Les larmes de Machiavel
- Автор: Cardetti Raphael
- Год: 2003
- Язык: французский
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «Les larmes de Machiavel». Краткое содержание книги:
- Tâchez donc de voir plus loin que le bout de votre épée, Malatesta! Je ne suis pas venu jusque dans cette pièce puante vous parler de mon destin, mais de celui de votre cité. Répondez plutôt à cette simple question: quand cette mascarade aura enfin cessé, quand la ville aura regagné son éclat, voudrez-vous y jouer un rôle digne de vos qualités?
La perplexité s'installa dans les pupilles du soldat. Un instant, il parut décontenancé par l'assurance du prélat. D'un geste à peine perceptible, il relâcha la pression de son arme.
- Qu'est-ce que ça signifie?
- Soyez un peu réaliste! Sans armée, vous n'êtes rien. N'importe qui peut s'emparer de la place en moins d'une semaine. Le pape et l'empereur le feront sans doute très vite, s'ils en ont la possibilité. Pour sa part, mon souverain préfère la négociation à la conquête. J'ai bien essayé de lui dire que vous ne méritiez pas tant de mansuétude, mais il ne veut rien entendre...
Rompu à l'exercice oratoire, le cardinal s'interrompit un moment, puis poursuivit sa démonstration:
- Vous avez besoin de notre protection si vous ne voulez pas perdre votre indépendance. Bien entendu, il vous faudra renvoyer dans leurs foyers tous ceux qui se sont opposés à nous...
- Le gonfalonier...
- Et ses principaux partisans, bien sûr. Sans parler de Savonarole, sur lequel le pape aimerait bien mettre la main. Je me suis laissé dire qu'il a pour ce maudit moine des projets fort cruels. Voir rôtir cet agitateur sur le bûcher ne lui déplairait pas, semble-t-il.
- En lui permettant d'assouvir ce fantasme, vous verrez votre position à la curie s'améliorer de manière notable, j'imagine...
- Voyons, mon fils, comment un homme d'Église pourrait-il nourrir tant d'ambitions terrestres? Rassurez-vous, les miennes ne sont que spirituelles. Savonarole dénigre la hiérarchie catholique et lui reproche de ne pas accorder ses actes à ses discours. Sa naïveté serait presque touchante si elle n'était pas dangereuse! Nous ne sommes pas là pour appliquer la bonne parole, mais pour l'instituer. Au fond, que nous soyons de mauvaises brebis n'a guère d'importance aux yeux du Seigneur! Une seule chose compte vraiment: que Sa voix s'étende de par le monde. Pour cela, les gens doivent avoir une confiance aveugle en ce que leur dit l'Église romaine.
Les lèvres de Malatesta dessinèrent un sourire triste. Le mercenaire abaissa la lame de son épée.
- En réalité, l'Église a besoin du statu quo politique pour perpétuer sa mainmise sur le peuple. Savonarole prône un changement trop brutal pour vous. Il menace de déstabiliser votre belle stratégie de pouvoir.
- Je vois que, sous vos abords brutaux, vous avez appris à faire fonctionner votre cervelle, Malatesta! Je connais peu d'individus capables d'exceller dans le domaine militaire et de comprendre les raisons cachées des ordres qu'on leur donne.
Malatesta eut un geste d'agacement.
- Je n'ai nul besoin que vous me flattiez, Éminence! Les compliments n'ont plus aucun effet sur moi depuis bien longtemps. Que voulez-vous vraiment?
Le ton de sa voix était suffisamment impérieux pour que le cardinal cessât aussitôt ses minauderies.
- Quand cette infâme république sera tombée, les Médicis reprendront le contrôle et tout redeviendra comme avant. Nous n'aurons plus à traiter avec des marchands ou des boulangers. L'Église de Rome retrouvera alors le contrôle des âmes. Le gouvernement tarde à s'écrouler. Il suffirait pourtant que quelqu'un détache quelques pierres à la base de l'édifice pour qu'il s'affaisse de lui-même. Cette personne serait bien sûr grassement récompensée. Nous avons déjà des alliés dans la place, mais votre collaboration nous permettrait de gagner un temps précieux.
Le cardinal scruta le visage de son interlocuteur dans l'attente d'une réaction. Il ne put y lire que du dégoût.
