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Les larmes de Machiavel

Электронная книга - «Les larmes de Machiavel». Краткое содержание книги:

En ce début d'année 1498, les brumes hivernales pèsent sur le dôme de la cathédrale Santa Maria del Flore, plongeant Florence dans l'humidité glaciale. Mais pour l'heure les habitants ont d'autres préoccupations: depuis la chute des Médicis, la vindicte populaire gronde, avivée par les sermons du moine Savonarole. La découverte de cadavres atrocement mutilés échauffe davantage les esprits. Témoin d'un des meurtres, Niccolo Machiavel, jeune secrétaire de chancellerie, met à profit sa connaissance des rouages politiques pour mener son enquête et se trouve plongé au cœur du plus grand scandale de l'époque.
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Machiavel esquissa un geste de découragement. Il poursuivit ses questions en s'efforçant de garder son calme:

- Je me moque de vos menus respectifs, Ciccio. Où est-il allé ensuite?

- Il a rendu visite à plusieurs marchands français, dont voici la liste.

Il tendit à son ami une feuille graisseuse sur laquelle étaient griffonnés quelques noms. Machiavel y jeta un rapide coup d'œil avant de la lui rendre.

- Rien de bien intéressant.

- Je savais que tu dirais ça. La suite est encore moins passionnante. Il est rentré chez lui et n'en a plus bougé. Francesco s'ennuie ferme; tu devrais aller le remplacer.

- Parfait, allons-y tout de suite.

Les deux garçons parvinrent très vite devant la demeure de l'ambassadeur français. C'était une large bâtisse construite près d'un siècle plus tôt par un négociant en grain dont la fortune s'était effilochée au fur et à mesure que s'éternisait la guerre. Le cardinal de Saint-Malo l'avait acquise l'année précédente pour une somme dérisoire, citant cet achat comme un exemple prémonitoire de ce qui se produirait à plus grande échelle si les Florentins refusaient les propositions d'alliance de son souverain.

Confortablement assis à l'ombre d'un muret, Vettori les accueillit avec soulagement.

- Enfin! Je n'ai jamais été aussi content de vous voir! Je n'en peux plus de rester là à ne rien faire. Personne n'est entré ni sorti.

- Tu peux partir, je te remplace.

- Merci, Niccolò, mais ma conscience m'interdit de rentrer chez moi pendant que tu restes là à te morfondre devant la maison de cet infâme curé! On va boire un coup chez Teresa, Ciccio?

- Tu as raison, nous devons être solidaires de notre ami. Va pour la taverne!

- Filez vite avant que votre humour nauséabond ne me donne envie de vous faire taire définitivement. Je me demande à quoi sert l'éponge qui vous tient lieu de cervelle!

- Les voies du Seigneur sont impénétrables, jeune homme! lui souffla Guicciardini en s'éloignant.

La nuit était déjà tombée lorsque le cardinal de Saint-Malo sortit de chez lui. Il marchait à grandes enjambées, à la manière d'un conquérant, sans jamais hésiter dans le dédale des rues.

Ignorant superbement le cul-de-jatte qui lui tendait sa sébile, il se dirigea vers l'Ospedale della Carità et dépassa le baptistère, puis obliqua vers l'extrémité septentrionale de la ville. Le seul bâtiment d'importance dans ce secteur était le monastère dominicain de San Marco.

Autrefois connu pour avoir été le refuge terrestre de Fra Angelico, qui avait perfectionné son art de la fresque en recouvrant de scènes bibliques les murs de chaque cellule, le lieu saint abritait depuis trois ans les affres spirituelles de Savonarole. Le moine y menait une existence consacrée à la méditation, à la prière et à l'étude des textes sacrés.

Pour ses partisans, l'austérité de sa vie monacale témoignait de la sincérité parfaitement désintéressée de son engagement en faveur de la cité. Pour les autres, elle n'était qu'un leurre destiné à masquer la démesure de ses ambitions politiques.

Le cardinal passa devant l'église Santo Spirito, puis, sans ralentir l'allure, s'engagea dans une ruelle obscure. Lorsqu'il y pénétra, Machiavel constata que l'ecclésiastique avait disparu. Il courut jusqu'à l'extrémité opposée, qui s'ouvrait sur une vaste place balayée par le vent. Quelques femmes passèrent au loin en discutant du prix du pain et du sort à réserver à tous les incompétents qui gouvernaient la ville. Derrière elles, deux religieux refermaient pour la nuit le portail de San Marco.

