Dominium Mundi. Livre I
- Автор: Baranger François
- Серия: Dominium Mundi #1
- Год: 2013
- Язык: французский
- Год: Critic
- ISBN: 979-10-90648-12-8
- Жанр: Космическая фантастика
Электронная книга - «Dominium Mundi. Livre I». Краткое содержание книги:
Arrivant sur les berges de la rivière du jardin, il secoua la tête dans le but d’éloigner ces pensées déprimantes puis grimpa le petit talus herbeux où un vénérable saule pleureur déployait ses rameaux jusqu’à l’eau. C’était son saule. L’endroit où il avait pris l’habitude de venir s’isoler s’il voulait se détendre. Le creux que formait le talus au pied de l’arbre était invisible depuis l’allée et lorsqu’il était assis au milieu des grosses racines, semblables aux tentacules d’une pieuvre figée, Tancrède parvenait enfin à trouver une certaine tranquillité d’esprit. Que de fois ici, après la nuit tombée, enveloppé d’odeurs d’herbe et de bois humide, il avait réussi à s’oublier totalement, croyant être revenu pour une heure ou deux, dans la forêt de son enfance à Caudilly.
Mais aujourd’hui, il était venu pour s’acquitter d’une tâche trop souvent repoussée ces derniers jours : enregistrer le message hebdomadaire pour sa famille. Tous les soldats avaient droit à un message de cinq minutes maximum par semaine, et à une entrevue temps-réel de la même durée une fois par mois. Si les transmissions super-tachy permettaient en effet de communiquer avec la Terre en temps réel, elles consommaient de telles quantités d’énergie qu’on les rationnait strictement pour l’équipage. Les messages différés, quant à eux, étaient compactés et envoyés par groupes toutes les vingt-quatre heures.
Tancrède se décontracta un instant, les paupières closes et le souffle profond, savourant la fraîcheur apportée par cette soirée d’été. Sur le Saint-Michel, le mois d’août touchait à sa fin ; la saison chaude, même simulée, avait apporté son lot de journées de canicule.
Lorsqu’il se sentit prêt, il leva son messageur – un Pléiades 3 un peu dépassé par les nouvelles générations aux innombrables fonctions – à hauteur du visage en veillant à se placer dans le peu de lumière qui restait. La qualité d’image des messages compressés était si médiocre que bien souvent, on y reconnaissait à peine l’expéditeur. Il fit un effort pour parler distinctement. Le son tachy n’était pas fameux non plus.
« Chère mère, cher père et chère sœur. Je sais que je suis en retard de plusieurs jours pour ce message et croyez bien que j’en suis désolé. La vie à bord ne me laisse que peu de répit. Ici, tout va très bien. Les entraînements sont durs, mais j’y suis habitué, et mes hommes sont solides et dévoués. Ne vous faites donc aucun souci pour moi. Comme toutes les autres, cette campagne se passera très bien jusqu’au bout. Aujourd’hui, Liétaud m’a annoncé son intention de se marier avec Viviane. Je suis heureux pour lui, c’est un garçon droit et sincère qui mérite le bonheur. Je ne sais toujours pas comment il a fait pour se trouver une femme parmi l’équipage du Saint-Michel, en ce qui me concerne, j’ai l’impression que jamais je ne pourrais trouver l’âme sœur dans un endroit pareil. »
Il eut un petit rire forcé.
« Je… je pense souvent à vous… et au manoir familial. Les pâturages et les forêts me manquent. Il y a des années que je n’ai plus profité de tout cela et parfois, je ressens comme un vide en y repensant, comme si les souvenirs commençaient à s’effacer, à s’estomper… »
Réalisant qu’il se montrait un peu trop sincère sur ses sentiments réels, il se redressa brusquement et reprit d’une voix plus ferme.
« Mais je divague, je divague. Ne vous inquiétez pas pour moi, je suis juste un peu fatigué en ce moment. Une bonne nuit de sommeil et ça ira mieux. J’espère que tout se passe bien pour vous. Père a-t-il passé son dernier examen postopératoire chez les hospitaliers de Montierneuf ? Nicée fréquente-t-elle toujours son cher petit Antoine Kirgmel ? »
Lors de la dernière séance temps-réel, elle lui avait annoncé que leur père semblait se douter de quelque chose concernant leur relation, et que, contrairement à ses craintes, il ne lui avait pas interdit de le revoir. Elle n’y tenait plus de joie, mais craignait qu’il ne change d’avis. C’était une bonne nouvelle, cependant Tancrède savait qu’il lui faudrait en parler avec lui afin de lever ses dernières réticences.
