Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Серия: Majipoor (fr) #2
- Год: 1983
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-00979-7
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Фэнтези
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II suffit de prendre une capsule, de la glisser dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était devenu la personne qui a fait l’enregistrement.
Hissune en prend une et une autre et une autre encore, et c’est comme s’il voyageait à travers les continents démesurés, les océans interminables de Majipoor, comme s’il explorait les plaines, les déserts, les montagnes, les villes, les palais et les âmes aussi.
— Venez. Venez voir.
Lavon sentit quatre bras massifs l’entourer et il perçut l’odeur forte et musquée de la fourrure du Skandar. Le marin géant le souleva et le transporta jusqu’au pont, puis il le reposa précautionneusement. Lavon tituba, mais Vormecht était à ses côtés, ainsi que Joachil Noor. Le second montra la mer du doigt. Une zone d’eau dégagée bordait le Spurifon sur toute la longueur de sa coque.
— Nous avons mis des câbles dans l’eau et nous avons donné à l’herbe à dragon une bonne décharge électrique, dit Joachil Noor. Cela a provoqué un court-circuit dans leur système contractile. Les algues les plus proches de nous sont mortes instantanément et les autres ont commencé à se retirer. Il y a maintenant devant nous un chenal dégagé à perte de vue.
— Le voyage est sauvé, s’écria Vormecht. Nous pouvons poursuivre notre route, capitaine !
— Non, fit Lavon.
Il sentait le brouillard et la confusion se retirer de son esprit.
— Qui est le navigateur maintenant ? Faites-lui faire demi-tour et mettre le cap sur Zimroel.
— Mais…
— Demi-tour ! Cap sur Zimroel !
Ils le regardaient bouche bée, abasourdis, sidérés.
— Capitaine, vous n’êtes pas redevenu vous-même. Donner un tel ordre, au moment-même où tout va de nouveau bien. Vous avez besoin de vous reposer, et dans quelques heures vous vous sentirez…
— Le voyage est terminé, Vormecht. Nous faisons demi-tour.
— Non !
— Non ? Alors c’est une mutinerie ?
Leur regard était vide, leur visage restait impassible.
— Voulez-vous vraiment continuer ? demanda Lavon. À bord d’un navire maudit commandé par un meurtrier ? Vous en aviez tous assez de ce voyage avant que tout cela arrive. Croyez-vous que je ne le savais pas ? Vous étiez avide de rentrer. Vous n’osiez pas le dire, c’est tout. Eh bien, maintenant, j’éprouve la même chose que vous.
— Nous sommes en mer depuis cinq ans, dit Vormecht. Nous sommes peut-être à la moitié de la traversée. Il ne nous faudrait peut-être pas plus longtemps pour atteindre les côtes d’Alhanroel que pour parcourir la même route en sens inverse.
— Mais nous ne les atteindrons peut-être jamais, répliqua Lavon. Qu’importe. Je n’ai plus le courage d’aller de l’avant.
— Demain, vous penserez peut-être différemment, capitaine.
— Demain, j’aurai encore du sang sur les mains, Vormecht. Je n’étais pas destiné à amener ce navire à bon port de l’autre côté de la Grande Mer. Nous avons payé notre liberté de quatre vies, mais cela a mis un terme au voyage.
— Capitaine…
— Faites demi-tour, ordonna Lavon.
Quand ils vinrent le voir le lendemain, l’implorant de les laisser continuer le voyage et soutenant que la gloire éternelle et l’immortalité les attendaient sur les côtes d’Alhanroel, Lavon refusa calmement et simplement d’en discuter avec eux. Il leur répéta qu’il était impossible de continuer. Alors ils échangèrent des regards entre eux, eux qui avaient détesté la traversée et avaient aspiré à en être débarrassés et qui, dans les moments euphoriques de la victoire sur l’herbe à dragon, avaient changé d’avis, et ils changèrent une nouvelle fois d’avis, car sans la force de volonté de Lavon il n’était plus question de continuer. Ils remirent le cap à l’est et ne parlèrent plus de la traversée de la Grande Mer. Un an plus tard, ils essuyèrent des tempêtes et furent durement secoués et l’année suivante se produisit un violent affrontement avec des dragons de mer qui endommagea gravement la poupe du navire ; mais ils poursuivirent leur route et, sur les cent soixante-trois voyageurs qui avaient quitté Til-omon depuis si longtemps, plus d’une centaine étaient encore en vie – et parmi eux le capitaine Lavon – quand le Spurifon réussit à regagner tant bien que mal son port d’attache dans le courant de la onzième année du voyage.
