fils — qui avait les mêmes petits yeux bleus et acérés que sa fille — mais son mari l’avait arrêtée d’un geste. Puis l’aubergiste avait fixé le petit garçon, le doigt pointé vers lui. « Va-t-en, créature immonde ! » Et il avait ajouté, ne trouvant pas mieux pour exprimer sa haine : « Seuls les Juifs sont plus abominables que toi ».
Amadeo, de retour au couvent, avait été puni. Cependant, à partir de ce jour, il avait commencé à se renseigner sur les Juifs, découvrant surtout qu’ils étaient les assassins de notre Seigneur Jésus-Christ, ceux qui l’avaient mis en croix et qui portaient depuis lors sur leurs épaules l’effroyable péché du Calvaire. Alors, dans son esprit simple d’enfant, la lumière s’était faite. Il était logique que les Juifs soient pires que lui. Au fond, eux avaient tué le Fils de Dieu, lui seulement une pauvre jeune fille. Et pour la première fois de sa brève existence, il avait éprouvé une sensation de soulagement. Il n’était plus le pire excrément de la société, il avait enfin quelqu’un à mépriser de tout son être, comme les autres le méprisaient.