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Les larmes de Machiavel

Электронная книга - «Les larmes de Machiavel». Краткое содержание книги:

En ce début d'année 1498, les brumes hivernales pèsent sur le dôme de la cathédrale Santa Maria del Flore, plongeant Florence dans l'humidité glaciale. Mais pour l'heure les habitants ont d'autres préoccupations: depuis la chute des Médicis, la vindicte populaire gronde, avivée par les sermons du moine Savonarole. La découverte de cadavres atrocement mutilés échauffe davantage les esprits. Témoin d'un des meurtres, Niccolo Machiavel, jeune secrétaire de chancellerie, met à profit sa connaissance des rouages politiques pour mener son enquête et se trouve plongé au cœur du plus grand scandale de l'époque.
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Ce refus catégorique de l'ordre familial lui avait valu d'être traînée dans toute la ville par quatre bœufs, puis brûlée vive. Dotée d'une solide constitution, la sainte avait pourtant survécu aux flammes. De guerre lasse, le bourreau lui avait ouvert la gorge à coups de pique. Alors seulement Lucie avait consenti à rendre l'âme.

Le père Iacopo Carrucci, le chapelain de l'église, était tombé amoureux de ce retable la première fois qu'il l'avait aperçu, noyé dans l'obscurité de la chapelle. Ce tableau était son unique faiblesse. Sur tous les autres plans, sa vie était en accord parfait avec les préceptes de la doctrine catholique: il ne mangeait ni ne buvait plus que de raison, visitait quotidiennement les malades et distribuait aux pauvres l'essentiel des dons que recevait la paroisse. Jamais il ne rechignait à rendre sa visite mensuelle à la léproserie de la ville et il poussait la rectitude morale jusqu'à réciter quelques Pater supplémentaires lorsqu'un des enfants de chœur jurait en sa présence.

Pourtant, dès qu'il se trouvait en face du retable, oubliant tous ses principes, il s'abandonnait sans remords à la concupiscence.

Chaque jour, après la dernière célébration du soir, lorsque tous les fidèles étaient partis, il refermait soigneusement les lourdes portes de l'édifice sacré et se précipitait dans l'absidiole. Il s'installait sur le prie-Dieu placé juste devant l'autel, récitait à la va-vite une prière ou deux et demeurait de longues heures à le contempler.

Après en avoir admiré chaque détail, il refermait soigneusement les panneaux latéraux. Le lendemain, avant la première messe, il effectuait l'opération inverse. Alors seulement sa journée pouvait commencer.

Ce matin-là, en l'occurrence, elle commença très mal.

En pénétrant dans la petite chapelle, il trouva le retable ouvert. Il ne pouvait avoir oublié de le fermer la veille au soir. Pas une fois, depuis qu'il était devenu chapelain de l'église Santa Croce, dix-neuf ans auparavant, il n'avait commis une telle erreur.

Les couleurs de la prédelle lui parurent différentes de l'ordinaire. Elles semblaient passées, presque ternes. Il avait du mal à discerner les contours des divers personnages, comme si sa vue était brouillée. Son sublime retable ressemblait à une de ces toiles poussiéreuses qui hantent les murs des églises de campagne.

Lorsqu'il effleura l'étrange vernis, sa main dessina une trace claire sur le bois. Le père Carrucci essuya sur sa robe la substance poisseuse qui maculait ses doigts. Il baissa les yeux. Une large traînée rougeâtre partait de l'endroit précis où il se tenait et faisait le tour de l'autel. Il contourna le bloc de marbre et se figea.

Devant lui gisait le corps d'une femme nue. Elle reposait sur le ventre, recroquevillée au milieu d'une mare de sang. Rassemblant ses forces, le prêtre la retourna délicatement et regretta aussitôt son geste. Il s'agissait d'une jeune fille, à peine sortie de l'adolescence. Elle avait été égorgée et portait des traces de coups et de lacérations sur tout le corps. De larges morceaux de chair manquaient sur son ventre et ses cuisses. Des lambeaux de peau carbonisée pendaient de plusieurs endroits et, à la place de ses seins, deux sombres écorchures laissaient voir ses côtes.

Un horrible rictus de souffrance déformait ses traits. Tout ce qui avait autrefois contribué à la rendre belle avait été arraché. Elle n'avait plus de nez et ses yeux avaient disparu.

