Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Le contexte change cependant, et Nicolas lui-même est contraint de l’admettre. Les journaux débattent de projets de réformes radicales. En octobre 1904, à Paris, se réunissent les délégués des mouvements libéraux et des partis révolutionnaires, qui décident de coordonner leur action contre le régime autocratique. En novembre de la même année, a lieu, à Pétersbourg, un congrès des acteurs les plus modérés des zemstvos, qui réclament la liberté de parole et de la presse, l’inviolabilité de la personne, l’égalité des paysans avec toutes les autres couches de la société, la convocation d’une assemblée de « représentants du peuple librement élus », la participation des délégués du peuple au travail législatif, à la préparation du budget de l’État et au contrôle des activités de l’administration.
Contemporains des événements et historiens s’accordent sur un point : la révolution commence le 9 janvier 1905. Après la prise du pouvoir par les bolcheviks, le 9 janvier (22 février, selon le nouveau calendrier) sera férié. Il faudra attendre que Staline décide que la révolution n’est plus à la mode, pour que le peuple soviétique cesse de célébrer l’anniversaire du « Dimanche sanglant ».
Au matin du dimanche 9 janvier 1905, les ouvriers de Pétersbourg, porteurs d’une pétition, partent en cortège vers le Palais d’Hiver, pour prier le tsar de satisfaire leurs revendications : journée de travail de huit heures et augmentation de salaire. L’organisateur de la manifestation est l’« Union des ouvriers russes des fabriques et usines », dirigée, nous l’avons dit, par le pope Grigori Gapone, agent de l’Okhrana. L’initiateur de la « Société », Sergueï Zoubatov, protecteur de Gapone, est convaincu de la nécessité d’une union des ouvriers et du tsar. Le progrès n’est possible en Russie, il en est certain, que grâce à l’autocratie. Zoubatov aime à répéter : « Au temps d’Ivan IV le Terrible, on écartelait et on arrachait les narines. Au temps de Nicolas II, nous sommes au seuil du parlementarisme28. »
Le « Dimanche sanglant » semble grossir, comme une loupe, les particularités de l’époque : un mouvement de protestation organisé par l’Okhrana ; un agent de la police secrète à la tête d’un mouvement d’ouvriers aux revendications modérées, qui déclare haut et fort sa loyauté à la monarchie ; une attitude du pouvoir inexplicablement dure : on tire sur cette manifestation pacifique. Selon les données officielles, on dénombre quatre-vingt-seize tués et trois cent trente-trois blessés (dont trente-quatre mourront des suites de leurs blessures). Les sources non officielles parlent de centaines de tués (entre huit cents et mille). Nicolas II n’est pas à Pétersbourg. Le 9 janvier, il note dans son journal : « Rude journée ! De graves désordres ont eu lieu à Pétersbourg, des ouvriers ayant souhaité marcher jusqu’au Palais d’Hiver. La troupe a dû tirer en divers points de la ville, il y a eu de nombreux morts et blessés29. » Pourquoi la troupe a-t-elle « dû tirer » ? – la chose demeure mystérieuse. Diverses explications ont été avancées, en particulier celle d’un « complot de la camarilla » contre Nicolas II, visant à le remplacer par un « tsar fort ». Le biographe le plus récent du dernier empereur juge cette version des événements « séduisante », mais par trop romantique. « En Russie, écrit-il, on adore trouver des conspirations, là où il n’y a, d’ordinaire, que je-m’en-foutisme pur. Quelqu’un n’a pas vérifié quelque chose ni prévenu quelqu’un… Quelqu’un, désireux de se garantir, a fait venir la troupe et éloigné le tsar de Pétersbourg… C’est par bêtise ou par paresse que, le plus souvent, adviennent chez nous de terribles et grands événements30. » Ainsi l’historien russe de 1993 considère-t-il le « Dimanche sanglant ». Un contemporain des événements rapporte le choc produit sur tous par ce mitraillage d’une foule désarmée qui allait trouver le tsar, avec des icônes et des chants. « La fusillade montra combien le pouvoir surpassait en puissance la foule sans armes, mais aussi que les fondements mêmes du pouvoir commençaient à vaciller31. »
À la fin de décembre 1904, est tombée l’annonce de la chute de Port-Arthur, renforçant les tendances antigouvernementales. 1905 s’ouvre sur le « Dimanche sanglant » et, le 4 février, à Moscou, le grand-duc Sergueï Alexandrovitch (oncle de Nicolas II) est assassiné par un membre de l’Organisation de combat. Le terroriste, Ivan Kaliaev, est jugé rapidement et sans pitié : il est pendu le 10 mai. L’assassin de Plehwe, Iegor Sazonov, est condamné, non à mort, mais aux travaux forcés à perpétuité. Ces écarts entre les châtiments trahissent l’incapacité du pouvoir à choisir une politique de résistance à la révolution.
