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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Quelques jours après le renvoi de Witte, le tsar signe les « Lois fondamentales de l’État », entérinées le 27 avril 1906. Elles représentent, de fait, une Constitution, bien que le terme ne soit pas employé, parce qu’il implique une limitation du pouvoir autocratique. Les « Lois » proclament que le « pouvoir autocratique suprême » est détenu par l’empereur, mais elles évoquent aussi les droits et les devoirs des citoyens, ainsi que l’instauration d’un Conseil et d’une Douma d’État. Selon l’article 44, « aucune loi nouvelle ne peut entrer en vigueur sans l’approbation du Conseil d’État (qui devient ainsi une sorte de “Chambre Haute”) et de la Douma ».

Les « Lois fondamentales » transforment la Russie en monarchie dotée d’une Douma, où le pouvoir autocratique doit apprendre à vivre avec un Parlement. L’existence de ce dernier est ressentie on ne peut plus péniblement par l’empereur. L’historien américain Martin Malia qualifie Sergueï Witte et son successeur, Piotr Stolypine, de « mini-Bismarck », ou de « Bismarck sans Guillaume Ier ».

Dans sa lettre d’adieu à Witte, l’empereur ne retient qu’une victoire de son Premier ministre : « L’heureuse conclusion de l’emprunt. » C’est, écrit Nicolas II, la « plus belle page de votre action. C’est une grande victoire morale du gouvernement, le gage de la tranquillité future et du paisible développement de la Russie9 ».

La guerre contre le Japon et les secousses révolutionnaires portent un coup très dur aux finances russes. Il faut de l’argent. Le grand marché, pour la Russie, est la France. Sergueï Witte s’adresse au « groupe chrétien » de banques, dirigé par la Banque de Paris et des Pays-Bas, qui a à sa tête E. Neitzlin. Le second groupe, « juif », commandé par les Rothschild, est prêt à concéder un emprunt à la Russie, à la condition que les juifs y voient leur situation s’améliorer. Witte ne veut pas lier les négociations financières à la « question juive », connaissant la position de Nicolas II sur ce sujet. Le banquier français, lui, attire au « syndicat des banques » des financiers étrangers, anglais, néerlandais, autrichiens, allemands, américains et russes.

L’obtention d’un crédit est un problème qui ressortit, certes, au domaine financier, mais aussi, et surtout, à celui de la politique extérieure. À la conférence sur le Maroc, qui se tient à Algésiras (Espagne), en janvier 1906, la Russie soutient résolument la France contre l’Allemagne. En représailles, et sur l’injonction de Guillaume II, les banques allemandes refusent de prendre part à l’emprunt. Elles sont suivies par l’Américain Morgan. L’ouvrage du statisticien allemand Rudolf Martin, qui prédisait la défaite de la Russie dans la guerre contre le Japon et la faillite inévitable de l’Empire russe, sert de fondement théorique au refus des banquiers allemands.

Les arguments de Rudolf Martin se déploient dans deux directions. Il rappelle tout d’abord le point de vue du fondateur de l’école historique allemande en économie politique, Wilhelm Roscher, pour lequel les emprunts étrangers ne servent qu’à augmenter la puissance du pays emprunteur. « Dans le cas d’emprunts extérieurs, écrit-il en 1894, l’État a déjà l’avantage que tout son capital intérieur lui demeure, sous forme de réserve intacte. » Roscher ajoute que la Russie, dont les créditeurs sont, pour la plupart, hors de ses frontières, a la possibilité, en cas de difficultés financières, de se déclarer en faillite, portant par là même un coup très dur à ceux qui lui ont consenti des prêts10. Le second argument de Martin, convaincu de la banqueroute inévitable de la Russie, est le coup qui frappera la France, où plus de dix milliards de francs sont garantis par l’État russe.

Rudolf Martin fait sa démonstration : que la France consente donc des emprunts à la Russie ! Ce sera tant pis pour les Français et pour les Russes, et tant mieux pour l’Allemagne11.

