Couleurs de l'incendie
- Автор: Леметр Пьер
- Серия: Trilogie de l’entre deux-guerres #2
- Год: 2018
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel
- ISBN: 978-2226392121
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
Avec la boxe et le cyclisme, le boursicotage était le sport à la mode depuis la fin de la Grande Guerre. Tout le monde s’y mettait, les hommes, les femmes, les riches s’enrichissaient, ça aidait les pauvres à patienter, la valeur de l’habileté commençait à remplacer celle du travail. La question brûlait les lèvres de Madeleine depuis longtemps :
— Combien avez-vous remboursé à Gustave ? Je veux dire… combien devez-vous encore ?
Quatorze mille francs. Le temps nécessaire à l’extinction de la dette se comptait en années. Maintenant que le sujet avait éclos entre elles, Madeleine se sentait soulagée. Le chiffre même la libérait. Elle alla à son secrétaire, sortit des papiers, se pencha et revint avec un chèque de quinze mille francs.
— Oh non ! s’écria Léonce en repoussant la main tendue de Madeleine.
— Si, si, je vous en prie, prenez, Léonce.
La jeune femme, très pâle, s’était levée à son tour.
— Je ne peux pas accepter cela, Madeleine, vous le savez !
— Encaissez-le, mais ne remboursez pas Joubert trop vite ! Il se douterait de quelque chose… Dites que vous avez fait des profits en Bourse.
Madeleine tenta un sourire.
— Au moins, votre pétrole roumain aura servi à quelque chose.
Elles restèrent un instant ainsi face à face avec ce chèque entre elles que Madeleine tendait d’une main tremblante.
Et que Léonce saisit enfin du bout des doigts.
Elle se lança soudain vers elle et la prit dans ses bras.
Ce mouvement avait été d’une telle fulgurance, Léonce la tenait si serrée contre elle que Madeleine crut défaillir. Elle l’embrassait sur les joues, merci, merci, j’ai tellement honte, vous le savez, n’est-ce pas, Madeleine, la honte qui est la mienne, oui, oui, disait Madeleine, prête à étouffer ou à exploser, elle hésitait, où mettre ses mains, Léonce s’était collée à elle, elle s’était tue, c’étaient juste ses mains, ici, sur les épaules, dans le cou puis enfin, merci de nouveau.
Madeleine crut entendre, dans le corridor, la voix du curé de Saint-François-de-Sales.
Elles se séparèrent, Léonce était au portemanteau, sa veste sur le dos, elle revenait, prenait Madeleine par les épaules, l’embrassait à nouveau sur la joue, en laissant ses lèvres longtemps immobiles, comme si elle attendait quelque chose, étaient-ce des baisers ? Puis d’un coup elle quitta la pièce. D’habitude, elle disait à demain, cette fois, rien, elles ne pouvaient parler ni l’une ni l’autre.
Madeleine ne bougea pas tant que le parfum léger de Léonce resta dans l’air, se demandant, mon Dieu, et si…
Mon Dieu…
16
Le départ d’André qui clôturait une certaine période de sa vie, peut-être la plus heureuse, la plus épanouie, l’étrange liaison que, de Vladi à Solange Gallinato, Paul entretenait avec les femmes, l’ambiguïté de ses relations avec Léonce (les fêtes avaient été pénibles, elles s’étaient embrassées sous le gui, joue contre joue, les lèvres dans le vide)… Madeleine se trouvait déjà dans un état assez confus lorsque, en janvier 1929, son oncle Charles vint encore ajouter au désordre en lui rendant visite, visage sévère, sourcils froncés, ça n’annonçait rien de bon.
Il n’avait pas demandé rendez-vous, il était entré suant et soufflant, s’était effondré sur un fauteuil.
— Je suis venu te parler d’argent, commença-t-il.
Ce n’était pas une surprise.
— Principalement du tien.
C’était plus inattendu.
— Mon argent se porte bien, mon oncle, je vous remercie.
— Parfait. En ce cas…
Charles claqua ses mains sur ses genoux, effectua une poussée de reins accompagnée d’un rugissement de suffocation et marcha vers la porte.