Après le 9 janvier, le ministre de l’Intérieur, le « libéral » Sviatopolk-Mirski, est « remercié » et remplacé par Alexandre Boulyguine. Simultanément, « aux fins de préserver l’ordre étatique et la sécurité publique », on crée un poste de gouverneur-général de Saint-Pétersbourg, doté de pouvoirs extraordinaires. Nicolas II le confie à l’ancien chef de la police de Moscou, le général Dmitri Trepov. Toute la police de l’empire se trouve entre ses mains. Le général Trepov entrera dans l’histoire par un ordre qu’il donnera à la police chargée de disperser les manifestations d’ouvriers : « Ne pas ménager les cartouches32 ! »
Le choix du général Trepov s’explique par la confiance qu’il inspire à l’empereur. Mais l’important, ici, tient moins à la personnalité de l’homme chargé de remettre de l’ordre, qu’à la nomination simultanée, de fait, de deux ministres de l’Intérieur ; ou, selon l’interprétation des contemporains, d’un ministre et d’un dictateur. En une journée, le 18 février 1905, sont promulgués trois actes gouvernementaux contradictoires : un manifeste impérial appelant les « bonnes volontés de toutes les couches de population et de tous les ordres » à favoriser l’anéantissement de la sédition et à s’opposer aux troubles ; un oukaze du Sénat ordonnant au Conseil des ministres d’examiner et d’étudier les propositions de réformes étatiques adressées par les associations et les personnes privées ; un rescrit au ministre de l’Intérieur sur la nécessité de convier les représentants du peuple à prendre part aux « travaux préparatoires et à l’examen des propositions de lois ».
Dans ce rescrit, la Couronne donne publiquement, pour la première fois, son accord pour la convocation d’une assemblée représentative. Le manifeste, cependant, affirme l’intangibilité du pouvoir autocratique. À la fin de février, vient la nouvelle de la lourde défaite subie par l’armée russe à Moukden.
La révolution ne cesse de rallier de nouvelles couches de la population.
Les paysans incendient les propriétés nobles – c’est ce que l’on appelle les « désordres agraires ». Les ouvriers organisent des grèves, accompagnées de manifestations de rues qui dégénèrent en heurts avec la police. Au cours de l’été 1905, a lieu la mutinerie du cuirassé Prince Potemkine de Tauride. Le drapeau rouge, hissé sur ce bâtiment militaire, deviendra le symbole de la révolution de 1905. L’intelligentsia libérale vire rapidement « à gauche ». On voit naître une multitude d’unions professionnelles, touchant toute la Russie : union des ingénieurs et des techniciens, des avocats, des médecins, des agronomes, des statisticiens, etc. Au début du mois de mai 1905, le congrès des délégués des organisations professionnelles, réuni à Moscou, crée une « Union des unions » et se dote d’un programme politique : il revendique la convocation d’une Assemblée constituante. Complètement désorienté, le gouvernement ballotte de droite et de gauche. De la façon la plus inattendue, le général Trepov accepte soudain la restauration des autonomies universitaires, donnant ainsi satisfaction aux revendications des professeurs et des étudiants. Les universités jouissent désormais de l’extra-territorialité (la police n’a plus le droit d’y pénétrer) et deviennent, dans les villes, le centre du mouvement révolutionnaire.