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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Piotr Stolypine se défend, en soulignant que « les forts sont la majorité en Russie ». Il ne fait aucun doute que les possibilités offertes par la réforme agraire séduisent avant tout les plus actifs, ceux qui ont le sens de l’initiative, les paysans les plus « forts » : il faut en effet être résolu, avoir une certaine force de caractère pour s’arracher à la chaude étreinte du mir, abandonner son lopin de terre et s’en aller commencer une vie nouvelle, à dix mille kilomètres, dans l’immensité sibérienne. L’économiste français Edmond Théry, qui se rend en Russie en 1913, évoque les progrès considérables accomplis par le pays en six ans (1906-1912), soulignant l’aide massive apportée par l’État, en particulier dans la répartition des terres et les prêts aux paysans. « Il faudra encore une vingtaine d’années, estime l’observateur français, pour que les cent trente millions d’hectares concédés aux obchtchinas en 1861, lors de l’émancipation paysanne, se transforment définitivement en possessions privées… Toutefois, l’impulsion donnée aujourd’hui est d’une telle force que le complet succès de la réforme ne fait pas le moindre doute36. »

Il n’est pas exclu qu’Edmond Théry ait eu vent des célèbres paroles de Piotr Stolypine : « Donnez-moi vingt ans, et je transfigurerai la Russie. »

L’action déployée par Stolypine porte ses fruits. La révolution est écrasée ; en 1907, les derniers foyers s’en éteignent ; la Troisième Douma adopte la loi agraire et assimile les règles de la vie parlementaire ; la Russie commence à panser ses plaies, après la guerre contre le Japon et la révolution. Parallèlement, Piotr Stolypine perd peu à peu la confiance et le soutien de Nicolas II. En 1909, en réponse au Premier ministre qui, se référant au général Guerassimov, déclare : la révolution est écrasée et le souverain peut se déplacer où il veut, Nicolas lance, irrité : « Je ne comprends pas de quelle révolution vous parlez… Nous avons eu, il est vrai, des désordres, mais ce n’est pas une révolution… D’ailleurs, les désordres eux-mêmes ne seraient pas possibles, s’il y avait au pouvoir des hommes plus énergiques et audacieux. Si, dans ces années-là, j’avais eu près de moi des individus de la trempe du colonel Doumbadze, les choses auraient tourné autrement37. »

Commandant de Yalta, résidence d’été de l’empereur, le colonel Doumbadze s’est rendu célèbre par ses monstrueuses persécutions contre les juifs. La comparaison ne peut qu’offenser Stolypine. « Combien rapidement, dit-il au général Guerassimov, le souverain oublie tous les dangers encourus et tout ce qui a été accompli pour les écarter, pour tirer le pays de la pénible situation dans laquelle il se trouvait38. »

Le 1er septembre 1911, Piotr Stolypine est mortellement blessé au théâtre de Kiev. Nicolas II assiste à la représentation. Le 5 septembre, le Premier ministre s’éteint. L’assassin, Dmitri Bobrov, est membre du Parti socialiste-révolutionnaire et agent de l’Okhrana. Ses attaches juives donnent un supplément d’actualité à son acte terroriste. Bobrov est immédiatement jugé et exécuté. Les circonstances de l’assassinat de Piotr Stolypine ne seront jamais complètement éclaircies. Le nombre impressionnant de ses ennemis rend vraisemblables les rumeurs les plus diverses et les plus contradictoires. Les révolutionnaires haïssent l’homme qui a « pacifié » le pays et l’a mené sur la voie de réformes menaçant de rendre la révolution inutile. La droite voit dans l’action de Stolypine une volonté de saper le régime monarchique. Le centre, et avant tout les « Cadets », craint le bras puissant du président du Conseil qui les empêche d’obtenir un gouvernement responsable devant la Douma. Paul Milioukov, leader des « Cadets » et adversaire irréductible de Stolypine, rappelle que le grand protecteur du Premier ministre fut le « tsar, qui n’aimait pas à être dirigé par une volonté extérieure ». Et il conclut : « Appelé à sauver la Russie de la révolution, il termina ses jours dans le rôle d’un Thomas Becket russe39. »

Paul Milioukov n’évoque le chancelier anglais (1118-1170), tué après que le roi Henri II, irrité, se fut étonné que nul ne voulût le débarrasser d’un conseiller trop remuant, qu’après la révolution de 1917. Mais l’idée que l’empereur ait pris quelque part à l’assassinat du ministre, se fait jour aussitôt après le coup de feu de Bobrov, bien qu’aucune preuve ne vienne l’étayer. Il y a simplement des doutes, des soupçons.

La réévaluation du rôle joué par Piotr Stolypine traduit une volonté manifeste de comprendre l’histoire russe du XXe siècle. Polissant sans fin le miroir de la révolution, Alexandre Soljénitsyne découvre Stolypine et en fait le symbole des possibilités cachées de ce grand pays. L’écrivain brosse le portrait de son héros, favori du destin : « La redingote noire boutonnée jusqu’au menton, droit comme le marbre et tendu d’assurance mystique, insupportable justement parce que ni déchéant vieillard naphtaliné, ni monstre, ni crétin, mais beau, conscient de sa force40… »

L’historien américain Richard Pipes est catégorique : « Stolypine… est l’homme d’État le plus remarquable de la Russie impériale. En dépit de leurs talents hors du commun, ses deux rivaux potentiels, Speranski et Witte, ne possédaient pas ce qu’avait Stolypine : cette combinaison d’intelligence étatique et de savoir-faire politique. » Pipes cite l’ambassadeur anglais à Pétersbourg, Arthur Nicholson, qui tient Stolypine pour « la figure la plus remarquable d’Europe41 ».

Vassili Maklakov trouve la meilleure formule – et la plus laconique – pour caractériser les facultés des deux grands ministres de Nicolas II : « Witte pouvait sauver l’autocratie, Stolypine la monarchie constitutionnelle42. »

Peu avant sa mort, Stolypine élabore un programme de réformes visant à instaurer les fondements solides d’un État de droit, d’une monarchie constitutionnelle. Ce programme prévoit des lois garantissant les droits des citoyens (abolition de l’exil administratif), une réforme de la police, du self-governement (concédant en particulier de larges droits aux zemstvos), la création de ministères de la Sécurité sociale, de la Santé et du Travail. Le programme de Stolypine sera publié pour la première fois en 195643. On peut le considérer comme un projet de « révolution d’en haut ». Mais pour le mettre à exécution, encore eût-il fallu qu’il y eût un « haut ». Soljénitsyne écrit à propos de Stolypine : il avait les « qualités d’un tsar44 ». Mais le tsar légitime est Nicolas II. Le sauveur potentiel de la monarchie constitutionnelle commence à peser à l’empereur presque autant que Witte, et devient donc inutile. Cela peut s’expliquer aussi par le fait qu’au moment de l’assassinat, un autre « sauveur » a fait son apparition à la Cour, incomparablement plus commode et, semble-t-il, plus efficace : Grigori Raspoutine, qui donne l’illusion qu’un lien direct est tissé entre le tsar et son peuple.

16 À la croisée des chemins

L’heure sonnera, noire pour la Russie,

Où tombera la couronne des tsars.

La populace oubliera l’amour qu’elle leur portait

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