Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
La politique de « gauche » dont parle Maklakov est une politique de réformes. Toutefois, le nom de Stolypine sera très longtemps assimilé à la terreur contre-révolutionnaire. L’action de son gouvernement est décrite comme une « tornade sanglante ». Le nom de Stolypine est principalement lié à la promulgation, le 19 août 1906, d’une loi sur les tribunaux militaires, permettant aux gouverneurs-généraux, dans le cas « où le crime est si patent, si évident qu’il n’est nul besoin d’enquêter, de déférer les prévenus devant une cour martiale d’exception, en appliquant les lois valables en temps de guerre ».
Les tribunaux spéciaux vont fonctionner pendant sept mois et marquer très profondément les contemporains. Témoin des guerres paysannes et des révolutions prolétariennes, Vassili Maklakov note : « En 1906, les gens n’étaient pas encore revenus à l’état sauvage, comme aujourd’hui, et les exécutions émouvaient17. » À la fin du XXe siècle, le nombre des victimes de la « tornade sanglante », de la « réaction stolypinienne », n’étonne plus que par sa – relative – insignifiance.
Un historien soviétique dresse la liste de tous les condamnés à mort – et exécutés – en Russie pour raisons politiques, entre 1824 et 1917. Il calcule ainsi que « Stolypine et sa clique » – le chapitre s’intitule « Le Ministre-Pendeur » – « ont exécuté plus de cinq mille personnes (entre 1906 et 1911)18 ». Mais il existe un autre chiffre à prendre en considération : en 1906-1907, les terroristes tuent et mutilent quatre mille cinq cents personnes. Le nombre total des victimes de la « terreur de gauche », entre 1905 et 1907, excède neuf mille19.
La situation est encore aggravée dans le pays par la « terreur de droite ». Fondée en octobre 1905 et dirigée par le docteur Doubrovine, l’Union du Peuple russe organise des pogroms et pratique l’assassinat politique contre les « ennemis de la Russie » : les députés « cadets » de la Première Douma, Herzenstein et Iollos, sont assassinés, un attentat est perpétré contre Witte.
Les nombreuses victimes ne rafraîchissent en rien l’espoir que l’opinion place dans la révolution : cette dernière ne manquera pas de satisfaire les moindres revendications de toutes les couches de la société. La révolution est perçue comme un bienfait, un bien, la mort des révolutionnaires comme un sacrifice nécessaire pour que l’avenir soit rose, et la confirmation du mal immanent que représente la réaction. L’héroïsme révolutionnaire est dans l’air du temps. Le Récit des sept pendus de Leonid Andreïev, l’un des écrivains les plus populaires de l’époque, célèbre les terroristes et la profonde humanité des victimes du pouvoir. Le chef de la section pétersbourgeoise de l’Okhrana, le général Guerassimov, dirige l’arrestation d’un groupe terroriste qui compte deux femmes. Il cite, dans ses Mémoires, les paroles du procureur qui, de par ses fonctions, doit assister à l’exécution : « Il fallait voir comment mouraient ces gens… Pas un soupir, pas un regret, pas la moindre prière, pas le moindre signe de faiblesse… Ils montaient à l’échaffaud, le sourire aux lèvres. C’étaient de vrais héros20. »
Un autre écrivain, le plus populaire de son temps, Maxime Gorki, parle à son tour de l’héroïsme et des héros. Partout, on répète les paroles de la Chanson du Faucon : « Nous chantons un hymne à la folie des braves ! La folie des braves est la sagesse de la vie ! » Le maître à penser Gorki proclame que la folie est sagesse, il professe avec succès que la mort héroïque du « faucon » est de loin préférable à la pitoyable existence terrestre de la « couleuvre ». Le but suprême de la vie est l’exploit, l’acte héroïque qui rapproche la révolution.
