Les larmes de Machiavel
- Автор: Cardetti Raphael
- Год: 2003
- Язык: французский
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «Les larmes de Machiavel». Краткое содержание книги:
- Tu ne m'as toujours pas dit pourquoi ce tueur t'en voulait à ce point.
- C'est une histoire un peu compliquée. Ce qui reste de vos illusions sur l'homme ne survivra pas à mon récit, j'en ai bien peur.
- Tu peux toujours essayer. Je pense avoir fait un tour assez large des turpitudes humaines.
Machiavel ressentit le besoin brutal de s'épancher. Avoir frôlé la mort d'aussi près lui avait fait comprendre qu'il lui fallait prendre des risques. S'il ne faisait rien, le tueur le retrouverait et aurait alors sans doute plus de réussite. Une seule incertitude l'empêchait encore de se livrer complètement.
- Le soir où cet usurier, Corsoli, a été tué, je vous ai vu parler avec lui, sur la Piazza délia Signoria. Que vous êtes-vous dit?
Le visage de Savonarole devint livide. Le moine semblait sincèrement stupéfait de la question du jeune homme.
- Tu dois te tromper, mon fils. Valori m'a raccompagné à San Marco dès que la réunion du conseil s'est achevée.
Ce fut au tour de Machiavel de se trouver décontenancé.
- Corsoli conversait avec un moine. Je n'ai pas pu apercevoir son visage, mais il portait une robe comme la vôtre. J'ai cru que c'était vous.
- Et tu en as déduit que je l'avais fait tuer, bien sûr... N'est-ce pas aller un peu vite en besogne? J'ai passé toute la nuit en prière. Plus de quarante témoins pourront te le confirmer.
- Si ce n'était pas vous, qui était-ce?
- Je l'ignore. Ce n'était pas un moine de San Marco, en tout cas... Personne n'a quitté la veillée avant l'aube. On s'est fait passer pour moi.
- Dans quel but?
- Pour me compromettre dans le meurtre de Corsoli, bien sûr! Le plan a bien fonctionné, puisqu'il y a au moins un témoin pouvant jurer m'avoir vu en grande discussion avec lui quelques minutes seulement avant sa mort.
Son ton était assuré. Machiavel sut qu'il ne mentait pas. Il prit sa décision en une fraction de seconde.
- Vous voulez vraiment savoir pourquoi le nain a essayé de me tuer?
Le dominicain acquiesça.
- Bon, suivez-moi alors, mais sans vos gardes. Je n'ai pas envie que toute la ville sache où nous allons.
Savonarole s'approcha des moines qui surveillaient la rue et leur dit quelques mots à voix basse. Les quatre serviteurs de Dieu obéirent à contrecœur lorsque, de la main, il leur fit signe de s'éloigner.
- Nous voilà débarrassés d'eux.
- Parfait.
Machiavel guida Savonarole sans prononcer un mot. Ils mirent une dizaine de minutes pour arriver devant la maison de Marsilio Ficino. Le dominicain avait reconnu l'endroit et ne paraissait guère surpris de s'y trouver.
Annalisa vint leur ouvrir. Elle se figea un instant, puis se reprit et les mena jusqu'à la bibliothèque, où le philosophe était plongé dans la lecture de Sénèque.
Non moins surpris que sa nièce, le vieillard accueillit pourtant le moine comme si sa présence était tout à fait naturelle.
- Votre visite nous honore, mon père.
- C'est moi, au contraire, qui suis flatté de me trouver devant un homme aussi docte.
- J'imagine que vous êtes là pour en savoir un peu plus sur tous ces assassinats. Que lui as-tu dit, Niccolò?
- Rien, j'ai préféré vous laisser le soin de faire la synthèse des événements.
Ficino montra un fauteuil à Savonarole. Annalisa et Machiavel s'installèrent un peu en retrait.
- La question qui nous préoccupe avant tout, commença Ficino, est de savoir dans quel camp vous vous situez. Nous avons cru comprendre que vous cherchiez quelque chose. Peut-être pourriez-vous nous dire ce dont il s'agit?
