La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
– Ça lui apprendra ! avait commenté Maurice. Et elle ne veut toujours pas dire qui est le père. Ça ne lui portera pas chance. Un môme qui arrive pendant la débâcle, ce n’est pas bon signe.
– Comment peux-tu dire des horreurs pareilles ? avait rétorqué Christine. Je te trouve odieux ! Tu ne penses pas que c’est assez dur pour elle ?
Maurice finit par en convenir.
– Ouais, le môme s’appelle Franck.
***
Joseph analysait les résultats décevants du nouveau traitement contre le paludisme quand Sergent vint le trouver. Il s’assit en face de lui, de l’autre côté de la paillasse.
– Nous devons nous parler, dit-il.
– Les derniers tests sont encore négatifs, répondit Joseph en désignant une série d’éprouvettes graduées. Je dois tout recommencer, il va me falloir plus de temps que prévu. Sur ce tube, c’est encore plus embêtant, j’ai une réaction positive alors que le sérum n’est pas celui d’un paludéen, j’avais fait extrêmement attention, je ne vois pas où j’ai commis une erreur.
Sergent restait perdu dans ses pensées. Joseph crut qu’il était contrarié par cette nouvelle. Après un long silence, Sergent soupira profondément.
– Je n’aurais jamais cru devoir faire un aussi sale boulot. J’ai deux questions à vous poser. Je vous demande des réponses franches et sans ambiguïté. Êtes-vous juif, Kaplan ?
– Oui, c’est ma religion de naissance mais je ne suis pas très croyant.
– Que vous soyez un peu juif ou beaucoup ne changera rien. Est-ce que vous me faites une confiance totale ?
– Bien sûr, monsieur.
Le 4 octobre de cette sombre année 40, le gouvernement du maréchal Pétain avait promulgué une loi prévoyant l’internement des ressortissants juifs étrangers. Trois jours plus tard, une autre loi retirait la nationalité française aux juifs d’Algérie. Au mois d’août, une loi avait déjà interdit l’exercice de la médecine aux juifs, français ou étrangers. L’amiral Abrial, nouveau gouverneur général, venait d’arriver pour appliquer ces textes avec zèle.
Sergent devait remplir, toutes affaires cessantes, un formulaire sur la composition ethnique du personnel de l’Institut avec l’origine raciale en remontant aux quatre grands-parents paternels et maternels. Il ne pouvait conserver des indigènes israélites ou musulmans que dans le personnel subalterne. Pour le personnel scientifique, c’était hors de question.
– Je me doutais que tôt ou tard il y aurait un problème, fit Joseph.
– Mon cher Kaplan, j’ai longuement réfléchi, votre nationalité autant que votre religion vous condamnent. Il n’y a que trois solutions. En tant que patron d’un organisme public, je suis obligé de vous virer, on vous arrête, vous serez interné d’abord ici et après en métropole. Inutile de souligner à quel point cette idée me révulse. Deuxième possibilité, vous quittez l’Institut pour fuir je ne sais trop où. Dans le contexte actuel, vous n’irez pas loin et serez ramené entre deux gendarmes et emprisonné. Dernière hypothèse, je peux vous envoyer quelque part où jamais personne ne viendra vous arrêter mais, je vous préviens, les conditions de vie y sont extrêmement pénibles pour un Européen.
– Ai-je vraiment le choix ?
– Je prends un gros risque pour l’Institut, il faudra être très discret. Vous avez entendu parler de la station expérimentale ?
Sergent conduisait vite sur la route étroite. Chargée à la hâte d’un assortiment de provisions, de matériel et de produits de laboratoire calés et protégés avec soin, la Juvaquatre filait dans la nuit. Après avoir rempli à ras bord la camionnette à l’Institut, ils étaient passés à l’appartement de Joseph. Sergent avait voulu l’accompagner pour l’aider à emporter ses affaires. Joseph n’avait toujours que les deux valises avec lesquelles il était arrivé à Alger deux ans auparavant. Qu’allait-il faire de ce qu’il avait acquis depuis ?
– Prenez l’essentiel. Le reste, laissez-le, vous n’en aurez pas besoin.
