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Les larmes de Machiavel

Электронная книга - «Les larmes de Machiavel». Краткое содержание книги:

En ce début d'année 1498, les brumes hivernales pèsent sur le dôme de la cathédrale Santa Maria del Flore, plongeant Florence dans l'humidité glaciale. Mais pour l'heure les habitants ont d'autres préoccupations: depuis la chute des Médicis, la vindicte populaire gronde, avivée par les sermons du moine Savonarole. La découverte de cadavres atrocement mutilés échauffe davantage les esprits. Témoin d'un des meurtres, Niccolo Machiavel, jeune secrétaire de chancellerie, met à profit sa connaissance des rouages politiques pour mener son enquête et se trouve plongé au cœur du plus grand scandale de l'époque.
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Au moins le gonfalonier avait-il raison sur un point: un homme était certes trop large pour le faire - mais pas un enfant.

Marco y parvint d'autant plus facilement que le système de fermeture était réduit à sa plus simple expression. Il ouvrit largement la fenêtre, puis fit signe à Deogratias de le soulever un peu plus haut encore. Non loin, Machiavel faisait le guet, vérifiant de temps à autre que Vettori et Guicciardini, postés à des emplacements stratégiques de la place, ne s'endormaient pas.

Dans le silence le plus complet, Marco se glissa à l'intérieur. Ses yeux s'habituèrent peu à peu à l'obscurité de la pièce. Comme il s'y attendait, les murs étaient couverts d'actes notariés, tous parfaitement alignés.

Un peu découragé par la profusion de documents, il extirpa de sa poche le bout de papier sur lequel Annalisa avait recopié les indications de la lettre de change. Bien qu'il les connût par cœur, il les relut encore une fois. Si l'obsession du chancelier pour le rangement était aussi absolue qu'on l'affirmait, un des pans de la bibliothèque devait théoriquement rassembler les actes enregistrés au cours du mois de janvier 1498.

Il s'approcha du rayonnage le plus proche et en tira un feuillet au hasard. La date de décembre 1497 était inscrite sur la première page. Très excité par cette découverte, il fit glisser sa main et s'empara d'un nouveau parchemin, constatant avec stupéfaction qu'il remontait au mois de mars 1491.

Il empoigna une liasse de feuillets et les étala sur le lit. Rédigés entre 1485 et 1498, sans continuité chronologique, ils étaient presque illisibles, tant l'encre utilisée par le clerc était passée. Ceux de l'étagère voisine avaient en commun la même calligraphie élégante et souple. La section suivante se distinguait par des traces de pliures infligées par des mains maladroites à la partie supérieure de chaque page.

Marco remit en place les dossiers d'un geste rageur. De toute évidence, ser Antonio était le seul à connaître la logique du fameux système dont il se vantait dans toute la ville. Il fallait un esprit aussi dérangé que le sien pour concevoir ces étranges appariements.

Une nuit de travail ne suffirait pas à trier le quart des documents de la pièce. Marco s'apprêtait à abandonner tout espoir lorsque les chiffres du message caché par Del Garbo lui revinrent à l'esprit. Chaque pan de mur supportait douze étagères, ce qui portait le nombre total de rayonnages à quarante-huit. Il partit du rang le plus bas, sur la première paroi, et compta les étagères en remontant. La dix-huitième se trouvait ainsi sur la cloison opposée à la porte, à mi-hauteur.

Le cœur battant, il constata avec soulagement que l'acte portait la date du 22 janvier 1498. Il glissa la feuille sous sa chemise et s'approcha de la fenêtre. Il avait déjà passé la jambe par l'ouverture lorsque quelqu'un introduisit une clé dans la serrure.

Pris de panique, Marco comprit qu'il n'aurait pas le temps de se faufiler par la fenêtre. En désespoir de cause, il se précipita sous le lit.

Une bougie vacillante illumina la pièce. De l'endroit où il se trouvait, Marco pouvait voir les jambes chétives de ser Antonio arpenter la pièce de long en large. Le chancelier courait frénétiquement d'une étagère à l'autre. De temps à autre, il retirait un feuillet au hasard et l'observait quelques secondes, avant de le remettre sur un rayonnage plus approprié.