Intrigué, le jeune homme rebroussa chemin. Le passage semblait avoir été vidé de ses occupants habituels. Aucun bruit ne venait troubler le silence de la nuit. Nul poivrot ne cuvait son vin, affalé contre une porte. Même les rats paraissaient avoir déserté les innombrables tas de détritus qui jonchaient la rue.

Il avait fait une grossière erreur en présumant que Saint-Malo le mènerait droit au traître. Non seulement le cardinal s'était aperçu de sa surveillance, mais de surcroît il l'avait entraîné dans un piège.

Machiavel gardait encore en mémoire l'humidité glacée de la boue et le goût du sang qui avait ruisselé sur ses lèvres lorsque le colosse l'avait assommé quelques jours plus tôt. Attentif au moindre signe suspect, il scruta l'obscurité, sans rien discerner.

Un rapide frôlement l'avertit de l'imminence du danger. Sans réfléchir, il se blottit dans le renfoncement le plus proche et sentit un objet frôler son visage. Dans un bruit sec, un poignard vint se ficher dans la porte contre laquelle il était appuyé.

Devant lui, à dix pas à peine, noyé dans la pénombre, se tenait l'un des assassins de Corsoli. Une lueur de jouissance brilla dans les yeux clairs du nain lorsqu'il reconnut Machiavel.

- J'ai l'impression que nous nous connaissons déjà, mon garçon... Quel bonheur de te retrouver! Mon maître m'a ordonné de t'épargner quand tu avais le nez dans la boue, l'autre jour. Cette fois, tu vas voir comment on traite les fouineurs de ton espèce!

Avec la lenteur mesurée du chasseur qui sait sa proie prise au piège, le tueur s'avança en bloquant le passage. Seul et désarmé, Machiavel n'avait pas la moindre chance. Il fit volte-face et s'élança vers l'esplanade dans l'espoir d'y trouver du secours. Le parvis de l'église était désert.

L'heure n'était plus à la réflexion. S'il voulait sauver sa vie, il devait courir. Il se précipita dans la rue la plus proche. Derrière lui, le bruit des pas du tueur se faisait de plus en plus distinct. La perspective d'une mort solitaire lui fit oublier le feu qui dévorait ses poumons. Il parvint à accélérer assez pour conserver une courte avance sur son poursuivant.

La rue fit un brusque coude. Machiavel se retrouva brutalement plongé au beau milieu d'une marée humaine. Tout autour de lui, des milliers d'hommes et de femmes de tous âges marchaient en chantant un hymne à la gloire de la Vierge. Entraîné par la foule, il ne fut pas en mesure de se retourner. Quand il parvint enfin à le faire, il vit le nain jaillir à toute allure de la rue qu'il venait de quitter.

Emporté par sa course, celui-ci ne réussit pas à s'arrêter à temps et vint heurter une femme d'une quarantaine d'années. Elle fit tomber sa bougie sur le visage du tueur. Rendu fou furieux par la cire brûlante, il tira un mince stylet de sous sa chemise et l'enfonça d'un coup sec dans la poitrine de la femme. Ne résistant pas au plaisir de contempler le masque de stupéfaction et de souffrance qui se dessinait d'ordinaire sur le visage de ses victimes, il se recula un peu.

La femme ne ressentit pas immédiatement la douleur. Au bout de plusieurs secondes, elle tâta son sein gauche et retira l'étrange objet métallique planté dans sa poitrine. Un flot de sang jaillit de sa blessure, éclaboussant tous ceux qui se trouvaient autour d'elle.

Le visage ruisselant du sang de la victime, une jeune fille se mit à hurler. Couvert par les centaines de voix qui chantaient leur amour pour Dieu, son cri se perdit dans l'air humide.

Dans un sursaut désespéré, Machiavel tentait de se frayer un chemin vers la tête du cortège. Seul un dernier rideau de fidèles le séparait désormais du salut. Devant lui, quatre moines portaient une statue de la Vierge sur un palanquin. Un cierge à la main, Savonarole ouvrait la marche.

Le tueur ne disposait plus que de quelques secondes pour frapper. La multitude de corps en mouvement l'empêchait de distinguer sa cible avec précision. Il sortit une dague de sa ceinture et la plongea sans hésiter en direction des reins du secrétaire. La lame pénétra profondément dans les chairs.

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