Quand un roi perd la France
- Автор: Дрюон Морис
- Серия: les rois maudits #7
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 9782253021971
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Quand un roi perd la France». Краткое содержание книги:
Qui y avait-il encore, à Rouen, qui mérite d’être nommé, hors les serviteurs habituels, et Mitton le Fol, nain du Dauphin, qui gambadait entre les tables, portant lui aussi chaperon emperlé… des perles pour un nain, je vous le demande, est-ce bonne manière de dépenser les écus qu’on n’a pas ? Le Dauphin le fait vêtir d’un drap rayé qu’on lui tisse tout exprès, à Gand… Je désapprouve cet emploi qu’on fait des nains. On les oblige à bouffonner, on les pousse du pied, on en fait risée. Ce sont créatures de Dieu, après tout, même si l’on peut dire que Dieu ne les a pas trop réussies. Raison de plus pour témoigner un peu de charité. Mais les familles, à ce qu’il paraît, tiennent pour une bénédiction la venue d’un nain. « Ah ! il est petit. Puisse-t-il ne pas grandir. On pourra le vendre à un duc, ou peut-être au roi… »
Non, je crois vous avoir cité tous les convives d’importance, avec Friquet de Fricamps, Graville, Mainemares, oui, je les ai nommés… et puis, bien sûr, le plus important de tous, le roi de Navarre.
Le Dauphin lui réservait toute son attention. Il n’avait guère d’efforts à faire, d’ailleurs, du côté du gros d’Harcourt. Celui-là ne causait qu’avec les plats, et il était bien vain de lui adresser parole pendant qu’il engloutissait des montagnes.
Mais les deux Charles, Normandie et Navarre, les deux beaux-frères, parlaient beaucoup. Ou plutôt Navarre parlait. Ils ne s’étaient guère revus depuis leur équipée manquée d’Allemagne ; et c’était tout à fait dans la manière du Navarrais que de chercher, par flatterie, protestations de bonne amitié, souvenirs joyeux et récits plaisants à reprendre empire sur son jeune parent.
Tandis que son écuyer, Colin Doublel, déposait les mets devant lui, Navarre, rieur, charmant, plein d’entrain et de désinvolte… « C’est la fête de nos retrouvailles ; grand merci, Charles, de me permettre de te montrer l’attachement que j’ai pour toi ; je m’ennuie, depuis ton éloignement… » lui rappelait leurs fines parties de l’hiver précédent et les aimables bourgeoises qu’ils jouaient aux dés, à qui la blonde, à qui la brune ? « … la Cassinel est grosse à présent et nul ne doute que c’est de toi… », et de là passait aux affectueux reproches… « Ah ! qu’es-tu allé conter tous nos projets à ton père !… Tu en as retiré le duché de Normandie, c’est bien joué, je le reconnais. Mais avec moi, c’est tout le royaume que tu pourrais avoir à cette heure… » pour lui glisser enfin, reprenant son antienne : « Avoue que tu ferais un meilleur roi que lui ! »
Et de s’enquérir, sans avoir l’air d’y toucher, de la prochaine rencontre entre le Dauphin et le roi Jean, si la date en était arrêtée, si elle aurait lieu en Normandie… « J’ai ouï dire qu’il était à chasser du côté de Gisors. »
Or il trouvait un Dauphin plus réservé, plus secret que par le passé. Affable certes, mais sur ses gardes, et ne répondant que par sourires ou inclinaisons de tête à tant d’empressement.
Soudain, il se produisit un grand fracas de vaisselle qui domina les voix des dîneurs. Mitton le Fol, qui s’employait à singer les huissiers de cuisine en présentant un merle, tout seul, sur le plus grand plat d’argent qu’il avait pu trouver, Mitton venait de laisser tomber le plat. Et il ouvrait la bouche toute grande, en désignant la porte.
Les bons chevaliers normands, déjà fortement abreuvés, s’amusaient du tour qu’ils jugeaient fort drôle. Mais leurs rires se coincèrent aussitôt dans leur gorge.
Car de la porte surgissait le maréchal d’Audrehem, tout armé, tenant son épée droite, la pointe en l’air, et qui leur criait de sa voix de bataille : « Que nul d’entre vous ne bouge pour chose qu’il voit, s’il ne veut mourir de cette épée ».
Ah ! mais, ma litière est arrêtée… Eh oui, nous voici arrivés ; je ne m’en avisais point. Je vous dirai la suite après souper.
