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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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Shimon sourit.

« Alors ? Qu’est-ce que tu veux ? »

Shimon ne pouvait pas répondre. Et ne le voulait pas non plus. Il continua à le fixer. Sans peur.

L’homme se détourna, embarrassé peut-être, et remonta dans sa voiture. Il fit claquer son fouet et, furieux, hurla aux gamins : « Je vous attends aux fosses. Ne traînez pas ! » Le petit cheval arabe fit un écart puis partit, rapide.

Shimon sentit une grande paix en lui.

“Je t’ai retrouvé”, pensa-t-il.

Il laissa les gamins se mettre en route puis les suivit, de loin.

Arrivé aux fosses communes, il huma l’air. C’était l’odeur que devaient avoir maintenant le curé et sa bonne. Cette pensée le mit de bonne humeur. Il s’assit sur une petite hauteur d’où il pouvait tout surveiller discrètement. Il vit l’homme au loin. Il terrorisait tous les gamins, même les plus grands. À cette distance, l’endroit tout entier ressemblait à une fabrique industrieuse où chacun s’occupait à sa tâche. La mort était un travail comme un autre.

Au soir, Shimon se leva, massa ses fesses engourdies, ramassa un bâton court et solide, et descendit vers les fosses. Il tapa son bâton contre sa paume pour l’avoir bien en main et entra dans la baraque de l’homme. Celui-ci se leva de table et empoigna son coutelas turc, mais Shimon l’atteignit d’un coup violent à la tempe, assené avec froideur. L’autre s’écroula, évanoui. Le Juif se servit de la grande ceinture orange pour lui attacher les poignets au pilier central de la baraque. Puis il s’assit et mangea sa soupe, avala son poulet et but son vin.

L’homme s’était réveillé et le regardait sans rien dire. Shimon chercha du papier et une plume, qu’il finit par trouver dans le tiroir d’un meuble branlant. Il y avait un livre, qu’il feuilleta. C’était un registre des morts, ou cela y ressemblait. La plume était ébréchée et l’encre de mauvaise qualité, peut-être coupée d’eau par économie.

“Comment tu t’appelles ?”, écrivit-t-il.

« Scavamorto. »

“Où est le garçon qui vit dans les égouts ?”, écrivit-il de nouveau.

« Qui ? »

Shimon frappa Scavamorto sur la bouche avec le bâton. Puis il lui montra de nouveau la question qu’il avait écrite.

L’autre le regarda, sans peur. « Il est parti. »

“Comment s’appelle-t-il ?”

« Mercurio. »

“Et où est-il parti ?”

« Qu’est-ce qui te fait penser que je le sais ? »

“Parce que je l’espère pour toi. Sinon tu vas beaucoup souffrir.”

Scavamorto sourit.

Shimon lui sourit en retour. Cet homme lui plaisait, au fond. Il était comme lui. “Tu n’as pas peur de mourir ?”, lui écrivit-il.

« La mort est ma meilleure amie. Elle m’a donné de quoi vivre. »

Shimon acquiesça. Oui, cet homme méritait le respect. Il lui posa de nouveau la question qui le taraudait. “Où est-il parti ?”

« À Milan ou à Venise. Et tu peux bien m’arracher les yeux avec tes ongles, je n’ai aucune idée de la direction qu’il a choisie. »

Shimon le fixa. Il disait la vérité. Mais peut-être pouvait-il obtenir un peu plus. Il avait lu quelque chose dans ses yeux. “Tu y tiens, à ce Mercurio, hein ?”

L’autre ne répondit pas mais la lumière dans son regard changea.

Shimon savait que cela voulait dire oui. “Il écoute ce que tu lui dis.” Il n’y avait pas de point d’interrogation.

Scavamorto continua à le fixer sans parler.

Shimon écrivit sa question “Milan ou Venise, à ton avis ?”

L’homme baissa les yeux, pour la première fois.

Shimon se dit qu’il allait mentir.

« Venise. »

Shimon acquiesça, puis le frappa à la tempe avec le bâton. Pendant que Scavamorto était inconscient, il le déshabilla et enfila ses vêtements et ses bottes. Puis il se laissa gagner par la curiosité et, même s’il s’était promis de ne plus le faire, il se regarda dans un grand miroir posé sur le sol. Ces vêtements lui plaisaient. Un Juif n’en aurait jamais porté d’aussi vulgaires.

