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Les larmes de Machiavel

Электронная книга - «Les larmes de Machiavel». Краткое содержание книги:

En ce début d'année 1498, les brumes hivernales pèsent sur le dôme de la cathédrale Santa Maria del Flore, plongeant Florence dans l'humidité glaciale. Mais pour l'heure les habitants ont d'autres préoccupations: depuis la chute des Médicis, la vindicte populaire gronde, avivée par les sermons du moine Savonarole. La découverte de cadavres atrocement mutilés échauffe davantage les esprits. Témoin d'un des meurtres, Niccolo Machiavel, jeune secrétaire de chancellerie, met à profit sa connaissance des rouages politiques pour mener son enquête et se trouve plongé au cœur du plus grand scandale de l'époque.
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Teresa traînait avec souplesse sa large carcasse au milieu de cette meute avinée. Les mains chargées de pichets, elle allait d'une table à l'autre, discutant avec certains, riant avec d'autres, remettant à leur place les plus indélicats, sans jamais se départir de cette rude bonhomie qui avait fait de son établissement le lieu de débauche le plus réputé de la ville.

- Que comptez-vous faire, maintenant? demanda Deogratias de sa voix étrange.

- Nous n'avons guère le choix. Il faut en savoir plus sur le cardinal de Saint-Malo.

- Tu veux qu'on le surveille, c'est ça, Niccolò?

- Exactement. Nous allons le suivre à tour de rôle. Nous ne pouvons rien faire de plus pour l'instant. Nos adversaires doivent néanmoins ignorer le plus longtemps possible l'existence de la lettre. Je compte sur toi pour garder ta langue, Ciccio, n'est-ce pas?

Guicciardini leva les yeux au ciel.

- Comment peux-tu croire un seul instant que je pourrais me laisser aller à des indiscrétions? Je préférerais mourir que de trahir mes amis!

- Ne serait-il pas plus prudent de lui couper la langue par précaution? demanda Marco.

Guicciardini le fixa en faisant glisser son index sur son cou. Marco gémit:

- Au secours, cet ignoble assassin en veut à ma vie! Défendez un pauvre enfant contre ce tueur!

La scène s'acheva dans un éclat de rire général, puis Marco, terrassé par la fatigue, se lova contre l'épaule de Deogratias et s'endormit. Avec une délicatesse extrême, le serviteur prit l'enfant dans ses bras démesurés et le conduisit hors de la taverne.

11

Ruberto Malatesta avait mis près de cinquante ans à comprendre que l'âme humaine ressemble à ces délicats petits bureaux marquetés qui, sous une apparente simplicité, dissimulent en fait une multitude de tiroirs cachés. S'il paraissait imperméable à toute forme de tourment intérieur, le mercenaire voyait son inébranlable force de caractère s'effriter chaque jour davantage sous les assauts des douloureuses résurgences de son passé guerrier.

Malatesta avait tué pour la première fois à quinze ans, presque par hasard. Affamé, un traînard de l'armée milanaise était entré dans la ferme où il vivait seul avec sa mère. Après avoir tué la plus grosse des oies, le soldat avait demandé à sa mère de la cuire. Une fois rassasié, il l'avait assommée, contrarié par son refus catégorique de lui accorder ses faveurs. L'adolescent était intervenu au moment précis où il s'apprêtait à profiter de l'inconscience de sa mère.

Avec un sang-froid dont il ne serait pas cru capable, il avait planté son couteau de chasse dans les reins de l'agresseur. Il l'avait ensuite achevé en lui enfonçant la lame dans le cœur, comme son père lui avait appris à le faire avec les chiens enragés. Le soudard l'avait contemplé avec effarement, surpris que la main d'un gamin ait pu trancher aussi aisément le fil de sa vie, lui qui avait survécu à tant de combats.

Curieusement, la lame avait causé des blessures presque invisibles. Seule une petite tache de sang maculait sa tunique. Malatesta avait contemplé sa brève agonie d'un œil détaché, sans ressentir plus d'émotion que s'il avait tué un animal.

Après cette incursion précoce dans son existence, la mort ne l'avait plus quitté. À vingt ans, il était entré dans la compagnie du mercenaire Bartolomeo Colleoni, aux côtés duquel il avait combattu dans toute l'Italie. Trente ans de cette vie féroce avaient forgé son esprit tout autant que son corps.

