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tant que la terre durera - tome 3

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tant que la terre durera - tome 3
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Enfin rassurée, Tania se leva, enfila son peignoir préféré et convoqua le maître d’hôtel, qui demandait à lui parler d’urgence. Au réveil, elle avait eu l’impression d’accéder à un grand jour vide. Et, cependant, mille questions occupaient déjà son esprit. Le maître d’hôtel dénombrait les factures des fournisseurs et sollicitait une augmentation de gages pour la seconde laveuse de vaisselle qui attendait un enfant. Et quelles fleurs madame exigeait-elle pour la table ? Et combien de couverts devait-on prévoir ? Et ne faudrait-il pas que madame admonestât le cuisinier qui buvait plus que de raison ? Après le maître d’hôtel, ce fut le cuisinier qui se présenta, lourd, le nez rubicond, la bouche pâteuse. Tania tenta de lui reprocher son ivrognerie, écouta ses excuses, apprit qu’il buvait parce que sa femme couchait avec le maître d’hôtel, le complimenta sur son soufflé à l’orange de la veille et composa le menu, avec gourmandise et célérité. À peine le cuisinier avait-il quitté la pièce, que la masseuse parut, athlétique, lunettée, les cheveux courts. Tout en pétrissant le corps de Tania, elle lui donna des nouvelles de ses autres clientes :

— Figurez-vous, estimable Tatiana Constantinovna… je ne devrais pas le dire, bien sûr…, mais Mme Ostapova reçoit chez elle, tous les jours, un porteur de la confiserie Siou. Un gamin. Elle se ruine en bonbons. Elle le gave de sucreries. Et lui, pour la peine, vous comprenez… C’est une cochonnerie !… Je vous ai fait mal ? Ce n’est rien, ma belle. C’est pour votre bien. Vos tissus sont devenus d’un ferme ! C’est blanc et lisse ! C’est élastique et succulent !… Ah ! si Mme Ostapova avait votre corps !… Je le lui disais justement, ce matin…

Échappée aux mains de sa masseuse, Tania n’eut que le loisir de se passer un peu d’eau fraîche sur le front avant de recevoir la manucure. C’était une petite personne fardée, obséquieuse et ricanante. Elle avait travaillé deux ans à Paris, et prétendait avoir des intuitions fulgurantes en matière de mode. Tandis qu’elle polissait les ongles de Tania, plusieurs vendeuses se succédèrent dans la chambre, offrant, l’une des bas aux nuances extravagantes, l’autre des lingeries aériennes, ou des flacons de parfum arrivés directement de France. La manucure, les yeux allumés de convoitise, donnait son avis, ravalait sa salive, devenait rouge, nerveuse. Tania, gênée, lui fit cadeau d’un flacon de parfum, « Vierge orageuse », et la manucure s’étrangla de plaisir en le respirant. Au moment de partir, elle baisa la main de Tania.

Déjà, la femme de chambre versait une essence odorante dans le bain. Mais, comme Tania entrait dans l’eau, le téléphone sonna victorieusement. La soubrette installa l’appareil à proximité de la baignoire, et Tania, molle et détendue, bavarda dix minutes avec son amie Eugénie Smirnoff, qui lui avait trouvé mauvaise mine, avant-hier, au théâtre. Puis, ce fut le tour de Volodia, qui la fit beaucoup rire en lui racontant une soirée qu’il avait passée chez les Tziganes, avec des femmes de petite vertu. Elle l’invita à dîner pour le soir même. À peine avait-elle raccroché l’écouteur, qu’une maison de couture l’appela pour changer l’heure de son essayage.

— Au prochain coup de téléphone, vous répondrez que je suis sortie, dit Tania à sa femme de chambre.

Elle feignait la colère, mais elle était heureuse d’être entourée de gens qui la dérangeaient et l’empêchaient de réfléchir. On frappa à la porte. C’était le coiffeur. Le temps de revêtir un négligé en charmeuse rose et voile de soie, et Tania était assise devant sa psyché, tandis que le coiffeur, tout bouclé, tout dansant, s’affairait autour d’elle dans un cliquetis de fers à friser.

