Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Et beaucoup n’auront pour pitance que le sang et la mort.
Mikhaïl LERMONTOV.
1830.
Le jeune poète fait sa terrible prédiction à l’époque romantique : pressentiments et sombres prophéties ont alors cours en littérature. Au début du XXe siècle, la « décadence » est en vogue et tous regardent l’avenir d’un œil désabusé. Tout annonce une issue fatale : la révolution de 1905, avec le « Dimanche sanglant », le tremblement de terre qui, en 1908, anéantit Messine, les assassinats terroristes, les exécutions. Alexandre Soljénitsyne est catégorique : l’assassinat de Stolypine est la ligne de démarcation ; dès cet instant, la Russie marche inéluctablement vers la révolution.
Les historiens soviétiques, convaincus que Marx leur a donné la clef permettant de comprendre le passé, le présent et l’avenir, l’affirment : la révolution d’Octobre était inéluctable, ainsi le veulent les lois de l’histoire.
Impossible de démontrer ni de réfuter pareille assertion. Les considérations sur ce qui aurait pu advenir ou non, sont de peu d’intérêt. Les faits, seuls, méritent l’attention. Ils indiquent qu’à compter de 1908, la Russie, sortie de la crise révolutionnaire, connaît une période remarquablement florissante.
Ce temps est aujourd’hui considéré comme l’« Âge d’argent » de la culture russe. Un historien américain constate : « Pour la première fois, le monde occidental suivait la Russie, lui empruntant son style, ses goûts et ses valeurs spirituelles1. »
Dans les beaux-arts, en musique, en littérature, en peinture, au théâtre, on explore de nouvelles voies, on expérimente de nouvelles formes. Témoin des changements en préparation, Vassili Klioutchevski se plaint de la « baisse du niveau de la morale publique » ; il déplore la « soif de spectacles et d’émotions fracassantes qui a saisi les masses, les théâtres de quatre sous, les tripots qui se sont multipliés dans les grandes villes2 ». C’est un signe des temps et la conséquence d’une augmentation du niveau de vie. Le salaire des ouvriers et des employés connaît une hausse considérable ; les salariés ont nettement plus de possibilités de défendre leurs intérêts, à travers les syndicats, la coopération, les caisses d’assurance, etc.
L’instruction fait également de grands progrès. La meilleure preuve en est fournie par les nouvelles recrues de l’armée. En 1875, 21 % des soldats savaient lire et écrire ; en 1913, ils sont 73 %.
L’économie continue de se développer. Certes, la Russie a toujours du retard sur les plus grands États européens. Mais en levant le principal obstacle, la réforme agraire a ouvert de nouvelles perspectives économiques.
La vie russe surprend ses propres adversaires par son dynamisme. L’Autrichien Hugo Ganz publie, en 1904, un livre intitulé La Chute de la Russie. Un dirigeant russe, dont le nom n’est pas prononcé, annonce à son interlocuteur autrichien la faillite inévitable de la Russie, « athlète à la musculature développée, mais atteint d’une maladie de cœur incurable ». En 1906, l’Allemand Rudolf Martin parvient à la conclusion que la « poursuite de la révolution russe exclut pour longtemps la Russie… du rang des grandes puissances influentes… ». Et d’ajouter, avec une satisfaction manifeste, que le destin, favorable à l’Empire germanique, « lui a donné une chance inopinée de renforcer ainsi considérablement, de façon pacifique, sa puissance3 ».
Le Français Edmond Théry évalue tout autrement l’avenir de la Russie. Prenant pour hypothèse de départ que le développement « des grands peuples européens » sera, entre 1912 et 1950, analogue à celui des années 1900-1912, il en déduit que « vers le milieu du présent siècle, la Russie dominera l’Europe, sous le rapport tant politique qu’économique et financier4 ».