Vingt minutes durant, ser Antonio tournoya dans la pièce, puis il s'allongea soudain sur le lit, exhalant son haleine lourde à quelques centimètres à peine du visage de Marco. De grosses gouttes de sueur glissèrent lentement sur le front du garçon. Terrifié à l'idée de ce que pourrait lui faire le chancelier s'il le trouvait là, il ferma les yeux et récita un Pater en silence.

Au bout de quelques instants, un ronflement l'avertit que ser Antonio dormait profondément. Marco attendit encore une minute ou deux, puis, n'y tenant plus, rampa sans bruit jusqu'à la fenêtre. Dès que Deogratias fut prêt à le recevoir, il se glissa les pieds en avant et disparut dans l'obscurité.

Comme à son habitude, Guicciardini se montra incapable de retenir un cri d'exclamation. Il fit signe aux buveurs de se concentrer à nouveau sur leurs verres. Lorsque le bruit de fond fut redevenu suffisant pour garantir la discrétion de la tablée, il s'exclama, à voix basse cette fois:

- Incroyable! La lettre de change est signée par l'ambassadeur français, le cardinal de Saint-Malo!

- Je ne m'attendais pas à ça! renchérit Machiavel. Comment diable Del Garbo a-t-il pu mettre la main dessus?

- Il lui a peut-être vendu un tableau? supposa Marco.

Guicciardini réduisit à néant cette hypothèse avec un ricanement crueclass="underline"

- J'ai du mal à le croire! Un personnage aussi important aurait eu recours à un tel tâcheron? S'il avait voulu un tableau pour orner les murs de son palais, il aurait certainement fait appel à un artiste plus talentueux. Qu'en penses-tu, Niccolò?

Un peu gêné d'être ainsi désigné comme le cerveau du groupe, Machiavel réfléchit quelques secondes, puis hocha la tête.

- Tu as raison, Ciccio. Del Garbo a dû se procurer cette lettre autrement.

- En tout cas, dit Vettori tout en lorgnant une fille de joie fort mamelue, ce bout de papier doit être important, sans quoi Del Garbo n'aurait pas pris la peine de le dissimuler ainsi.

- Si le nain dépense tant d'énergie pour la récupérer, c'est qu'il représente bien plus de trois cents ducats. On ne tue pas trois personnes pour une somme si dérisoire.

L'ascendant du secrétaire sur le groupe se faisait de plus en plus évident. Tous lui reconnaissaient une sorte de prééminence intellectuelle, sans doute due aux espoirs placés en lui par Marsilio Ficino.

Déçu par les récents bouleversements politiques, le philosophe se sentait perdu dans un univers qui n'était plus le sien. Machiavel représentait une chance unique de voir son héritage philosophique prendre racine dans la cité.

Teresa vint briser le silence de la tablée.

- Alors les garçons, où en est votre enquête?

- Elle avance, Teresa. Nous sommes sur le point d'en savoir assez pour nous faire tuer dans d'atroces souffrances.

Exceptionnellement, Teresa ne gratifia pas la saillie de Vettori d'une de ces bourrades dont elle avait le secret. Prêt à recevoir le coup, le jeune homme avait déjà rentré la tête dans ses épaules. En une fraction de seconde, ses traits passèrent de la crispation à l'étonnement, puis au soulagement du condamné sauvé de l'exécution à la toute dernière minute.

- S'il y a de la bagarre, n'hésitez pas à m'appeler, en tout cas.

- Merci, Teresa, répondit Machiavel. J'espère que nous n'aurons pas besoin de ton aide. En attendant, levons notre verre à Marco, qui s'est montré aujourd'hui d'un courage remarquable!

Le garçon rougit sous le compliment et trinqua avec les autres. Une lueur de fierté brillait dans ses yeux pleins de sommeil. Fier de son protégé, Deogratias posa la main sur son épaule, ce qui s'apparentait pour lui à une démonstration d'affection particulièrement expansive.

Comme chaque soir, l'établissement tenu par Teresa était bondé. La chaleur moite des corps en sueur rendait l'atmosphère poisseuse et étouffante. Il y régnait un tel vacarme qu'il fallait presque hurler pour se faire entendre. L'apothéose était atteinte dès qu'un groupe entonnait une chanson, car des braillements concurrents s'élevaient aussitôt d'un autre côté de la salle. Par bonheur, cette compétition se terminait toujours par des embrassades teintées de relents d'alcool et d'amitié virile.

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