Joseph aurait voulu emporter son Gramophone, les disques de Gardel et son poste à galène quand Sergent l’arrêta :
– Là où vous vivrez, il n’y a pas encore l’électricité. Il vous faut tout abandonner, ce sera la preuve de votre départ précipité.
Sergent refusa qu’il laisse le moindre message. Joseph était gêné de partir sans prévenir Nelly, Christine et Maurice.
Le sentiment poisseux de les trahir.
– Que vont-ils imaginer ? Ce sont mes amis.
– Ils ne pourront rien pour vous. Une première vague d’arrestations est prévue dans les prochains jours. Les juifs auront la primeur, ils seront regroupés dans un camp d’internement ouvert dans l’Oranais, viendront les rejoindre les gaullistes, les francs-maçons, les communistes, les républicains espagnols et les nationalistes algériens. On prépare activement les listes. On parle d’ouvrir un autre camp dans le Constantinois. Nous avons une infection sociale mortifère qui se propage de façon foudroyante, une épidémie contre laquelle il n’existe pour l’instant aucun autre remède que la fuite. Vous êtes engagé avec la femme qui vit avec vous ?
– Avec Nelly ? Nous vivons d’une façon indépendante. Elle n’a pas la clef d’ici.
– Tant mieux. Vous n’aurez pas à l’entraîner dans ce calvaire. Personne ne doit savoir que vous partez ni où vous allez. Si ce sont des gens qui vous aiment, ils comprendront quand vous leur expliquerez, une fois la guerre terminée. Quand la police les interrogera, ils diront la vérité : vous avez disparu brutalement sans leur dire au revoir, en emportant uniquement quelques vêtements. On pensera que vous avez pris le train pour la Tunisie, le Maroc ou le Sénégal et on vous oubliera. C’est la meilleure chose qui puisse vous arriver.
En conduisant, Sergent lui donnait ses consignes sur le programme de recherches. Il parlait fort pour couvrir le bruit du moteur poussé à fond. Au fur et à mesure, il s’assurait que Joseph l’avait bien compris et adhérait sans réserve.
– Ce projet a commencé il y a quelques années, il a subi beaucoup de retard, il durera encore longtemps, l’idéal serait que vous restiez deux ou trois ans.
Joseph le regarda pour deviner s’il était sérieux, il n’apercevait que le contour de son visage rond à peine éclairé par le tison de sa cigarette. Sergent fixait la route pierreuse.
– C’est le minimum pour faire du bon boulot. De toute façon, les hostilités seront longues. Dans votre situation, vous ne pourrez pas revenir avant la fin de la guerre, ni écrire ou voir qui que ce soit. Vous allez vivre dans une des régions les plus insalubres d’Algérie. Un endroit totalement inhospitalier. À part mon chef de chantier, il n’y a pas un Blanc à quinze kilomètres à la ronde et ce sont de malheureux fermiers. Vous vivrez avec des Arabes dont la plupart ne parlent pas français. Vous, vous avez de la chance, vous êtes prémuni contre le palu. Vous allez pouvoir accomplir quelque chose de grand. Si j’avais été plus jeune, j’aurais été heureux de m’en charger. Dupré fait l’approvisionnement en matériel de chantier et en nourriture toutes les cinq ou six semaines, vous pouvez avoir confiance en lui. Parfois pendant la saison des pluies, le camion n’arrive pas à passer, il faudra vous débrouiller.
Sergent se gara lentement sur un terre-plein au bord de la route, prit une autre cigarette, en offrit une à Joseph. Il coupa les phares. Ils fumèrent en silence.
– Je vous préviens, Kaplan, vous ne pourrez pas quitter votre poste avant que je vous aie trouvé un remplaçant.
– Je ne sais pas si j’arriverai à tenir le coup seul si longtemps.
– Vous serez trop occupé pour y penser, les indigènes sont dans un état de dénuement sanitaire total. La science, c’est bien, mais soigner les êtres humains, c’est primordial.
– Je ne l’ai jamais fait.
– Quand vous aurez en face de vous un gamin avec une rate protubérante, vous réaliserez que le paludisme n’est pas qu’un sujet de recherche. Il y a toujours eu dans cette contrée une mortalité effrayante. Désormais, votre problème ne sera plus un tube qui vire au bleu ou au blanc, ce sera un bébé qui meurt.