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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Nicolas II formule dans sa lettre le contenu du manifeste : droits civiques et convocation d’un Parlement : la Douma. Après une explosion de joie, vient aussitôt la déception. Les révolutionnaires trouvent qu’ils ont obtenu trop peu, les partisans de l’autocratie s’indignent des concessions démesurées faites au « parlementarisme ». Nicolas II, lui, est furieux de cette « Constitution » qu’on lui a arrachée.

15 Une monarchie avec Douma

La monarchie constitutionnelle était le seul moyen de transformer pacifiquement l’État.

Vassili MAKLAKOV.

Le premier parti politique russe légalement enregistré en octobre 1905 est le Parti constitutionnel-démocrate (KD), à tendance libérale. Il ne tarde pas à changer son nom en Parti de la Liberté du Peuple, mais on continue à parler du Parti KD, ou cadet – des « Cadets ». Le leader des « Cadets » est l’historien Paul Milioukov. Le juriste Vassili Maklakov en conduit l’aile droite. Tandis que, pour Milioukov, les révolutionnaires sont, en 1905, des « alliés de gauche », Maklakov juge nécessaire et possible une transformation pacifique, non révolutionnaire, de la Russie en monarchie constitutionnelle. Ils ne sont pas nombreux à partager ce point de vue dans le pays.

Le manifeste promulgué, Nicolas II accepte la création d’un Conseil des ministres. Le président en est le comte Witte, qui devient ainsi le premier Premier ministre de l’histoire russe. Le gouvernement Witte se donne pour tâche principale de préparer les élections à la Douma et d’écraser les « troubles », à l’aide de l’armée. On recourt à la force militaire pour mater l’insurrection de Moscou, des détachements punitifs opèrent en Sibérie, le long de la voie ferrée et dans les grandes villes, ainsi que dans les pays Baltes. En Pologne, Witte juge indispensable d’instaurer l’état de guerre, car il estime le Royaume « en situation d’anarchie ».

La conjoncture paraît explosive au Premier ministre : la guerre contre le Japon a imposé une concentration de troupes en Extrême-Orient, et s’il y a encore quelques forces sur les marches, le centre, lui, en est complètement dépourvu. Il faut d’urgence transférer des unités de Transbaïkalie dans les gouvernements centraux, mais la grève des cheminots stoppe les mouvements de troupes. « Il faut à tout prix remettre de l’ordre sur la voie de chemin de fer de Sibérie et anéantir la révolution dans les centres sibériens », télégraphie Witte, le 26 décembre 1905, au commandant des troupes de la Région militaire de Sibérie, le général Soukhotine1.

Modéré mais très alarmé par l’insurrection de Moscou, Sergueï Witte prône le recours à des mesures radicales à l’égard des insurgés. Le 23 janvier 1906, il rapporte au tsar : « Votre Majesté Impériale, le général Meller-Zakomelski fait dire que Tchita s’est rendue sans combattre. Pouvons-nous penser, cependant, que l’affaire s’arrêtera là ? Je me permets de vous informer humblement que, pour moi, il est essentiel de traduire sans délai tous les coupables devant la cour martiale2… »

L’insistance du Premier ministre plonge Nicolas II dans la perplexité. Il écrit à sa mère : « Depuis les événements de Moscou [l’empereur fait ici allusion à la révolte de décembre 1905], Witte a radicalement changé. Voici qu’il veut pendre et fusiller tout le monde ! » Mais ce n’est pas le ton résolu avec lequel Witte exige qu’on châtie les révolutionnaires, qui embarrasse le monarque. Nicolas II soutient toujours ardemment ceux qui veulent remettre de l’ordre dans le pays. Simplement, il n’éprouve guère de sympathie pour Sergueï Witte : « Je n’ai jamais vu pareil caméléon, poursuit Nicolas dans sa lettre à sa mère, ni homme changeant comme lui de convictions. Grâce à ce trait de caractère, plus personne, ou presque, ne le croit, il s’est définitivement enfoncé aux yeux de tous, à l’exception, peut-être, des juifs de l’étranger3… »

Sergueï Witte veut mater la révolution là où il le juge nécessaire, et effectuer des réformes quand il l’estime possible, pour moderniser le pays. Une Commission gouvernementale prépare une réforme agraire, qui ne sera effectuée que par le Premier ministre suivant. Le gouvernement de Witte élabore également la loi électorale, adoptée le 11 décembre 1905. La nouvelle loi élargit quelque peu la « représentation populaire », en comparaison, du moins, de la loi du 6 août 1905. Le manifeste du 17 octobre promettait « d’amener à prendre part à la Douma… les classes de la population qui, actuellement, sont complètement privées de droits électoraux ». La nouvelle loi tient cette promesse, en instaurant, outre les curies des propriétaires, des villes et des paysans, une curie pour les ouvriers. Le suffrage n’est ni direct, ni égalitaire, ni universel. Cependant, pour la première fois, une part considérable de la population envoie ses représentants à l’assemblée législative.

Pour Sergueï Witte, le texte de loi préparé par son gouvernement ne corrige en rien le grand « défaut » – c’est le terme qu’il emploie – de la loi du 6 août : son caractère paysan. Les législateurs ont saisi le désir de Nicolas II, selon lequel « la puissance ne peut reposer que sur la paysannerie, traditionnellement fidèle à l’autocratie4 ». Une Douma très « à gauche » est finalement élue. Le 15 avril 1906, le tsar reproche à Witte : « J’ai le sentiment que si la Douma est aussi extrême, ce n’est pas par suite des mesures répressives du gouvernement, mais grâce… au fait que les autorités se sont complètement abstenues de prendre part à la campagne électorale, ce qui serait impensable dans les autres États5. »

En ce qui concerne la « campagne électorale », Nicolas II a parfaitement raison. Mais les reproches qu’il adresse à Sergueï Witte masquent sa déception du « peuple » et une irritation contre son Premier ministre, qui atteint le point de rupture. Le 16 avril, Witte reçoit une lettre rédigée de la main de l’empereur, l’informant qu’il est « libéré de ses présentes fonctions ». Witte a été à la tête du le gouvernement pendant six mois et suscité le mécontentement de tous. Les « cercles » dirigeants le tiennent pour un « franc-maçon », un protecteur des juifs. L’opinion s’en prend à lui parce qu’il a employé la force contre les révolutionnaires et parce qu’il n’a rien fait contre les groupuscules réactionnaires dont l’importance s’est accrue durant les années troublées.

Mais la grande raison du renvoi de Witte est que Nicolas II est mécontent de lui. Le comte Witte n’est pas un libéral. C’est un homme d’État qui comprend la nécessité de certaines réformes, mais qui est aussi partisan d’un pouvoir ferme. « Rien de tout cela n’aurait lieu, dit-il, évoquant la situation du pays, si Alexandre III était encore vivant6. » Nicolas II s’était adressé à Witte, après son renvoi du ministère des Finances, parce qu’il avait besoin de lui. Pourtant, il ne supporte pas le ton docte et condescendant de son ministre, lors de leurs entretiens. Quand Witte entreprend de donner des conseils au tsar, ce dernier lui répond : « Vous oubliez, Sergueï Ioulievitch, que j’ai trente-huit ans7. »

La tension dans les relations entre l’empereur et son Premier ministre excède largement la simple antipathie personnelle. Piotr Dournovo, ministre de l’Intérieur dans le gouvernement Witte, monarchiste convaincu et homme de droite, qualifie Nicolas II de « despote impuissant8 ».

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