Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Cette nouvelle spirale du terrorisme en Russie a pour particularité d’être étroitement liée à la police.
Après l’assassinat de Sipiaguine, Viatcheslav Plehwe devient ministre de l’Intérieur. Alexandre Guerassimov, nommé par Plehwe à la tête de la section pétersbourgeoise de l’Okhrana, brosse le portrait de son chef, dans ses Mémoires écrits en émigration : un leader d’envergure, un homme trop imbu de sa personne, mais fort, ayant de l’autorité et tenant entre ses mains tous les fils de la politique intérieure22. Plehwe, écrit Guerassimov, « n’est mû que par une idée : il n’y a pas de révolution dans le pays. Tout cela n’est qu’inventions d’intellectuels. La masse des ouvriers et des paysans est profondément monarchiste. Il faut neutraliser les agitateurs et liquider sans hésiter les révolutionnaires »23.
Le programme de Sergueï Zoubatov (1863-1917), chef de la section moscovite de l’Okhrana, permet – du moins son auteur l’affirme-t-il – de régler les deux problèmes à la base de la théorie de Plehwe. Le nouveau ministre de l’Intérieur nomme Zoubatov à la tête de la section spéciale du département de la police, en lui confiant la question de la révolution. On prétend que les pyromanes font les meilleurs pompiers. Les policiers les plus efficaces sont produits, en Russie, par des gens qui, dans leur jeunesse, se sont passionnés pour les théories visant à saper le régime. Sergueï Zoubatov est l’un d’eux.
La grande idée de Zoubatov est de considérer la révolution, non comme un problème policier, mais comme une affaire politique. Sa mission, telle qu’il se la représente, consiste à rallier les ouvriers à l’autocratie, en les aidant à défendre leurs intérêts économiques contre les capitalistes. Piotr Zavarzine, l’un des gendarmes russes les plus fameux, successeur de Zoubatov à la section moscovite de l’Okhrana, écrit : « S. Zoubatov est non seulement un homme incontestablement fort, mais encore une personnalité hors du commun. » Zavarzine résume la situation de façon claire et concise : « Il n’y avait pas en Russie d’organisation nationale saine et le rêve de Zoubatov était d’en impulser la création. Partant de ce principe, il se fixa sur l’idée de légaliser, au sein d’une organisation ouvrière, une part minimale de la doctrine politique et économique prônée par les socialistes dans leurs programmes, mais sur la base de l’Autocratie, de l’Orthodoxie et de l’Esprit national russe24. »
Le programme de « socialisme policier » élaboré par Sergueï Zoubatov, est plus vaste que ne l’indique Zavarzine. En 1901, sous l’égide secrète de l’Okhrana de Moscou, donc de Zoubatov, est créée une « Société d’entraide des ouvriers des productions mécaniques ». La même année, à Minsk, des agents de Zoubatov organisent un « Parti juif ouvrier indépendant ». Le « père de la provocation » juge indispensable de contrôler, outre le mouvement ouvrier, les mouvements nationaux, et il commence par les juifs dont le rôle dans la révolution devient manifeste au début du siècle. En avril 1904, des partisans des idées de Zoubatov fondent, à Pétersbourg, une « Union des ouvriers russes des fabriques et usines de Saint-Pétersbourg », au sein de laquelle le pope Gapone, agent de l’Okhrana, a un rôle prépondérant.
