Les larmes de Machiavel
- Автор: Cardetti Raphael
- Год: 2003
- Язык: французский
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «Les larmes de Machiavel». Краткое содержание книги:
Le palanquin s'affaissa d'un coup. Touché au bas du dos, l'un des porteurs s'effondra en se tordant de douleur. Les autres moines tentèrent de redresser l'effigie sacrée, mais celle-ci tomba violemment sur le sol.
Un frisson parcourut la foule. À proximité du nain, un notaire aux traits secs et décharnés le désigna du doigt:
- C'est lui, je l'ai vu! Il lui a planté sa dague dans le dos!
Des cris menaçants fusèrent de toutes parts, tandis qu'il continuait de le vilipender:
- Je t'ai bien vu, assassin! On va te faire payer ça!
Sans se départir de son flegme, le nain jeta un regard plein de morgue à son accusateur. Il sembla soudain se souvenir qu'il tenait toujours à la main son arme ensanglantée. En un éclair, il bondit sur l'homme et lui sectionna la carotide. Incapable d'arrêter le flux qui s'écoulait de sa gorge, le malheureux rendit l'âme dans un halètement sinistre.
Satisfait d'avoir fait taire le dénonciateur, le nain s'extirpa tranquillement du cortège. Sa proie avait disparu. Il savait pourtant qu'il la retrouverait, tôt ou tard, et qu'il lui ferait alors chèrement payer sa résistance.
De toute manière, il avait rempli sa mission principale. Son maître serait satisfait.
- Tu peux sortir, mon fils. Il est parti.
Savonarole était parvenu à garder son calme, mais un sentiment de consternation se lisait sur son visage. Avant de se relever, Machiavel vérifia que le tueur avait bien disparu. À court d'idées, il avait profité de la confusion pour se jeter derrière le palanquin renversé, en priant pour que l'assassin ne songe pas à vérifier une si piètre cachette.
Malgré le départ du nain, la tension restait extrême. Des centaines d'yeux scrutaient le secrétaire, essayant de mesurer sa part de responsabilité dans le drame.
Savonarole parut hésiter, puis susurra quelques phrases à l'oreille de Tommaso Valori. Son second fit signe aux moines de ramasser la statue et de la remettre sur son socle. Les religieux obéirent prestement, tandis qu'on évacuait les trois corps.
Savonarole se retourna alors vers la foule:
- Dans sa grande miséricorde, Dieu nous a envoyé une nouvelle épreuve. Seule la force de notre foi peut vaincre les innombrables fléaux qui s'abattent sans répit sur nos têtes! Je vous le dis une nouvelle fois, mes frères: priez et adorez notre Sauveur, car Lui seul peut extirper les germes malins qui infectent notre cité!
Il fit une courte pause, le temps que la foule reprenne en chœur un "amen" tonitruant, et poursuivit:
- Nos trois frères et sœur ont rejoint le paradis. Nous allons désormais prier pour le repos de leurs âmes.
Sa voix vibrait d'un accent prophétique. Happés par la force de ses paroles, certains spectateurs s'étaient jetés à genoux.
- Honorons la mémoire de nos morts! Que la Vierge Marie, mère de notre Seigneur, nous montre le chemin de la délivrance et du salut éternel! Relevez-vous, mes frères, et reprenons en chœur la prière que nous connaissons tous!
Au son de l'Ave Maria, la procession se remit en marche. Délaissant ses partisans, le dominicain attendit encore quelque peu, puis se tourna vers Machiavel.
- Que dirais-tu de discuter un peu, mon fils? Il me semble que nous avons beaucoup de choses à nous dire, tous les deux.
Valori s'interposa entre les deux hommes:
- Maître, votre place est aux côtés de vos fidèles.
- Allons, Tommaso, je sais parfaitement où je dois être. Pour le moment, ce jeune homme a sans doute besoin d'un réconfort moral. Quant à moi, j'ai envie d'explications. Je rejoindrai la procession plus tard.
- Je me permets d'insister. Tous ces gens croient en votre parole, vous devez les guider. Vous ne pouvez pas leur laisser penser que vous accordez à d'autres la primauté de vos attentions.
Les traits du moine se durcirent subitement.