IV. Calintane explique
Hissune reste abattu pendant plusieurs jours. Il sait, bien entendu, que la tentative s’est soldée par un échec : aucun navire n’a jamais traversé la Grande Mer, et aucun navire ne le fera jamais, car l’idée est absurde et sa réalisation probablement impossible. Mais échouer de cette manière, aller si loin et faire demi-tour, non par lâcheté ni à cause d’une maladie ou d’une famine mais simplement par détresse… Hissune trouve cela difficile à comprendre. Il n’aurait jamais fait demi-tour. Tout au long des quinze années de sa vie, il est toujours obstinément allé de l’avant vers ce qu’il percevait comme son but et ceux qui cédaient en chemin lui avaient toujours paru futiles et faibles. Mais enfin, il n’est pas Sinnabor Lavon ; et puis il n’a jamais donné la mort. Commettre un tel acte de violence peut bouleverser n’importe qui. Il éprouve pour Sinnabor Lavon un certain mépris et énormément de compassion et puis, plus il pense à l’homme, en le voyant de l’intérieur, plus une sorte d’admiration remplace le mépris, car il se rend compte que Sinnabor Lavon n’était pas une poule mouillée mais, en fait, une personne d’une énorme force morale. Hissune découvre cela avec saisissement et son abattement disparait aussitôt. Mon éducation se poursuit, se dit-il.
Tout de même, il a choisi l’enregistrement de Sinnabor Lavon pour chercher de l’aventure et de la distraction et non une philosophie si sérieuse. Il n’a pas trouvé tout à fait ce qu’il cherchait. Mais il sait que quelques années plus tard il y eut, dans le Labyrinthe même, un événement qui divertit follement tout le monde et qui, même après plus de six mille ans, s’est propagé à travers l’Histoire comme l’un des événements les plus étranges qu’ait connus Majipoor. Quand ses tâches le lui permettent, Hissune prend le temps de faire quelques recherches historiques ; puis il retourne au Registre des Ames pour pénétrer dans l’esprit d’un jeune fonctionnaire à la cour de ce Pontife Arioc de bizarre réputation.
Le lendemain du jour où la crise avait atteint son point culminant et où les dernières extravagances s’étaient produites, un étrange silence tomba sur le Labyrinthe de Majipoor, comme si tout le monde était trop abasourdi pour simplement ouvrir la bouche. L’impact des événements extraordinaires de la veille commençait juste à se faire sentir, bien que même ceux qui avaient été témoins de ce qui s’était passé ne pussent encore entièrement le croire. Tous les ministères étaient fermés ce matin-là par ordre du nouveau Pontife. Du haut en bas de la hiérarchie, les bureaucrates avaient été soumis à une tension extrême par les récents bouleversements et ils avaient été autorisés à se remettre de leurs émotions en dormant tandis que le nouveau Pontife et le nouveau Coronal – tous deux stupéfaits par l’accession inattendue au trône qui les avait frappés avec la force d’un coup de tonnerre – se retiraient dans leurs appartements pour réfléchir à leur ahurissante transformation. Ce qui donnait enfin à Calintane une occasion de voir Silimoor, sa bien-aimée. Avec appréhension – car il l’avait très mal traitée pendant tout un mois et elle n’était pas du genre à pardonner facilement – il lui envoya un message qui disait : Je sais que je suis coupable de t’avoir honteusement négligée, mais peut-être commences-tu à comprendre maintenant. Rendez-vous à midi pour déjeuner au café près de la Cour des Globes et je t’expliquerai tout.
Même dans des circonstances favorables, elle était prompte à s’emporter. C’était pratiquement son seul défaut, mais il était grave et Calintane craignait son courroux. Leur liaison durait depuis un an ; ils étaient presque fiancés ; tous les hauts fonctionnaires de la cour pontificale reconnaissaient que c’était un beau parti. Silimoor était jolie, intelligente et bien informée en matière politique ; elle était d’une excellente famille, avec trois Coronals parmi ses ancêtres, y compris le légendaire lord Stiamot lui-même. Elle serait de toute évidence une compagne idéale pour un jeune homme destiné à de hautes fonctions. Bien que n’étant pas encore âgé de trente ans, Calintane avait déjà atteint le bord extérieur du petit cercle qui entourait le Pontife et s’était vu confier des responsabilités très inhabituelles pour son âge. C’étaient en fait ces responsabilités qui l’avaient totalement empêché ces derniers temps de voir Silimoor et même de lui parler. Il s’attendait donc à se faire réprimander et espérait, sans grande conviction, qu’elle finirait par lui pardonner.