Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Martin Malia résume ainsi la situation : « Après 1907, il existe en Russie un Parlement – ou une assemblée – de type prussien, dirigé par les éléments conservateurs et capable d’œuvrer avec l’autocratie qui demeure relativement ouverte28. » Les prédictions d’un contemporain malveillant ne se réalisent pas. L’auteur de L’Avenir de la Russie écrivait en effet, en 1906 : « La révolution russe se prolongera plus longtemps que la Révolution française. Mais la Douma d’État deviendra plus vite une maison de fous… Les séances de la Douma d’État russe rappelleront, dans les prochaines années, de la façon la plus stupéfiante, les séances de la Convention29. »
La Troisième Douma ira jusqu’au bout de son mandat, puis une Quatrième lui succédera, élue jusqu’en 1917. La suivante ne sera formée qu’en 1993.
Auteur, avec les dix volumes de sa Roue rouge, de l’analyse la plus large et la plus complète de la révolution russe, Alexandre Soljénitsyne écrit à propos du « coup de force » du 3 juin 1907 : « … Pour conserver une Douma, il fallait […] modifier la loi électorale. Modification illégale, même si elle se faisait par oukaze, puisque le Manifeste était là. Mais c’était le seul moyen d’obtenir une assemblée capable de travailler30. »
Dans sa première allocution gouvernementale, Stolypine présente un vaste programme de réformes – depuis la levée des restrictions et brimades infligées à divers groupes de population, jusqu’à la transformation du self-government, des tribunaux locaux, de l’impôt sur le revenu, etc. Au centre de tous les changements, Piotr Stolypine place la résolution de la question paysanne. Ni la Première ni la Deuxième Douma ne voulaient s’en occuper, se bornant à proposer des projets de confiscation des terres nobles.
Mettant à profit le répit entre la dissolution de la Première Douma et l’élection de la Deuxième, Stolypine prend une série de mesures (l’article 87 des Lois fondamentales lui en donne le droit), modifiant la situation des paysans en Russie. Le 5 octobre 1906, un oukaze est promulgué, plaçant les paysans à égalité avec les autres couches de la société. L’oukaze du 9 novembre 1906 leur accorde le droit de quitter l’obchtchina, en conservant le lopin de terre dont ils disposent à ce moment précis. Un ensemble d’autres oukazes envisage les multiples aspects de la question paysanne. Mais la Deuxième Douma refuse de transformer en lois ces oukazes extraordinaires.
Membre de la Commission agraire à la Douma, le « Cadet » Tchelnokov rapporte aux députés de son parti, après un entretien avec Stolypine : « Stolypine a complètement perdu la tête avec la question agraire. Il dit : “Avant, je croyais seulement que le salut de la Russie résidait dans la suppression de l’obchtchina ; à présent, j’en ai la certitude. Sans cela, aucune Constitution ne sera du moindre profit pour la Russie31.” » Défendant, devant la Deuxième Douma, la loi du 9 novembre, Piotr Stolypine déclare qu’elle « abolit seulement le rattachement forcé du paysan à l’obchtchina, tirant par là même l’individu d’un asservissement incompatible avec la notion de liberté de l’homme et du travail humain ». La majorité de gauche de la Douma, comme la minorité de droite mais pour des raisons différentes, refuse d’entériner la loi.
La loi sur la propriété paysanne de la terre ne sera adoptée que par la Troisième Douma et entérinée par Nicolas II, le 14 juin 1910. Les députés de gauche, les « Cadets » et une grande partie de la droite se prononceront contre. La majorité qui permettra de faire passer la loi se formera autour des « Octobristes », soutenus par la droite modérée et des groupes nationaux (le « Kolo » polonais, par exemple).