— On en reparlera l’année prochaine. Quand tu seras ruinée…
Charles savait ce qu’il faisait. Ce mot avait scandé toute la vie de Madeleine ; aux yeux de son père, hormis celui de « faillite », il n’y en avait pas de plus terrible.
— Et pourquoi diable voulez-vous que je sois ruinée ? Allez, mon oncle, venez vous rasseoir et expliquez-moi ça.
Il ne lui en fallait pas davantage, Charles revint sur ses pas, s’effondra sur le fauteuil en soufflant.
— Ça va mal, Madeleine. Très mal.
Madeleine cette fois ne put réprimer un sourire.
— À ce point ?
Charles, irrité, tourna la tête vers la fenêtre. Les femmes…
— Que sais-tu de l’économie américaine, Madeleine ?
— Qu’elle se porte comme un charme.
— Oui, ça, c’est l’apparence. Moi, je te parle de la réalité.
— Bien, alors… Qu’est-ce que je devrais donc savoir de la réalité que je ne sais pas ?
— Que l’Amérique est en surproduction dans tous les secteurs. La croissance américaine est trop rapide, elle va finir par exploser.
— Diable !
— Et si les États-Unis font faillite, personne ne sera à l’abri.
— Je n’ai pourtant pas l’impression qu’ici…
— Nos financiers ne jurent que par la rente foncière, ils ont un siècle de retard ! Ils pensent que leur système passera toujours à travers la crise, ces imbéciles !
— Mais… quelle crise ?
— Celle qui arrive ! C’est inéluctable. Ce sera un raz de marée économique. Et tu es sur un bateau promis au naufrage.
Charles adorait les métaphores : les marines, les cynégétiques, les florales, toutes. Son intelligence, purement pratique, ne pouvait rien inventer, elle ne s’exprimait qu’à partir du connu. Cette grandiloquence, typique du style de Charles, était fatigante comme la maladie d’un autre, elle provoquait des impatiences que vous preniez sur vous de maîtriser. Madeleine prit une longue inspiration.
— Que te conseille Joubert ? demanda alors Charles.
Il avait croisé les bras, il attendait. Ce qui était plus surprenant encore pour Madeleine que la situation américaine, c’est que Joubert ne l’avait jamais abordée. Cette constatation l’emplit d’une révolte qui se retourna contre Charles :
— Je suis très étonnée, mon oncle ! Si c’était aussi inéluctable, aussi grave, les journaux ne parleraient que de ça !
— Ils ne sont pas payés pour en parler, voilà tout ! Paye-les, ils en parleront. Paye-les à nouveau, ils se tairont. Ils ne sont pas là pour informer, les journaux, où te crois-tu ?
Ce jugement à l’emporte-pièce était loin d’être vrai, mais c’était le monde tel que Charles le connaissait.
— Il n’y a donc que vous qui êtes aussi bien informé que vertueux…
— Je suis député, ma petite, je participe à la commission des finances depuis des lustres. Nous ne sommes pas payés pour répandre la panique, mais suffisamment informés pour regarder le monde tel qu’il est ! J’ai parlé de tout cela avec Joubert, peine perdue. Que veux-tu, ce type a fait toute sa carrière dans le même bocal, il ne connaît que ce qu’il maîtrise. Et ce qui se prépare, il ne l’a jamais vu. C’est un esprit borné, totalement aveugle, je t’assure ! La crise va arriver ici, ce n’est qu’une question de temps. Et lorsqu’elle va déferler sur la France, ce sont d’abord les banques qui en feront les frais.
— Le gouvernement ne pourra pas faire autrement : il sauvera les banques.
C’est ce qu’elle avait toujours entendu, dans la famille.
— Oui, les grandes, mais il laissera crever les autres.
Madeleine n’avait jamais pensé qu’elle devrait un jour s’inquiéter pour sa situation personnelle. C’est vrai qu’ici et là, on évoquait parfois cette crise, mais enfin, elle ne s’était jamais sentie directement concernée.