Le programme politique de Sergueï Zoubatov est une des facettes de son combat contre la révolution. Il accorde une attention toute particulière à la lutte contre les partis révolutionnaires. Zoubatov est avant tout un excellent policier. Il apporte des innovations techniques, permettant bientôt à la police russe de rattraper son retard sur ses homologues d’Europe de l’Ouest : photographies de toutes les personnes appréhendées, étude des empreintes digitales, enregistrement systématique de tout individu mis en état d’arrestation, etc. Il dépasse même, et de beaucoup, les polices des autres pays dans le domaine de l’infiltration des organisations, groupements et unions révolutionnaires. Les agents secrets – voilà, de son point de vue, la clef de la réussite. Ses agents, qu’il envoie dans les organisations révolutionnaires, ne se bornent pas à être des observateurs. « Nous vous lancerons sur la piste de la terreur, explique-t-il aux prévenus qu’il recrute, et nous l’écraserons. » Zoubatov est un grand recruteur et il enseigne son art aux jeunes gendarmes : « Vous devez, messieurs, considérer votre collaborateur comme une femme aimée avec laquelle vous auriez une liaison secrète. Prenez-en soin comme de la prunelle de vos yeux. Un pas imprudent, et vous la couvrez d’opprobre25. »
Le terme de « collaborateur » ou « collaborateur secret » (en abrégé seksot) pour désigner un agent secret de la police, se conservera à l’époque soviétique.
Les succès de Sergueï Zoubatov, qui se heurte à des résistances dans les cercles conservateurs de l’Okhrana, sont incontestables. Au nombre de ses « proies », Evno Azef, devenu, avec l’aide et sous le contrôle de la police, chef de l’Organisation de combat des socialistes-révolutionnaires.
Infiltrées par deux provocateurs, agents secrets de la police, les organisations révolutionnaires, fournissent d’immenses possibilités aux organisateurs de provocations. Les terroristes, qui exécutent les ordres de leurs chefs au service de l’Okhrana, sont une arme puissante que l’on commence à utiliser pour promouvoir des idées politiques, écarter les fonctionnaires qui gênent la progression dans le service, vider des querelles entre départements de l’administration. Ardent partisan de l’utilisation d’un « système de provocation », Viatcheslav Plehwe en deviendra la victime. Il accepte que l’agent de l’Okhrana Azef prenne la tête de l’Organisation de combat. Un membre de cette dernière, Iegor Sazonov, lance une bombe sur la voiture du ministre de l’Intérieur, le 28 juillet 1904, et le tue.
L’assassinat de Plehwe, deuxième ministre de l’Intérieur en deux ans, ébranle l’opinion, la convainc de la toute-puissance des terroristes et de la faiblesse du pouvoir. La nomination à la tête du ministère de l’Intérieur du prince Sviatopolk-Mirski, qui déclare que le gouvernement veut instaurer des relations de « confiance » avec la société, est accueillie comme le début du « printemps », et semble prouver que le gouvernement, effrayé, est prêt à faire des concessions.
Le nouveau ministre présente à Nicolas II un projet de décret en faveur « d’importantes transformations intérieures ». Il prévoit, entre autres, d’accorder aux paysans l’ensemble des droits dont jouissent les autres couches sociales, de supprimer toutes les restrictions frappant les « vieux-croyants ». Évoquant la convocation par l’empereur, en novembre 1904, d’un conseil pour débattre du projet de Sviatopolk-Mirski, Witte souligne les progrès accomplis par le souverain dans sa « vision politique ». En effet, lorsque, auparavant, Witte disait à l’empereur : « Telle est l’opinion de la société », il entendait en réponse : « Mais qu’ai-je à faire de l’opinion de la société26 ? ».
Le tsar ne parvient à admettre la nécessité de prendre en considération l’opinion publique qu’au prix d’un immense effort. Le 9 décembre 1904, le Messager du gouvernement annonce que le président du Zemstvo de la province de Tchernigov a télégraphié au souverain une requête portant « sur une série de questions d’ordre étatique général ». L’empereur trace de sa main sur le télégramme : « Je trouve cet acte du président du Zemstvo de Tchernigov insolent et dénué de tact. Les problèmes de l’État ne concernent pas les assemblées de zemstvos, dont la sphère d’activité et les droits sont clairement délimités par la loi. » Consignant dans son journal le texte de la résolution, Alexis Souvorine ajoute : « Impression pénible et désagréable. C’est la répétition de la fameuse formule sur les “rêves insensés”27. » L’éditeur du Temps Nouveau, journal de droite très populaire, comprend, horrifié, que les idées de Nicolas II n’ont pas changé depuis 1894, année où, montant sur le trône, il rejetait toute prétention des zemstvos à prendre part à l’action de l’État.