Témoin privilégié de la cruauté de son temps, Malatesta savait que seule une stricte éthique personnelle lui permettrait de ne pas se laisser dominer par ses instincts meurtriers. Certains de ses compagnons avaient choisi le secours de la religion pour oublier le sang et la violence. Malatesta, lui, avait opté pour celui de l'honneur.

Tuer ne le dérangeait pas, à la seule condition que soient respectées certaines règles de base. La plus importante était de ne jamais donner la mort pour des raisons personnelles. Il combattait pour l'argent, et rien d'autre. Les causes ou les idéaux n'avaient aucune place dans son univers.

La seconde règle lui intimait d'épargner les populations civiles. Lorsque cela n'était pas possible, il laissait faire ses compagnons et s'éloignait assez pour ne pas entendre les hurlements.

La guerre était donc devenue pour lui une sorte de rite, qu'il accomplissait presque machinalement, appliquant les consignes à la lettre et évitant toute initiative personnelle. Cela ne lui permettait pas d'éluder sa responsabilité directe dans la mort de ses adversaires, mais c'était la manière le plus efficace de repousser à plus tard les problèmes de conscience.

Las de l'odeur de sang et de poudre qui flottait sans cesse autour de lui, il avait quitté ce monde de fureur sans regret, ni fortune, avec pour seul capital quelques miettes de gloire et un corps endolori.

Il s'était alors résigné à devenir l'homme de main de quelques nobliaux de province. Après plusieurs années passées à pourchasser les voleurs de poules et à intimider mollement les paysans qui rechignaient à payer leurs impôts, il était revenu à Florence juste à temps pour assister à l'instauration de la république.

Il avait offert ses services à Soderini, éliminant l'un après l'autre tous les obstacles qui s'étaient dressés devant celui-ci. Malatesta était ainsi entré dans le dernier cercle du pouvoir, celui où, pour la première fois de sa vie, il pouvait laisser à d'autres le soin d'exercer la violence à sa place.

Les fantômes de ceux qui avaient eu le malheur de croiser son épée avaient attendu ce moment précis pour venir le tourmenter. Tous les remords qu'il avait pris soin de repousser dans le tréfonds de son esprit, du temps de sa vie guerrière, avaient brutalement resurgi et ne cessaient plus de le hanter.

Lorsque les souvenirs macabres affluaient en masse, Malatesta se réfugiait dans ce qu'il faisait le mieux: le combat. Seul dans la salle d'armes du Palazzo Comunale, il s'épuisait des heures durant sur des mannequins d'exercice, jusqu'à ce que la douleur envahisse son corps et son cerveau et l'empêche de penser.

Il n'avait aucune idée du temps passé à répéter inlassablement ses assauts. Le mannequin de cuir gardait les traces de ses coups sauvages. Ses muscles luisaient d'une sueur brûlante et poisseuse, mais il était presque parvenu à repousser ses adversaires invisibles.

Il entendit la porte de la salle d'armes s'ouvrir et se retourna, prêt à sermonner le soldat qui venait le déranger en dépit de ses ordres. Sa surprise fut telle que les mots s'étranglèrent dans sa gorge. Devant lui, couvert de son ample chapeau rouge, se tenait le cardinal de Saint-Malo.

Un sourire aux lèvres, l'ambassadeur s'approcha du mercenaire et lui tendit sa main potelée. Malatesta refusa d'embrasser la bague qu'on lui présentait. Guère troublé par cette hostilité, le prélat retira son avant-bras et le laissa pendre le long de sa bedaine.

Les deux hommes se toisèrent durant une longue minute, avant que Saint-Malo ne finisse par justifier sa présence:

- Je vous ai longtemps cherché, Malatesta. J'ai eu bien du mal à vous trouver.

Une lueur d'ironie se refléta dans les yeux du mercenaire.

- Il est vrai que ce n'est pas un lieu fréquenté d'ordinaire par un homme d'Église. Pourquoi vouliez-vous me voir, Éminence?

- Je suis venu vous proposer un accord, pour notre bien commun.

Avant d'avoir pu esquisser le moindre mouvement, il sentit la pointe de l'épée de Malatesta se poser sur sa carotide. Le mercenaire accentua sa pression et la lame griffa l'épiderme du cardinal, dont le visage s'empourpra légèrement.

Malatesta plongea ses yeux glacés dans ceux de l'ecclésiastique.

- J'ai bien du mal à croire que nous puissions avoir quelque chose en commun, Éminence. Je vous écoute néanmoins. Et n'oubliez pas que, pour le moment, votre destin est entre mes mains.

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