Il vit alors que le bandage sur son cou avait pris une teinte jaune. Il sentait une forte brûlure, comme une meurtrissure. La blessure s’infectait. Il défit le bandage et le renifla : ça sentait mauvais. Il le frotta sur la blessure, enlevant toute la matière jaunâtre qui s’était formée. Mais il savait que ce ne serait pas suffisant, elle se reformerait. Shimon prit une grande inspiration et hurla de toutes ses forces. La blessure s’ouvrit, et il en jaillit du sang et du pus. Il cria encore et encore, jusqu’à ce que ne sorte plus que du sang rouge et brillant. Alors il chercha autour de lui. Ce serait très douloureux mais il n’y avait pas d’autre solution.

Il ouvrit tous les tiroirs des meubles sans trouver ce qu’il cherchait. Contrarié, il lança un grand coup de pied dans une chaise. Et au même moment il entendit un bruit venir de la botte droite prise à Scavamorto. Il tâta l’intérieur et trouva une cachette cousue sur le côté. Et là, trois pièces d’or. Des florins. Ses pièces.

Il comprit que par une ironie du sort il avait trouvé ce qu’il lui fallait. Un peu de sang jaillissait encore de sa blessure.

Il ouvrit le poêle qui brûlait au centre de la baraque et serra la pièce d’or entre les deux extrémités d’une pince qu’il mit dans le feu. Il l’y maintint jusqu’à ce qu’elle devînt rouge, proche de la fusion.

Alors, d’un geste aussi rapide que désespéré, il posa la pièce à plat sur les lèvres de la blessure. S’il avait pu hurler, on l’aurait entendu dans tout Rome. Il s’écroula à terre, presque inconscient. Il respira, tentant de résister à la douleur. Puis se concentra sur ce qu’il verrait quand il réussirait à se regarder dans le miroir. Alors, les larmes aux yeux, il se mit à rire, et trouva la force de se relever et d’aller se regarder. Il approcha une lampe à huile de sa gorge.

Cela commençait à gonfler et à se boursoufler. Mais la brûlure allait guérir, et la blessure se fermer et cicatriser. Il approcha encore la lumière. On commençait à voir ce qui, dans quelques semaines, apparaîtrait clairement. Une fleur de lys. Et, gravé à l’envers dans sa chair, le bord en relief de la pièce de monnaie. Chaque matin, au réveil, sa gorge lui rappellerait la tâche à accomplir. Shimon se mit à rire de nouveau.

« Tu es fou », dit derrière lui la voix de Scavamorto, qui s’était réveillé et frissonnait, nu.

« Il ne t’a pas tué…, ajouta doucement Scavamorto, comprenant seulement alors à qui il avait affaire. C’est toi, le Juif ! »

Shimon détourna le regard, comme s’il redevenait l’espace d’un instant le marchand peureux de toujours.

“Tu n’auras plus jamais peur, se répéta-t-il mentalement. Et tu ne seras plus jamais un Juif.”

Il regarda Scavamorto. Cet homme lui plaisait. Mais il ne pouvait pas le laisser en vie.

Shimon donna un grand coup de pied dans le poêle, qui se renversa sur le sol. Puis il sortit, trouva la voiture légère et fouetta le petit cheval arabe jusqu’au sang.

Au moment de quitter les fosses communes, il se retourna. Une fumée dense et noire s’élevait de la baraque.

Les hurlements de Scavamorto commencèrent à monter jusqu’au ciel, comme une terrible prière.

17

La nuit dans la chaumière d’Anna del Mercato fut tranquille. Le feu pétillait doucement dans la cheminée. Avant l’aube, elle descendit le ranimer et mettre du bouillon à chauffer.

Une fois le moine parti aux latrines dans le fond du potager, Mercurio s’approcha de Zolfo en grignotant une moitié d’oignon et un quignon de pain trempé dans le bouillon, et lui dit : « Quand il revient, tu lui dis au revoir et on s’en va.

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