- Mon unique priorité est le salut de Florence. Mes fidèles doivent accepter les sinuosités du chemin qu'il me faut suivre pour mener à bien ma mission.
Voyant Valori près de répondre, Savonarole lui intima le silence d'un geste de la main. Il articula d'une voix sèche:
- Je rejoindrai la procession plus tard, Tommaso. Si tu n'es pas capable de comprendre mes décisions, abstiens-toi de les commenter. Rattrape les autres maintenant.
La décision du dominicain ne souffrait aucune contestation. Une moue exaspérée tordit les traits de son second lorsqu'il se résigna enfin à quitter les lieux.
- J'ai l'impression de ne pas m'être fait que des amis aujourd'hui, dit Machiavel.
- Valori est aussi têtu qu'un vieil anachorète, mais sa foi est sincère. Il ne faut pas lui tenir rigueur de ses sautes d'humeur. Il croit vraiment à la réussite de notre croisade, sans doute plus encore que moi. Il a parfois tendance à se laisser dominer par ses impulsions.
Savonarole soupira en observant la silhouette de son conseiller s'éloigner au loin.
- Les temps sont durs. Notre mouvement croît inexorablement et, chaque matin, de nouvelles brebis rejoignent le troupeau. Le combat devient toutefois de plus en plus rude. Je ne suis pas certain que nos méthodes soient adaptées à celles de nos adversaires. Que peuvent nos prières face à leurs épées?
Machiavel désigna les larges flaques de sang qui maculaient le sol.
- Voici la preuve que le bouclier de la foi est bien impuissant contre le fer des assassins.
- À quoi bon poursuivre ce combat? Vois le résultat de tous ces efforts: un homme seul est parvenu à faire vaciller la foi de plusieurs milliers de fidèles. Heureusement, la pluie commence déjà à effacer les traces de son crime. Demain, il n'en restera plus rien et nous pourrons reprendre la lutte, si Dieu le veut.
Ses traits trahissaient une profonde lassitude. Le jeune homme avait déjà lu cette expression de découragement sur le visage du dominicain quand il avait surpris sa conversation avec Malatesta. Il fut tenté de lui demander ce qui le liait au mercenaire, mais n'en eu pas le courage.
- Crois-tu au diable, mon fils?
- Pas vraiment, répondit Machiavel après une courte hésitation. Je crois plutôt que l'homme l'a inventé pour justifier les imperfections du monde.
Savonarole lui adressa un sourire bienveillant.
- Comment un élève de Ficino pourrait-il croire en une entité supérieure? Un jour où l'autre, ce vieil hérétique finira sur un bûcher! Moi aussi, à ton âge, je pensais trouver dans les livres les réponses à mes questions. Rien n'égale cependant l'expérience de la vie. Le bien, le mal, la souffrance, la foi, la mort... Tu as sans doute appris davantage ce soir qu'au cours de toutes tes années d'études.
Machiavel se contenta d'acquiescer. Il ne parvenait pas à se détourner des lignes irrégulières du visage du moine. Il comprit subitement l'étrange fascination que ressentaient ceux qui l'approchaient.
Quelle que fût la personne à laquelle il s'adressait, le dominicain se considérait comme son égal. Il s'ouvrait totalement aux autres, sans rien dissimuler de ses doutes et de ses interrogations. Il ne se cachait pas derrière les certitudes de sa foi. Voilà pourquoi l'Église romaine le haïssait tant.
Machiavel se sentit apaisé, comme si les mots du moine avaient évacué d'un coup toute sa tension. En même temps, une immense fatigue l'envahit et il dut s'appuyer contre le mur le plus proche pour ne pas tomber.
Savonarole attendit qu'il se reprenne, avant de reprendre son questionnement.
- Sais-tu pourquoi je suis entré chez les dominicains?
- Non, mon père.
- Veritas. La vérité. La devise de mon ordre. Je pensais que mon engagement m'aiderait à comprendre les subtils rouages du monde. Je ne m'attendais pas à ce que l'accès à la lucidité fût si douloureux. Bienheureux les simples d'esprit!
Une fine pluie s'abattait désormais sur les deux hommes. Aucun d'eux ne songea à se mettre à l'abri. Ils espéraient sans doute que cette eau les purifierait, comme elle purgeait le sol des traces sanglantes laissées par le tueur.