À tous les niveaux et dans tous les domaines, les statistiques font état de l’immense dynamisme de la Russie. Contentons-nous de donner un chiffre : en dix ans (1902-1912), la population du pays est passée de cent trente-neuf millions trois cent mille habitants à cent soixante et onze millions cent mille. Occupant la première place en Europe par le nombre d’habitants et la superficie (54,1 % de l’Europe, sans compter les possessions d’Asie), l’Empire russe est, aux yeux du monde, une grande puissance, promise à un grand avenir. L’horizon, toutefois, est assombri par les problèmes politiques.
Il y a, bien sûr, les difficultés naturelles d’un État effectuant des réformes radicales et passant de l’« ancien régime » à une ère nouvelle. Mais la Russie a aussi un problème spécifique, la Cour, qui résiste aux changements et s’appuie sur les cercles les plus conservateurs de la noblesse terrienne, sentant le pouvoir lui échapper.
Karl Popper reprochait aux philosophes – de Platon à Rousseau et Marx – de mal poser la question essentielle. Le penseur anglais estimait en effet qu’il convenait de se demander, non pas « qui doit gouverner ? », mais « comment mettre en place des institutions politiques telles, qu’elles ne donneront guère de possibilité aux hommes politiques les plus incompétents et les plus malhonnêtes de causer trop de tort ? ».
Ces institutions politiques n’existent pas en Russie. Le gouvernement fonctionne, dirigé, après l’assassinat de Stolypine, par Vladimir Kokovtsev qui, auparavant, a occupé pendant dix ans le poste de ministre des Finances. S’il n’a pas l’envergure d’un Witte ou d’un Stolypine, c’est un fonctionnaire expérimenté, qui s’entend magnifiquement à gérer l’appareil bureaucratique. La Douma fonctionne également. On lui reproche, à juste titre, son conservatisme et de compter pléthore de députés de droite. Mais elle ne sert pas seulement à restreindre l’autocratie, elle forme aussi la conscience politique des citoyens.
La place centrale, au sein du système de gouvernement, est occupée par le tsar. Le manifeste qu’il a signé a modifié la nature du pouvoir qui a cessé d’être absolu. Au fond de lui, Nicolas II se refuse à l’admettre. L’impératrice, elle, rejette catégoriquement toute limitation de l’absolutisme. La personnalité du tsar, celle de la tsarine qui se sent constamment étrangère à la Cour, les poussent tous deux à chercher conseil et réconfort hors du monde réel.
Alexandre Ier se passionnait pour les doctrines mystiques et le spiritisme. Nicolas Ier s’intéressait énormément aux prophéties mystiques sur les grandioses perspectives de la Russie, que lui avait exposées, dans une lettre, le mathématicien et illuminé polonais Hoene-Wronski (1778-1853). Alexandre II consacrait beaucoup de temps au spiritisme et à l’astrologie. Son intérêt pour le baron Lamsdorf, médium allemand, fut partagé par Alexandre III et l’impératrice Maria, mère de Nicolas II. Au début du XXe siècle, l’intérêt pour les astres prend un tour passionné, frénétique. On y voit un signe des temps, on rappelle les triomphes de Cagliostro, à la veille de la Révolution française. Tous veulent jeter un coup d’œil du côté de l’avenir, demander conseil aux défunts, percer les secrets que – chacun, alors, en est convaincu – recèle avant tout l’Orient. Isis dénudée et autres écrits de Mme Blavatskaïa (cousine de Witte) connaissent un franc succès, de même que les pouvoirs magiques de Georges Gurdjieff (natif du Caucase), ou les médecines tibétaines tout aussi magiques du Bouriate Piotr Badmaïev.
Nicolas II et Alexandra sont engoués du guérisseur et hypnotiseur français Philippe. Alexis Souvorine évoque leur rencontre : « Anastasie de Monténégro5 s’était passionnée, à Nice, pour les tables tournantes. Elle recommanda Philippe à la souveraine. On le manda, on fit tourner les tables, on entreprit de faire venir le spectre d’Alexandre III qui se mit à conseiller Nicolas II6. » L’ironie du ton reflète l’opinion de Souvorine sur les tables tournantes ; l’allusion aux « conversations » de l’empereur avec l’esprit de son père montre qu’il y a, dans l’entourage proche du tsar, des gens prêts à initier le large public aux secrets de la Cour.