Sergueï Witte visait un crédit de deux millions sept cent cinquante mille francs, mais, « conséquence de la perfidie de l’Allemagne et de Morgan12 », il ne sera que de deux millions deux cent cinquante mille francs (843 750 000 roubles), au taux annuel de 6 %. C’est pourtant, note fièrement Witte, « le plus gros emprunt jamais obtenu dans un État étranger, de toute l’histoire des peuples… Il donna au gouvernement impérial la possibilité de survivre à toutes les péripéties des années 1906-1910, en le dotant d’une réserve qui, s’ajoutant au retour des troupes de Transbaïkalie, restaurait l’ordre et la confiance du pouvoir dans ses propres actes13 ».

Après sa nomination aux fonctions de Premier ministre en remplacement de Witte, Ivan Goremykine, âgé de soixante-sept ans, fait, durant deux mois et demi, la démonstration de son incompétence. Nicolas II confie alors le « rétablissement de l’ordre » au gouverneur de Saratov, Piotr Stolypine. Pendant cinq ans, Stolypine habituera progressivement la Russie à un nouveau système étatique : la monarchie avec Douma.

Le nouveau président du Conseil est nettement plus jeune que ses précédesseurs : il a tout juste quarante-quatre ans. Issu d’une ancienne famille noble, il fait, à la différence de Witte, partie du sérail bien qu’il passe pour « libéral », et il prend la tête du gouvernement, sans avoir derrière lui une carrière dans la bureaucratie pétersbourgeoise. Après des études à la faculté de mathématiques et de physique de l’université de Pétersbourg, et une thèse consacrée à l’agriculture, Stolypine entre au ministère de l’Intérieur. Treize ans durant (1889-1902), il est maréchal de la noblesse et président du Congrès des Médiateurs à Kovno, sur les marches occidentales de l’empire. En 1902, il est nommé gouverneur de Grodno, puis, un an plus tard, de Saratov. Il devient ainsi le plus jeune gouverneur du pays.

Le gouvernement de Saratov est l’un des principaux foyers de troubles agraires. Piotr Stolypine fait la preuve de ses talents d’administrateur et de son courage personnel ; il pacifie relativement rapidement le territoire dont il a la charge. L’action du gouverneur de Saratov attire l’attention du tsar. Stolypine est nommé ministre de l’Intérieur dans le gouvernement Goremykine et, après le renvoi du vieux bureaucrate, il prend la tête du Conseil, tout en conservant le portefeuille de l’Intérieur.

On prête à Stolypine des propos qu’il n’a pas tenus : « D’abord l’apaisement, puis la réforme. » Cette formule traduit, en effet, le programme du nouveau chef du gouvernement, mais en le simplifiant à l’extrême. La révolution est déjà vaincue, même si elle n’en a pas conscience. Dans sa première déclaration publique, Stolypine évoque la situation du pays : « Au cours des deux dernières années, le mouvement révolutionnaire se manifeste avec une force extraordinaire. Il s’est particulièrement renforcé depuis ce printemps. » Le président du Conseil énumère : « Mutineries à Sébastopol, à Sveaborg, dans le port de Reval, à Cronstadt, assassinats de personnages officiels et d’officiers de police, agressions et pillages se succèdent14. » Il ne s’est pas écoulé un mois depuis la nomination de Stolypine, que, déjà, les « maximalistes15 » font sauter la datcha du Premier ministre dans l’île Aptekarski : sa fille et son fils sont gravement atteints, l’attentat fait vingt-sept morts et trente-trois blessés. La nécessité de « pacifier » apparaît avec encore plus de force.

On entreprend donc d’écraser la révolte. La simplification de la formule : « D’abord l’apaisement, puis la réforme », réside dans le fait qu’en réalité, Stolypine conjugue les deux : la lutte contre la révolution s’accompagne de la mise au point d’un programme de réformes et d’un début de réalisation.

La plupart des contemporains jugent négativement la politique de Piotr Stolypine. On voit en lui, tantôt – l’aile gauche de la société – un ennemi de la révolution, tantôt – l’aile droite – un réformateur radical. Vassili Maklakov, l’un des plus brillants orateurs des Deuxième et Troisième Doumas, qui prône les idées des « Cadets » et apparaît donc comme un adversaire idéologique de Stolypine, reviendra sur ses positions, de nombreuses années plus tard : « Pour parler la langue d’aujourd’hui, écrira-t-il en 1954, Stolypine incarnait la politique que l’on qualifie d’ordinaire de “politique de gauche faite de la main droite”16. »

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