— J’ai reçu de Paris… Une merveille !… Regardez ce peigne en forme de lotus épanoui… Est-ce léger, est-ce coquet ?… Et quelle écaille !… Prenez la peine d’admirer les incrustations qui l’enrichissent…

Tania acheta le peigne, et encore une fanchette en valenciennes dont elle n’avait nul besoin. Comme le coiffeur achevait de consolider l’édifice de ses cheveux, la femme de chambre annonça que le cocher et le chauffeur venaient prendre les ordres de madame. Les deux hommes entrèrent. Le chauffeur, Georges, avait un pâle visage de voyou et portait des jambières en cuir fauve. Le cocher, Varlaam, énorme, barbu, larmoyant, le considérait avec mépris et enviait la faveur dont il jouissait auprès de ses maîtres. Depuis que Michel avait acquis deux autos, une Mercedes et une Lorraine-Dietrich, Varlaam sentait bien qu’il était passé au second plan, avec ses chevaux, sa calèche et sa houppelande. Détrôné, démodé, vaincu, il dégustait sa honte et appelait des malédictions immédiates sur la mécanique et les paresseux qui en tiraient profit. Chaque matin, il attendait avec angoisse le verdict de Tania. Sortirait-elle en auto ou en traîneau ? Tania plaignait le malheureux et lui accordait souvent la préférence.

— Vous attellerez pour midi, Varlaam, dit-elle.

Un flot de sang gonfla le visage de Varlaam. Ses yeux brillèrent de fierté et de gratitude. Il jeta un coup d’œil triomphal vers le chauffeur et articula d’une voix de basse profonde :

— À vos ordres, madame. Tout sera prêt pour midi.

Et, vraiment, tout fut prêt pour midi. Mais Tania ne put sortir. Elle achevait de s’habiller, lorsque sa femme de chambre fit entrer la demoiselle de compagnie de Marie Ossipovna. La belle-mère de Tania avait pris, depuis peu, à son service, cette jeune fille de dix-sept ans, transparente, jolie, naïve, dont la seule raison d’être au logis consistait à subir la mauvaise humeur de la vieille. Souvent, la demoiselle de compagnie venait se plaindre à Tania et solliciter ses conseils. Elle-même ne savait pas se défendre contre sa bienfaitrice. Orpheline, élevée au couvent, elle traversait la vie dans un bourdonnement de prières.

— Qu’y a-t-il encore, Svétlana ? lui dit Tania en la prenant par la main.

— Ah ! Madame, gémit Svétlana, pour moi, je crois qu’il vaudrait mieux partir.

— Allons bon !

Tania attira la jeune fille vers un canapé et s’assit auprès d’elle. Svétlana avait les yeux pleins de larmes. Elle sentait le bébé bien tenu. Tania aimait la recevoir chez elle et la consoler.

— Encore des ennuis avec Marie Ossipovna ? demanda-t-elle.

— Elle… elle veut m’apprendre le circassien, bredouilla Svétlana.

Tania se mit à rire.

— Moi, je ne demande pas mieux, poursuivit la petite, mais il faut me laisser le temps… Et elle m’interroge, me crie dessus… Quand on me crie dessus, je cesse de vivre… Au couvent, mère Anastasie était si douce avec moi… Pourvu que je chante juste, que je couse bien et que je fasse mes dévotions, elle était contente…

Chaque fois que Svétlana parlait du couvent et de mère Anastasie, son visage à la peau très fine devenait rose et chaud de passion. Elle savait mille détails saugrenus sur la vie des saints et leur pouvoir d’intercession, et quelles prières convenaient à chaque jour de la semaine. Elle avait chanté dans le chœur et brodé des nappes d’autel. Sa tante, mère Anastasie, qui était la supérieure du couvent, la protégeait et surveillait son éducation. Puis, la tante était morte. Et la nouvelle supérieure avait convoqué Svétlana pour lui signifier que le couvent ne pouvait pas se permettre le luxe d’accepter des novices sans dot. Or, Svétlana ne possédait pas d’économies. Elle avait donc quitté le couvent et cherché une place par l’entremise de la sœur tourière. Maintenant, elle mettait de l’argent de côté. Dans un an, dans deux ans, elle retournerait là-bas. Elle soupira :

— Il faudra que vous veniez écouter la messe, chez nous, barinia. Quand les religieuses chantent, on dirait les violons du ciel !

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