- Comment avez-vous pu imaginer une seule seconde que j'accepterais une telle proposition? J'ai toujours respecté mes engagements. C'est l'unique raison pour laquelle j'ai survécu durant toutes ces années.
Teintée d'amertume, sa voix se fit presque inaudible:
- J'ignorais que les mercenaires avaient un sens moral plus développé que les hommes d'Église! Quelle ironie!
- Je vous trouve mal placé pour me donner des leçons! hurla Saint-Malo en retour. Combien d'hommes avez-vous tués durant votre brillante carrière de boucher? Cinquante? Cent? Sans même parler des femmes et des bambins que, par la même occasion, vous avez passés au fil de votre épée! Et encore, je suis certain de minimiser vos exploits!
Malatesta réagit instantanément. Du revers de la main, il frappa son adversaire juste au-dessus de la pommette gauche. Surpris par la violence du coup, le prélat s'écroula lourdement sur le sol.
- Jamais je n'ai tué par plaisir. Vous serez la première exception à cette règle.
Sonné, l'ecclésiastique se releva à grand-peine. Il se servit de la manche de son manteau pour essuyer le sang qui coulait de sa paupière.
- Décidément, vous êtes un homme comme je les aime, Malatesta. Votre absurde sens de l'honneur force mon respect. Je doute cependant que vos adversaires réagiront ainsi lorsqu'ils reprendront le pouvoir. Je vous offre votre dernière chance de dissocier votre destin de celui de Soderini. Que décidez-vous?
Les mâchoires de Malatesta se contractèrent sous l'effet de la colère, tandis que sa main se resserrait autour du pommeau de son épée.
- Sortez d'ici avant que je ne puisse plus résister à l'envie de vous étriper. Allez proposer votre sale marché à quelqu'un d'autre.
Le cardinal se contenta de hausser les épaules. La démarche raide, il se dirigea vers la porte. Au moment où sa main se posait sur le loquet, la voix du mercenaire s'éleva à nouveau:
- Un dernier conseil, Éminence. Évitez de croiser mon chemin. Je ne suis pas certain de pouvoir retenir mon épée à l'avenir.
Lorsque la robe pourpre disparut tout à fait derrière la porte, Ruberto Malatesta se mit à frapper le mannequin de cuir avec une rage incontrôlable.
Machiavel observa la sortie du cardinal depuis la fenêtre de la pièce où ser Antonio l'avait confiné pour relire et classer une pile d'épais rapports diplomatiques.
L'ambassadeur français semblait d'humeur exécrable. Il tâta le coin de sa paupière et, d'un geste rageur, essuya ses doigts maculés de sang sur sa longue capeline. Sans prêter la moindre attention à la silhouette qui se faufilait à sa suite, il s'éloigna d'un pas rapide du Palazzo Comunale.
Francesco Vettori passa la porte quelques secondes à peine après le gros prélat et s'engagea à son tour sur la Piazza della Signoria. Deux heures plus tard, Machiavel terminait enfin son travail et s'enfuyait du palais à l'insu du chancelier. Guicciardini l'attendait chez lui, vautré sur le fauteuil de sa salle d'étude. Il régnait dans la pièce le même désordre désespérant que lors de sa précédente visite. Toujours appuyé contre la bibliothèque, le tableau de Del Garbo donnait à l'ensemble un aspect discordant.
- La surveillance s'est bien passée, Ciccio?
Avant de répondre, Guicciardini prit le temps de s'étirer et bâilla à s'arracher les mâchoires.
- Parfaitement. Francesco a fait la matinée, je l'ai remplacé à midi et il m'a relevé il y a environ deux heures.
- Qu'a fait Saint-Malo?
- Rien de bien intéressant... Ah, si! Ce matin, il a passé quelques minutes dans la salle d'armes du Palazzo Comunale. Il en est ressorti avec une blessure au visage.
- Je sais, je l'ai vu moi aussi. Malatesta a fait irruption peu de temps après lui. Je ne sais pas ce que Saint-Malo lui a dit, mais il avait l'air furieux. Et après?
- Il est allé directement déjeuner à l'auberge de Tanai de' Nerli. Je me suis installé à quelques tables de lui. Il a mangé un cuissot de chevreuil, un pâté de volaille et quelques fruits, le tout accompagné d'une bouteille de vin. Je n'avais pas très faim, ce midi, alors j'ai juste commandé une assiette de fegatini.