Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
De nouvelles élections mettent en place une Douma encore plus à gauche que la première. Les sociaux-démocrates se présentent et emportent soixante-cinq sièges ; les « travaillistes », proches des socialistes-révolutionnaires (qui ont eux-mêmes trente-sept représentants), se retrouvent avec cent quatre députés. Le « bloc de gauche » acquiert une immense influence au sein de la Douma, qui compte cinq cent dix-huit députés. C’est un revers, en revanche, pour les « Cadets » qui n’obtiennent que quatre-vingt-dix-neuf mandats. Le « bloc de droite » – Parti conservateur des « Octobristes » et organisations « Cent-Noir » – a cinquante-quatre députés. Les sièges restants sont occupés par les délégués de petits partis et groupuscules, changeant d’opinion au gré de leur humeur.
On peut trouver de nombreuses explications rationnelles au profil « de gauche » de la Deuxième Douma. Un fait étrange, toutefois, retient l’attention de l’historien : après l’effondrement de l’Empire soviétique, tous les pays postcommunistes (à l’exception de la République tchèque et, plus récemment, de la Roumanie) porteront au pouvoir, lors des deuxièmes élections, la « gauche », autrement dit les Partis communistes qui semblaient à jamais discrédités par des décennies de gouvernement totalitaire. Là encore, les explications rationnelles ne manquent pas. Mais il y a sans doute, aussi, des causes irrationnelles, mettant en évidence un lien mystérieux, incompréhensible au premier abord, entre ces « deuxièmes élections » et les opinions de « gauche » des électeurs.
La Deuxième Douma, comme la Première, piaffe d’impatience. Elle reprend la confrontation avec le gouvernement, persuadée qu’elle est de représenter la « volonté populaire ». Alexis Souvorine consigne dans son journal, sous un chiffre connu de lui seul : « Il n’y a personne à la Douma. Beaucoup de bandits, une nuée de destructeurs, mais personne qui puisse gouverner… » Et l’éditeur du Temps nouveau poursuit, à propos de l’état d’esprit des élus du peuple : « La Douma aimerait déverser des insultes sur les ministres. Un député a dit : “Je n’ai pas peur d’un sergent de ville, et encore moins d’un ministre. Ce sont eux qui doivent avoir peur25.” »
La dissolution de la Première Douma et l’élection de la Deuxième placent sur le devant de la scène russe Piotr Stolypine. D’une part, il obtient le poste de président du Conseil ; d’autre part, et peut-être surtout, il est le seul ministre russe à faire preuve d’un remarquable talent d’orateur, ce qui le rend capable de défier les plus beaux parleurs de la Douma. Sentant la pression du « bloc de gauche », que renforce la fraction « cadet », et comprenant le désir des députés de faire peur aux sergents de ville et aux ministres, Stolypine réplique avec assurance et audace : « Vous ne nous intimiderez pas ! »
L’avertissement du Premier ministre est dirigé contre la majorité de centre gauche de la Douma, qui tente de toutes ses forces de contrecarrer les réformes, les jugeant trop tardives et insuffisantes. Mais les réactionnaires radicaux mènent aussi une campagne effrénée contre la politique de Stolypine et l’homme lui-même. L’un de leurs organes de presse est le journal L’Étendard russe (Russkoïé znamia), édité par Doubrovine. Répondant au défi du Premier ministre, le journal de Doubrovine déclare : « Que Stolypine sache que le peuple russe orthodoxe ne fait que rire de son “Vous ne nous intimiderez pas” ! Le temps viendra – et il n’est plus loin – où nous ne permettrons plus d’endormir les citoyens russes avec des promesses de Constitution étrangère et autres délires cadets. Non, tout indique que l’heure a sonné de régler la totalité des comptes politiques avec l’actuel gouvernement Stolypine26. »
Les attaques de L’Étendard russe ne feraient que rétablir l’équilibre face aux attaques de la « gauche », si la « droite » n’obtenait soudain le soutien inattendu de l’empereur. Le 4 juin 1907, Nicolas II adresse un télégramme au président de l’Union du Peuple russe, Doubrovine : « Annoncez à tous les présidents de sections et à tous les membres de l’Union du Peuple russe qui m’ont fait parvenir l’expression de leurs sentiments, que je leur suis profondément reconnaissant tant de leur dévouement que de leur empressement à servir le trône et le bien de la chère patrie. Je suis certain qu’à l’heure actuelle tous les Russes qui me sont véritablement fidèles et qui aiment vivement leur patrie se trouveront plus serrés encore autour de mon trône. En augmentant sans cesse leurs rangs, ils m’aideront à régénérer en paix notre grande Russie sacrée, tout en améliorant le sort de son grand peuple. Que l’Union du Peuple russe me soit un vrai soutien. Qu’elle serve à tout le monde et en toute occasion de modèle de légitimité et d’ordre. Nicolas. »
Ce texte est si inattendu, les louanges adressées à l’organisation « Cent-Noir » si outrancières qu’Alexis Souvorine, convaincu qu’il s’agit d’un faux, refuse de faire paraître le télégramme dans son Temps Nouveau, pourtant monarchiste. « Notre Souverain s’est trouvé un beau parti », note-t-il tristement dans son journal27.
Nicolas II envoie son télégramme à Doubrovine après la dissolution de la Deuxième Douma. Cette dernière ne siège pas plus longtemps que la précédente : le 3 juin 1907, violant le manifeste du 17 octobre, le gouvernement l’interdit. D’emblée, elle avait déplu à Nicolas II. De son côté, Piotr Stolypine avait cherché des modes de coopération, dont les « Cadets » ne voulaient pas. La majorité des députés refusait ainsi de condamner la terreur révolutionnaire, tout en condamnant volontiers celle de droite, ou la « terreur gouvernementale ». Le prétexte invoqué pour la dissolution est le refus de la Douma de livrer à la police des députés sociaux-démocrates, appréhendés tandis qu’ils rencontraient les représentants d’organisations politiques au sein de l’armée. De tels liens existaient dans la réalité, mais pour faciliter le travail de la police, la section pétersbourgeoise de l’Okhrana avait, en l’occurrence, utilisé des provocateurs et pris les députés « la main dans le sac ».
Député de la Deuxième Douma, Vassili Maklakov donne une autre explication du « coup de force » – la dissolution – perpétré par le pouvoir : le refus de l’Assemblée de traiter le grand problème de la Russie, la question paysanne, comme le veut Stolypine.
La dissolution de la Deuxième Douma ne signifie pas pour autant la fin du « parlementarisme » russe. L’élection d’une Troisième Douma est fixée. La nouvelle assemblée doit être convoquée le 1er novembre 1907. Mais l’expérience des deux premières Doumas a servi de leçon au gouvernement qui modifie la loi électorale. On s’adapte peu à peu au système parlementaire, on tente de trouver des modes de collaboration entre pouvoirs exécutif et législatif. Au sein de la Troisième Douma, l’aile droite – depuis les représentants des gros propriétaires terriens jusqu’aux nationalistes les plus extrémistes – obtient 33,2 % des suffrages ; le Parti du 17 Octobre, qui défend les intérêts de la bourgeoisie industrielle et commerçante, 34,8 % ; les « Cadets » perdent la place de leader qui était la leur dans les deux précédentes assemblées. La nouvelle loi électorale restreint considérablement les droits des minorités nationales. Les partis révolutionnaires sont représentés à la Troisième Douma, et parmi eux les bolcheviks (quatre d’entre eux entrent dans la fraction social-démocrate).