V
L’ARRESTATION
Grand merci, messire abbé, je suis votre obligé… Non, de rien, je vous l’assure, je n’ai plus besoin de rien… seulement que l’on me remette quelques bûches au feu… Mon neveu va me faire compagnie ; j’ai à m’entretenir avec lui. C’est cela, messire abbé, la bonne nuit. Merci des prières que vous allez dire pour le Très Saint-Père et pour mon humble personne… oui, et toute votre pieuse communauté… L’honneur est pour moi. Oui, je vous bénis ; le bon Dieu vous ait en Sa sainte garde…
Ououh ! Si je le lui avais permis, il nous aurait tenus jusqu’à la minuit, cet abbé-là ! Il a dû naître le jour de la Saint-Bavard…
Voyons, où en étions-nous ? Je ne veux point vous laisser languir. Ah oui… le maréchal, l’épée haute…
Et derrière le maréchal surgirent une douzaine d’archers qui rabattirent brutalement échansons et valets contre les murs ; et puis Lalemant et Perrinet le Buffle, et sur leurs talons le roi Jean II lui-même tout armé, heaume en tête, et dont les yeux jetaient du feu par la ventaille levée. Il était suivi de près par Chaillouel et Crespi, deux autres sergents de sa garde étroite.
« Je suis piégé », dit Charles de Navarre.
La porte continuait de dégorger l’escorte royale dans laquelle il reconnaissait quelques-uns de ses pires ennemis, les frères d’Artois, Tancarville…
Le roi marcha droit vers la table d’honneur. Les seigneurs normands esquissèrent un vague mouvement pour lui faire révérence. D’un geste des deux mains, il leur imposa de rester assis.
Il saisit son gendre par le col fourré de son surcot, le secoua, le souleva, tout en lui criant du fond de son heaume : « Mauvais traître ! Tu n’es pas digne de t’asseoir à côté de mon fils. Par l’âme de mon père, je ne penserai jamais à boire ni à manger tant que tu vivras ! »
L’écuyer de Charles de Navarre, Colin Doublel, voyant son maître ainsi malmené, eut une folle impulsion et brandit un couteau à trancher pour en frapper le roi. Mais son geste fut prévenu par Perrinet le Buffle qui lui retourna le bras.
Le roi, pour sa part, lâcha Navarre et, perdant contenance un instant, regarda avec surprise ce simple écuyer qui avait osé lever la main sur lui. « Prenez-moi ce garçon et son maître aussi », commanda-t-il.
La suite du roi s’était portée en avant d’un seul élan, les frères d’Artois au premier rang, qui encadrèrent Navarre comme un noisetier pincé entre deux chênes. Les hommes d’armes avaient complètement investi la salle ; les tapisseries étaient comme hérissées de piques. Les huissiers de cuisine semblaient vouloir rentrer dans les murs. Le Dauphin s’était levé et disait : « Sire mon père, Sire mon père… »
Charles de Navarre tentait de s’expliquer, de se défendre. « Monseigneur, je ne puis comprendre ! Qui vous a si mal informé contre moi ? Que Dieu m’aide, mais jamais, faites-m’en grâce, je n’ai pensé trahison, ni contre vous ni contre Monseigneur votre fils ! S’il est homme au monde qui m’en veuille accuser, qu’il le fasse, devant vos pairs, et je jure que je me purgerai de ses dires et le confondrai. »
Même en si périlleuse situation, il avait la voix claire, et la parole qui coulait aisément de la bouche. Il était vraiment très petit, très fluet, au milieu de tous ces gens de guerre ; mais il gardait son assurance dans le caquet.
« Je suis roi, Monseigneur, d’un moindre royaume que le vôtre, certes, mais je mérite d’être traité en roi. – Tu es comte d’Évreux, tu es mon vassal, et tu es félon ! – Je suis votre bon cousin, je suis l’époux de Madame votre fille, et je n’ai jamais forfait. Il est vrai que j’ai fait tuer Monseigneur d’Espagne. Mais il était mon adversaire et m’avait offensé. J’en ai fait pénitence. Nous nous sommes donné la paix et vous avez accordé des lettres de rémission à tous… – En prison, traître. Tu as assez joué de menterie. Allez ! Qu’on l’enferme, qu’on les enferme tous les deux ! » cria le roi en montrant Navarre et son écuyer. « Et celui-là aussi », ajouta-t-il en désignant de son gantelet Friquet de Fricamps qu’il venait de reconnaître et qu’il savait avoir monté l’attentat de la Truie-qui-file.