Les documents de l’époque, les témoignages des contemporains, l’analyse des historiens permettent de percevoir le caractère incroyablement complexe de la « question paysanne » en Russie. Les événements de la fin du XXe siècle en révéleront brutalement toute l’actualité et aideront à mieux comprendre les événements du début du siècle. La décennie 1906-1916 montre qu’une partie considérable des paysans veut se libérer du cocon de l’obchtchina et obtenir le statut d’agriculteurs libres. Vers 1916, près de deux millions de familles quitteront le mir pour des khoutors, des fermes hors village, ou demeureront dans les limites du village, mais en tant que propriétaires indépendants. La venue des bolcheviks au pouvoir interrompra ce processus. En 1929, quand Staline lancera sa politique de collectivisation forcée et de liquidation des koulaks comme classe, on assistera à une restauration de l’obchtchina, en version soviétique.
Au début des années 1990, après l’effondrement du système soviétique, les kolkhozes et les sovkhozes ne disparaissent pas, comme on pouvait s’y attendre. En effet, le pouvoir qui succède aux autorités communistes ne fait rien pour faciliter l’entrée des agriculteurs dans le monde de l’exploitation individuelle. Un puissant lobby apparaît, formé des présidents de kolkhozes et des directeurs de sovkhozes, qui s’oppose de toutes les façons à l’adoption d’une législation libérant les paysans et permettant aux cultivateurs de travailler individuellement. Vassili Starodoubtsev, l’un des leaders du Parti agrarien à la Douma, ancien participant au pustch de 1991, formule son programme de la façon la plus concise : « Il ne doit pas y avoir de propriété privée de la terre. La terre ne peut être un objet de commerce. » Cette déclaration est faite à Alexandre Prokhanov, éditeur de l’hebdomadaire Zavtra (Demain), en comparaison duquel le Temps Nouveau d’Alexis Souvorine prend des airs de publication gauchiste. Alexandre Prokhanov expose la « conception russe » de la terre : « La terre appartient à Dieu, la terre appartient au peuple, la terre n’appartient à personne, elle est à l’État, elle est sacrée, les hommes y reposent32… »
En 1995, les adversaires de la propriété privée de la terre reprennent mot pour mot les arguments des innombrables ennemis de Piotr Stolypine, il y a quatre-vingt-dix ans. Le 16 novembre 1907, présentant sa réforme agraire à la Douma, Stolypine répond à tous les partisans (quelle que soit l’époque) de la « conception russe » : « Tant que le paysan sera pauvre, tant qu’il ne jouira pas de la propriété individuelle de la terre, tant qu’il se trouvera pris de force dans l’étau de l’obchtchina, il restera un esclave, et aucune loi écrite ne lui confèrera les bienfaits de la liberté civile33. »
Monarchiste et conservateur, Piotr Stolypine voit la « vraie liberté » dans la conjugaison des libertés civiles, du sens de l’État et du patriotisme ; et cette « liberté authentique » a pour vecteur le « petit propriétaire terrien… travailleur, ayant le sens de sa dignité personnelle » et apportant au village « la culture, l’instruction et la satiété34 ».
L’organisation du transfert des paysans qui manquent de terre (pour ceux qui le souhaitent) au-delà de l’Oural (en Sibérie, Extrême-Orient, Asie centrale) constitue une part importante du programme de réforme agraire de Stolypine. Entre 1906 et 1913, quelque trois millions et demi de paysans franchissent ainsi l’Oural.
Le Premier ministre est en butte aux attaques de droite et de gauche, parce que son programme « mise sur les forts ». Les adversaires de Stolypine citent le discours qu’il a prononcé à la Douma le 5 décembre 1908, répondant à ceux qui tentaient de semer l’affolement par des descriptions de paysans ivrognes, buvant la totalité de leurs terres : « Quand nous rédigeons des lois pour tout le pays, il nous faut songer aux forts et aux sages, non aux faibles et aux ivrognes35. » La gauche prétend donc que Stolypine mise sur les « koulaks exploiteurs », la droite sur « un schisme dans les campagnes » – idée antirusse, antinationale.