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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Les marches – royaume de Pologne, gouvernements de la Baltique, région du Sud-Ouest (Petite-Russie), Sibérie, Caucase, Finlande, Asie centrale – s’embrasent. Dans chacune de ces régions, le mouvement révolutionnaire prend un tour particulier. Vassili Klioutchevski qui, nous l’avons vu, explique l’expansion territoriale de la Russie par la nécessité politique, qualifie le conflit contre le Japon de « guerre la plus funeste et la plus accablante qu’ait jamais menée la Russie » ; il estime toutefois que le nord de la Manchourie est « indispensable à la défense de la Sibérie-orientale et de la région du Primorié33 ». Vassili Klioutchevski perçoit clairement la fragilité de l’empire.

La grande différence entre les marches occidentales et orientales, dans la nature du mouvement révolutionnaire, réside dans le fait ce qu’en Pologne, en Finlande et, pour partie, dans les gouvernements de la Baltique, les slogans nationaux jouent un rôle important, cependant que dans le Caucase et en Asie centrale, la question paysanne est, comme en Petite-Russie et en Russie centrale, primordiale.

L’une des grandes techniques de lutte contre la révolution consiste à attiser les querelles nationales. La police organise des pogroms. En août 1905, un véritable massacre a lieu à Bakou et à Choucha. On compte des centaines de morts de part et d’autre, dans cet affrontement entre Arméniens et Azéris – ces derniers étant alors qualifiés de Tatars. Ces heurts sanglants, qui frappent les contemporains par le nombre de tués, méritent également l’attention des historiens par le fait qu’un des premiers signes annonciateurs de l’effondrement de l’Empire soviétique sera les massacres d’Arméniens à Bakou et à Stepanakert (nom soviétique de l’ancienne Choucha). En trois quarts de siècle, le pouvoir communiste se révélera incapable de remédier aux maux de la Russie. Lui aussi, aura ses « experts », convaincus que les affrontements des diverses nationalités ne peuvent qu’aider le centre à conserver son pouvoir.

L’arme essentielle de lutte contre la révolution sur les marches demeure, comme au centre, la force militaire. Le calme ne revient qu’en Finlande, après que la Grande-Principauté a recouvré son autonomie. Brossant un tableau de la situation dans le pays, Sergueï Witte énumère : « Les gouvernements baltes… étaient presque en état de siège, les troupes de la région militaire de Vilna y étaient sur le pied de guerre… Des districts entiers et des villes du Caucase étaient en pleine émeute… Le royaume de Pologne était en révolte presque ouverte, mais la révolution se cantonnait dans ses limites, ne débordant que çà et là sur l’extérieur, parce que les forces armées y étaient assez conséquentes et que s’y trouvait le gouverneur-général Skalon qui, sans être un aigle, se montrait courageux… »

L’homme d’État en conclut : là où le pouvoir est aux mains d’un gouverneur résolu, qui ne vacille pas, le mouvement révolutionnaire ne s’étend pas ; là où le pouvoir est détenu par un représentant indécis du pouvoir, des soulèvements se produisent. « Ainsi, dans le Caucase, où le comte Vorontsov-Dachkov mène une politique qui se traduit par une alternance constante de mesures réactionnaires et des plus libérales34. »

En octobre 1905, partis révolutionnaires et unions professionnelles organisent la première grève politique générale de l’histoire de Russie, à laquelle s’associent les chemins de fer. Nicolas II écrit à sa mère, le 19 octobre : « … Tu as, bien sûr, le souvenir de ces jours de janvier que nous avons passés ensemble à Tsarskoïé… Or, ils ne sont rien, en comparaison des jours d’aujourd’hui. Les grèves des voies ferrées, commencées aux environs de Moscou, ont aussitôt gagné toute la Russie. Pétersbourg et Moscou se sont retrouvés coupés des gouvernements intérieurs… Après les chemins de fer, la grève s’est étendue aux fabriques et aux usines, et même, ensuite, aux administrations des villes. Peux-tu imaginer pareille ignominie ?… Il n’était question que de grèves, de sergents de ville, de Cosaques et de soldats assassinés, de désordres, de troubles et d’agitation35… »

Nicolas II pourrait ajouter la naissance, à Pétersbourg, pour conduire la grève générale, d’un Soviet des députés ouvriers, embryon de deuxième pouvoir. C’est alors qu’on voit apparaître, dans le lexique politique, le mot « Achéron », emprunté à la mythologie grecque. Hommes politiques et publicistes russes voient dans le mouvement révolutionnaire un fleuve infernal, dont les vagues menacent de submerger tout et tout le monde. La révolution se transforme en confrontation de deux forces terribles : l’autocratie et l’« Achéron ». Tout en craignant que les vagues de ce dernier ne viennent les frapper, les courants libéraux n’en tiennent pas moins l’autocratie pour leur principal ennemi. « Le libéralisme, se souvient Vassili Maklakov, se crut donc obligé de s’appuyer sur… l’Achéron36. »

Évoquant, en émigration, les événements de 1905, le libéral Iossif Hessen brosse un terrible tableau du chaos révolutionnaire : « Des troupes démobilisées, rentrant en désordre d’Extrême-Orient, saccageaient tout sur leur passage. Des gibiers de potence, commandités par l’administration locale, organisaient, dans les villes, des massacres de juifs et d’intellectuels. Les partis révolutionnaires attaquaient la police et les gendarmes à coups de bombes et de revolvers, et, sous la conduite du Soviet des députés ouvriers et paysans, qui venait de se former, forçaient la population à une deuxième, puis une troisième grève générale, manifestement vouée à l’échec. Aujourd’hui qu’est révélé le rôle immense joué par la provocation dans les mouvements sociaux, on a peine à imaginer que l’organisation de ces grèves, comme de l’insurrection armée de décembre à Moscou, ait pu – contre tout bon sens – s’effectuer sans qu’elle y mît la main37. »

L’insurrection armée, déclenchée à Moscou en décembre 1905, est le point culminant de la révolution qui agitera le pays encore de longs mois, mais en perdant implacablement de sa vigueur. Deux jours après avoir pris une décision qui lui coûte terriblement, Nicolas II écrit à sa mère : « Durant ces effroyables journées, j’ai vu constamment Witte. Nos entretiens commençaient le matin et s’achevaient le soir, dans la complète obscurité. Il fallait choisir entre deux voies : nommer un militaire énergique et s’efforcer, de toutes les forces, d’écraser la sédition ; ou bien, accorder les droits civiques à la population – liberté de parole, de la presse, de réunions, d’unions, etc. Avec, en outre, l’obligation de faire passer tous les projets de loi par une Douma d’État… Il ne s’agit rien moins que d’une Constitution. Witte défendait ardemment cette voie. Et tous ceux auxquels je m’adressais me répondaient comme Witte38. » Le 17 octobre 1905, Nicolas II signe le manifeste marquant formellement la fin du pouvoir absolu en Russie.

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