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Les larmes de Machiavel

Электронная книга - «Les larmes de Machiavel». Краткое содержание книги:

En ce début d'année 1498, les brumes hivernales pèsent sur le dôme de la cathédrale Santa Maria del Flore, plongeant Florence dans l'humidité glaciale. Mais pour l'heure les habitants ont d'autres préoccupations: depuis la chute des Médicis, la vindicte populaire gronde, avivée par les sermons du moine Savonarole. La découverte de cadavres atrocement mutilés échauffe davantage les esprits. Témoin d'un des meurtres, Niccolo Machiavel, jeune secrétaire de chancellerie, met à profit sa connaissance des rouages politiques pour mener son enquête et se trouve plongé au cœur du plus grand scandale de l'époque.
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- C'est très simple! Que vous a-t-on volé, maître?

Le vieillard réfléchit un court instant, puis son visage s'illumina:

- Bien sûr, c'est l'évidence même... Et il est resté là, sous mes yeux, durant tout ce temps!

Vexé de se sentir exclu de cette connivence, Vettori intervint:

- Allez-vous enfin m'expliquer ou bien faut-il que je vous laisse entre grands penseurs?

- Ne te fâche pas, Francesco! Piero va t'expliquer.

- Que vois-tu dans les mains de Dante?

- Un livre, et alors? Le livre de Dante... Évidemment, vu sous cet angle, ça devient facile.

- Le voleur connaissait le lieu et le nom de l'auteur. Il n'a pas imaginé une seule seconde que ce qu'il cherchait était en fait une image.

- Comme il n'a rien trouvé dans le manuscrit volé, il est retourné dans l'atelier de Del Garbo pour y chercher un autre indice.

- Espérons que, dans sa rage, il n'ait pas détruit le manuscrit! finit par conclure le philosophe, rattrapé par ses obsessions bibliophiles.

- Ne vous inquiétez pas, le rassura mollement Vettori. Nous le retrouverons, ce n'est qu'une question de temps. En attendant, qu'a-t-il de spécial, ce livre?

De l'index, Guicciardini désigna la tranche de l'ouvrage peint sur le mur.

- Que lis-tu, Francesco?

- De rerum natura. C'est un livre de Lucrèce. Vous en avez parlé il y a quelques mois, maître, je m'en souviens comme si c'était hier.

Ficino secoua la tête d'un air désolé.

- Tu n'as pas suivi mes leçons avec toute l'attention nécessaire. Masaccio n'a pas pu peindre Dante tenant le De rerum natura de Lucrèce. Ce texte était perdu depuis l'Antiquité. Il a été retrouvé il y a moins de vingt ans. Masaccio était mort depuis plus d'un siècle.

- Del Garbo était malin, intervint Guicciardini. Il s'est contenté de modifier la tranche du livre. Si je me souviens bien, il s'agissait avant du De republica de Cicéron. Il nous a indiqué où chercher. L'indice doit logiquement se trouver dans le manuscrit de Lucrèce.

Vettori leva les yeux au ciel et soupira de désespoir:

- Ne parle pas de logique, Ciccio! Rien n'est logique dans cette histoire. Il y a d'abord cette accumulation de cadavres et puis maintenant cette chasse au trésor... Tu sais où il se trouve, toi, ce maudit livre?

- Lui, non. Mais moi, oui.

Marsilio Ficino avait parlé d'une voix assurée. Le vieillard dévoré par le doute des derniers mois semblait avoir disparu, comme si cette quête avait brutalement redonné un sens à son existence.

- En ce temps-là, tu étais à peine né, Piero; et toi, Francesco, tu n'existais sans doute pas encore. Un de mes amis, Poggio Bracciolini, a retrouvé une copie médiévale de ce texte et me l'a confiée. Elle se trouve ici même.

- Mais comment Del Garbo aurait-il pu l'approcher?

- Je crois le savoir. J'ai demandé à un clerc de restaurer la reliure. Il était précisément installé sur cette écritoire, la plus proche d'où travaillait le peintre.

- À quel moment aurait-il pu y avoir accès?

- Sa journée de travail terminée, le clerc se contentait de ranger le manuscrit dans le tiroir. Et, comme je vous l'ai dit, Del Garbo travaillait jour et nuit pour finir la restauration à temps. Il se trouvait donc seul ici le soir.

- Rien de plus facile que d'ouvrir le tiroir et glisser quelque chose dans le manuscrit... Est-il toujours à sa place?

- A priori, oui.