Le père Carrucci se retint à grand-peine de hurler. Hagard, il se signa maladroitement, puis sortit de la chapelle à toutes jambes, bousculant tout sur son passage.

La nouvelle de la découverte du cadavre se répandit dans la ville à une vitesse déconcertante. En moins d'une heure, plusieurs centaines de personnes s'étaient massées devant l'église Santa Croce. Une dizaine de soldats montait la garde aux portes, empêchant quiconque d'entrer.

Piero Soderini arriva vers dix heures, avec le sentiment de revivre chaque jour la même scène lugubre. La foule, composée en majorité de partisans de Savonarole, salua son apparition par un grondement hostile. Ignorant les remarques, le gonfalonier pénétra à grands pas dans l'église et se dirigea droit vers la chapelle où s'affairait Corbinelli.

Lorsqu'il aperçut le cadavre, sa morosité se transforma en abattement. Il avait vu bien pire depuis le début de la vague d'assassinats mais, cette fois, la victime n'avait pas vingt ans. Malgré les sévices, on pouvait deviner derrière ces linéaments tuméfiés un visage qui avait dû être fin et peut-être même joli. Ses cheveux poissés de sang étaient d'une belle couleur blonde. Étrangement détendu, son corps n'opposait aucune résistance aux mains du médecin.

- Comment est-elle morte?

La phrase du gonfalonier se répercuta de voûte en voûte dans l'église déserte. Absorbé par son travail, Corbinelli ne l'avait pas entendu arriver. Il fit signe à Deogratias de poursuivre l'examen du corps.

- Elle s'est vidée de son sang par ces blessures à la gorge. Les incisions ont été faites pour éviter les points vitaux. Aucune n'est mortelle en soi, mais leur accumulation a été fatale. La perfection, comme d'habitude.

- Où a-t-elle été tuée?

Le médecin s'avança vers l'autel de la chapelle.

- Elle a été blessée ici, devant le retable. Elle a dû s'écrouler, puis elle s'est traînée jusque derrière l'autel. Elle est morte là-bas, les bras repliés contre son corps, comme un enfant qui dort. Les tueurs l'ont regardée mourir du rebord de l'autel.

Le gonfalonier sursauta.

- Les tueurs? Ils étaient plusieurs?

- Il y a trois empreintes de pieds différentes.

- Comment peux-tu être certain qu'elles appartiennent aux assassins? Il y en a au moins trente autres tout autour de nous.

- Le chapelain a fait preuve d'un sang-froid étonnant. Dès qu'il a trouvé le corps, il est sorti en refermant les portes de l'église à clé. Avant de faire quoi que ce soit, les hommes du guet ont à leur tour prévenu Malatesta, ce qui m'a permis d'entrer le premier dans l'église. Comme le curé m'a juré ses grands dieux de n'avoir pas mis le pied sur la petite surélévation qui entoure l'autel, j'en déduis que ces empreintes appartiennent aux tueurs. Hoc demonstrandum erat.

- Parfait, nous poursuivons trois personnes au lieu d'une. De mieux en mieux!

- Ne soyez pas si pessimiste, Excellence. Ils viennent de commettre leur première erreur. Nous tenons enfin une information utile.

Soderini secoua tristement la tête.

- Tu le diras aux parents de cette jeune femme. Ils sauront que leur fille n'est pas morte pour rien.

- C'est peu, j'en conviens. Cependant, ils ont agi jusqu'ici de manière remarquablement discrète. Une fois encore, personne ne les a vus.

- Comment ont-ils pénétré dans l'église? La porte n'était-elle pas fermée?

- Si, bien sûr, comme chaque soir. Ils ont forcé l'entrée du presbytère. Le curé dormait à l'étage et n'a rien entendu.

Le gonfalonier parut se calmer un peu.

- Qu'as-tu découvert d'autre?

- Rien de plus que d'habitude. Elle a été torturée avant d'être amenée ici. Toutes les blessures, y compris l'énucléation, ont été faites alors qu'elle vivait encore. J'ai retrouvé son nez et ses dents au fond de sa gorge. Les yeux ont disparu, par contre.

- On sait qui c'est?

- Aucune idée.

- Pourquoi l'a-t-on amenée ici?

- Il s'agit encore d'une mise en scène. Mettez-vous là, Excellence, à l'endroit exact où on lui a tranché la gorge.

Le gonfalonier contempla longuement la mare de sang que lui indiquait Corbinelli avant de consentir à se placer là où le médecin le lui indiquait.

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