Cela datait déjà d’un mois relatif, donc trois mois pour elle. En trois mois, bien des choses avaient pu arriver ; elle avait probablement dû avouer au jeune homme son handicap et peut-être avait-il été le premier prétendant à l’accepter ? Il reprit :
« Qu’en est-il de notre différend avec Robert de Montgomery ? Êtes-vous enfin parvenus à faire valoir notre bon droit ? Figurez-vous que depuis quatre mois que je suis ici, je n’ai encore jamais eu l’occasion de le croiser. »
En fait, les entraînements étaient si prenants et le vaisseau si vaste, qu’il ne rencontrait presque jamais personne de sa connaissance en dehors de ses propres soldats et de ses officiers. Même ses condisciples templiers lui semblaient parfois absents du navire hormis lors des assemblées mensuelles.
Concernant Robert, il était sans doute préférable de ne l’avoir encore jamais croisé à bord du Saint-Michel. La dernière fois que cela s’était produit, six ans plus tôt à la cour de Philippe IX, il avait publiquement refusé de lui rendre son salut. L’incident avait fait grand bruit et Tancrède avait dû quitter les lieux sur-le-champ. Au moins, avait-il eu la satisfaction d’humilier l’ennemi de sa famille.
Leur antagonisme remontait à plus de quatorze ans. Lors d’une expédition sauvage, le jeune duc de Normandie avait alors envahi les territoires du Lieuvin, composant la plus grande partie du domaine du père de Tancrède, Eudes Bonmarchis, comte de Lisieux. Cette annexion illégale et contraire aux règles de non-belligérance édictées par Urbain IX s’était faite dans le sang et beaucoup de partisans des Tarente y avaient trouvé la mort.
Toutefois, la famille de Tancrède ne possédait pas la puissance nécessaire pour s’opposer à son propre duc, et surtout à un seigneur tel que Robert de Montgomery. Leur domaine, avant annexion, ne représentait même pas un tiers de celui du duc de Normandie, et leur force militaire était quasi inexistante. Tout au plus une force de police.
C’était pour cette raison que Robert n’avait pas hésité à s’approprier ces territoires par la force, agrandissant ainsi son domaine presque sans coup férir et se garantissant un accès complet à la Seine, voie fluviale capitale pour la marine marchande et grande pourvoyeuse d’impôts et taxes en tous genres. Le père de Tancrède avait tenté tous les recours légaux possibles, faisant appel à la justice du roi et même du pape, mais les procédures traînaient depuis des années sans progresser d’un pouce. L’inertie des autorités semblait proportionnelle à la puissance de Robert de Montgomery, duc de Normandie et comte de Rouen.
Le temps aidant, Tancrède avait cessé de se tourmenter à propos de cette injustice. Néanmoins, dissimulée au fond de lui, demeurait une braise de rancœur qui ne demandait qu’un souffle pour se ranimer. Il espérait secrètement parvenir un jour à lever une armée suffisante pour porter le fer directement dans le domaine de Robert, ramenant ainsi le Lieuvin dans le giron familial. En attendant, il était préférable de ne pas s’étendre sur ce sujet pour ne pas raviver de douloureux souvenirs.
« D’ici quatre jours, la phase sommeil froid commencera. Comme vous le savez, je ne pourrai alors plus vous envoyer de message pendant dix mois relatifs. Je sais que ce sera dur pour vous alors que pour moi ce délai ne semblera pas plus long qu’un battement de paupières. Mais je vous promets que je suis bien décidé à rattraper tout le temps perdu dès la fin de cette campagne. »
Il espérait sincèrement que cette fois il parviendrait à tenir cette promesse.
« Bon, je vous quitte pour aller dîner, l’entraînement d’aujourd’hui m’a laissé affamé. Ma chère famille, toutes mes pensées sont pour vous. »