Les deux jeunes gens s'approchèrent timidement de l'endroit que leur désignait Ficino. La perspective de résoudre enfin le mystère semblait les paralyser. D'une main tremblante, Guicciardini ouvrit le tiroir.

L'ouvrage était en bon état, compte tenu de son âge. Quelques feuillets étaient tachés ou en partie déchirés, mais l'ensemble restait parfaitement lisible. L'adolescent vérifia qu'aucun ajout n'avait été apporté puis, perplexe, reposa le précieux manuscrit sur l'écritoire.

Vettori prit alors les choses en main. Sans la moindre hésitation, il ouvrit le livre à la dernière page et arracha le rabat interne de la reliure, tandis que Ficino demandait au Seigneur quel péché mortel il avait bien pu commettre pour avoir des élèves à ce point barbares. Malgré les éructations du vieillard, Vettori poursuivit son entreprise de destruction. Il finit par arracher ce qui restait de reliure d'un vigoureux coup de poignet.

À l'instant précis où le cuir se détachait, un feuillet tomba en voltigeant sur le sol carrelé. Vettori le déplia en prenant garde à ne pas le froisser davantage. Au centre de la page, une plume inconnue avait rédigé quelques mots à l'encre noire, d'une écriture fine et régulière.

Il lut le texte à voix haute:

- "Par la présente, nous autorisons le porteur à retirer en notre nom la somme de trois cents ducats". Il y a aussi une date, le 22 janvier 1498, et une sorte de cote, 18-9.

- C'est tout? demanda Guicciardini. Une simple lettre de change?

- La date de rédaction correspond au moment où Del Garbo travaillait ici. J'ignore par contre ce que peut bien désigner la cote. Nous devons identifier l'auteur et le destinataire, sinon nous n'en tirerons rien. Seul un notaire est habilité à rédiger ce type de lettre. Il doit en rester une trace dans les archives de la ville.

- Vous oubliez un petit détail, intervint Guicciardini. Les documents de ce type sont enfermés dans une pièce fermée à double tour. Même Niccolò n'y a pas accès. Et devinez qui a la seule clé qui ouvre la porte?

Vettori geignit plus qu'il ne parla:

- Ser Antonio, je parie...

Lorsque ser Antonio était entré en fonctions, près de vingt ans auparavant, les actes notariés étaient empilés dans le grenier, à la merci des rats et du ruissellement des eaux de pluie. Convaincu que la force d'un État se mesurait au soin que mettaient en œuvre ses représentants pour en conserver la mémoire, le chancelier était ulcéré par ce terrible gâchis. Pris d'une incontrôlable frénésie, il avait un jour décidé d'inventer un système de rangement aussi parfait qu'inédit.

Accaparé par cet objectif suprême, il consacrait tous ses efforts à perfectionner le classement des dossiers rassemblés dans son repaire. Cette passion le dévorait tant qu'il y avait installé un lit et y passait la plupart de ses nuits. Trois ou quatre fois par semaine, il se postait au centre de la pièce, fermait les yeux et humait goulûment l'odeur subtile du papier cacheté de cire. Son travail terminé, il s'endormait alors d'un sommeil profond, certain que les archives de Dieu n'étaient pas aussi bien classées que celles de la république.

Sa quête obsessionnelle continuait de lui valoir l'ironie de beaucoup. Il était pourtant convaincu que les railleurs du jour seraient les zélateurs du lendemain. Grâce à lui allaient naître de nouvelles perspectives. Les chanceliers des plus grandes cours européennes viendraient le consulter, pour à leur tour transformer leurs archives en véritables œuvres d'art.

Devenir le maître incontesté de l'intelligence archivistique, tel était le glorieux destin auquel ser Antonio se savait promis.

Il pouvait rester des heures à contempler son trésor administratif, à la recherche du moindre document déplacé ou simplement posé de travers. En conséquence, de peur que son bel ordre ne soit dérangé par des mains maladroites ou simplement indignes de toucher des notes si magistralement classées, il n'autorisait personne à pénétrer dans son sanctuaire.

Située au premier étage de l'aile ouest du Palazzo Comunale, la pièce était en permanence surveillée par deux gardes armés. La clé qui ouvrait la porte était nouée au cou du chancelier par une fine cordelette de soie rouge.

Depuis de longs mois, celui-ci réclamait l'installation de solides barreaux d'acier devant la fenêtre ouverte sur la Piazza della Signoria. Soderini avait eu beau lui faire remarquer que cette ouverture était tellement minuscule qu'un homme, si petit fût-il, ne pourrait s'y glisser, ser Antonio n'en démordait pas et réitérait sa demande chaque semaine.

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