Savonarole ne s'attendait pas à une question aussi directe. Un embarras évident se lisait sur ses traits. Il réfléchit aux conséquences de sa réponse, puis opta pour la sincérité:
- Il y a environ deux mois, un homme de Malatesta a surpris par hasard une conversation de Saint-Malo. Le cardinal disait que mes prises de position contre la France et l'Église romaine embarrassaient beaucoup son souverain. Ce dernier pense que je suis un obstacle à l'implantation durable de la France en Italie. Il a donc chargé son ambassadeur de mettre un terme à mon action. À son tour, le cardinal a délégué cette tâche à son interlocuteur, mais l'espion n'a pas réussi à l'identifier. Il a juste entendu Saint-Malo l'appeler "Princeps".
- Princeps... Le prince?
- J'ignore ce que signifie ce surnom. J'imagine que le choix du latin doit être symbolique.
- Mais pourquoi Malatesta vous a-t-il averti? Vous n'avez jamais clamé votre soutien à Soderini, bien au contraire.
- Comme Soderini et Malatesta n'ont aucune envie de voir croître l'influence des Français dans la cité, ils ont décidé de m'aider malgré nos divergences politiques. Ils sont toutefois contraints d'agir dans les limites de ce qui est tolérable aux yeux de nos concitoyens, c'est-à-dire discrètement et à mots couverts.
- Pourquoi ne veulent-ils pas vous appuyer officiellement? l'interrogea Annalisa.
- Soderini est dans une situation délicate. Il est contesté de toutes parts. Pour conserver le pouvoir, il doit jouer la carte de la neutralité. Si les choses tournent mal pour moi, il pourra toujours affirmer qu'il ignorait tout de l'affaire. Voilà, je vous ai tout dit. À vous maintenant...
D'une voix feutrée, comme s'il voulait éviter que d'autres puissent entendre ses mots, le vieillard fit à son tour part de leurs découvertes.
- Si je comprends bien, il ne vous reste plus qu'à mettre la main sur cette prostituée pour dénouer les fils de l'écheveau?
- C'est également la conclusion à laquelle nous sommes arrivés. À condition qu'elle soit encore en vie.
- Si elle était morte, vos adversaires ne se donneraient pas tant de mal pour vous éliminer de la course. Ils sont eux aussi à sa recherche.
- Que devrons-nous faire lorsque nous aurons déniché Boccadoro? demanda Machiavel.
- Il faut absolument découvrir l'identité du traître à la solde de Saint-Malo, répondit le moine. Nous avons également besoin d'une preuve tangible de l'implication du cardinal dans l'affaire, sinon Soderini refusera d'intervenir.
- Savez-vous combien de temps il nous reste avant qu'ils ne referment leur piège sur vous?
- Non, mais il faut faire vite. Je sens leur étau se resserrer de plus en plus. C'est une question de semaines, voire de jours. On a déjà commencé à brûler mes livres à Rome. J'ai bien peur que mon destin ne suive de très peu celui de mes écrits. Je me moque de ce qui m'attend, mais je refuse que mon combat s'éteigne avec moi.
- Vous voyez peut-être votre situation de manière plus dramatique qu'elle ne l'est vraiment, déclara Annalisa. La cathédrale Santa Maria del Fiore est remplie de fidèles à chacun de vos sermons. Ils ne laisseront pas vos ennemis vous vaincre.
- Les Florentins sont un peuple versatile, ma fille. Sans parler de leur fâcheuse propension à toujours se placer du côté du vainqueur. Au premier signe de faiblesse de ma part, mes partisans se compteront sur les doigts d'une seule main.
Savonarole secoua tristement la tête et murmura d'une voix morose:
- Je n'ai plus guère le choix, je dois me fier à vous. Alors je vous en prie: trouvez cette preuve et amenez-la-moi.
12
Le retable de Taddeo Gaddi était le trésor de l'église Santa Croce. Peint plus de cent cinquante ans plus tôt, il n'avait jamais quitté l'autel de la chapelle de la famille Baroncelli. Au-dessous du panneau central représentant une Vierge en majesté, Gaddi avait représenté le martyre de sainte Lucie, dans le style simple et vigoureux qui caractérisait sa peinture.
La bienheureuse devait sa canonisation au mauvais goût de ses géniteurs. Ceux-ci l'avaient promise à l'un des hommes les plus laids de Syracuse. Préférant consacrer sa vie aux pauvres plutôt qu'à cet être détestable, la jeune femme l'avait repoussé et, afin de montrer sa détermination, elle s'était crevé les deux yeux.