Ouverte le 27 avril 1906, la Première Douma trahit les espoirs des auteurs de la loi électorale, qui avaient cru, à la suite du tsar, que les paysans constituaient le grand point d’appui de la monarchie. La Douma se révèle tellement « à gauche » que la presse progressiste la baptise : « Douma de la vindicte populaire. » Le parti de Lénine boycotte les élections (le « Guide » reconnaîtra plus tard que c’était une erreur). Le parti vainqueur est le Parti constitutionnel-démocrate (les « Cadets »), avec cent soixante-dix-neuf députés sur quatre cent soixante-dix-huit, suivi de la Fraction paysanne : quatre-vingt-dix-sept députés.
Iossif Hessen rapporte que la presse « cadet » évoque en ces termes l’ouverture de la Douma : « L’histoire gardera le souvenir radieux d’une heure radieuse de l’histoire du peuple russe… Ce sera la première heure d’une ère nouvelle dans la vie de notre pays21. » Mais, « dès le lendemain », reconnaît le mémorialiste, « une guerre ouverte, à mort, se déclara entre la Douma et le gouvernement22 ». Les « Cadets », qui ont remporté une victoire convaincante aux élections, sont persuadés qu’ils triompheront tout aussi aisément du pouvoir. Dans le programme qu’ils adressent à Nicolas II, ils exigent la suppression de la « Deuxième Chambre » (le Conseil d’État) et la création d’un gouvernement responsable devant la Douma qu’ils baptisent, non pas « chambre législative », mais « pouvoir législatif ».
Évaluant l’action de ses camarades de parti, Vassili Maklakov constate que, dans la Première Douma, celle-ci est dirigée contre la Constitution (les « Lois fondamentales »). Plaçant avec insistance la « volonté du peuple » au-dessus de la loi, les « Cadets » acceptent néanmoins le principe de l’autocratie, qui place la volonté du tsar au-dessus de la loi. Ces deux tendances se trouvent alors en passe de créer en Russie un État de droit23. Toutefois, au printemps 1906, lorsque Nicolas II tente, comme dit Maklakov, de « jouer loyalement son nouveau rôle de monarque constitutionnel », les « Cadets », éperonnés par leur victoire, surestiment leurs forces et leurs possibilités. Au nom du gouvernement Goremykine, Piotr Stolypine négocie avec le leader « cadet », Paul Milioukov. On propose à des députés de la Douma d’entrer au gouvernement, mais la nomination des ministres de la Guerre, de la Marine, de la Cour et de l’Intérieur, reste du ressort de l’empereur. Stolypine ne cache pas qu’il aura la charge des affaires intérieures. Milioukov répond par un refus catégorique.
L’ancien ministre de l’Intérieur, Trepov, nommé maréchal du palais, négocie de son côté, dans le but de saper le crédit de Stolypine et sa proposition. Il accepte l’idée d’un gouvernement entièrement composé de députés de la Douma. Le plan retors du général Trepov se fonde sur la certitude qu’un cabinet « cadet » entrera forcément en conflit avec l’empereur, lequel se verra dans l’obligation de nommer un dictateur militaire. L’auteur de la formule : « Ne pas ménager les cartouches ! » est prêt à assumer cette fonction.
L’échec des négociations, l’incapacité de la Douma et du gouvernement à coopérer, conduisent à la dissolution de l’assemblée, moins de trois mois après sa création. Jetant un regard en arrière, Vassili Maklakov résume ainsi la situation : les « Cadets » étaient venus en vainqueurs, ils exigeaient la capitulation du gouvernement. La dissolution de la Douma et la nomination de Piotr Stolypine au poste de Premier ministre constituent la réponse du pouvoir. Il apparaît que les « Cadets » ne disposaient pas d’une force réelle dans le pays. Privés de leur mandat, les députés se réunissent à Vyborg où ils rédigent « l’Appel de Vyborg », conviant le peuple à la « résistance passive ». On ne pouvait, écrit Maklakov, « imaginer démarche plus malheureuse et inutile. Elle n’enthousiasma ni n’effraya personne…24 ».