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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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« Je suis désolé », dit-il avec froideur, tentant de mettre une distance entre eux.

Anna del Mercato hocha vaguement la tête, et le regarda sans la moindre rancœur. « Je t’ai suffisamment ennuyé, mon garçon. » Elle lui passa encore une fois la main dans les cheveux et s’en alla.

« Qu’est-ce qu’elle voulait ? lui demanda Benedetta quand Mercurio s’assit à côté d’elle sur la paillasse.

— Rien », répondit-il. Mais il se rendit compte qu’il n’était pas arrivé à dresser un mur entre Anna del Mercato et lui. Il lui semblait sentir encore sa main dans ses cheveux.

« Les deux, là, ils n’ont pas arrêté un instant de parler », fit Benedetta en désignant Zolfo et le frère d’un signe du menton.

« J’ai sommeil », la coupa Mercurio, et il lui tourna le dos. Il ferma les yeux.

“Ma mère était une maraîchère et elle vendait des légumes au marché. Elle me mettait sur sa petite charrette, à côté des navets et des oignons. Elle m’avait cousu un pourpoint de futaine et l’avait fourré de peaux de lapin qui me protégeaient du froid…”

16

Shimon Baruch était sale et fatigué. Il ne savait pas combien de jours il était resté caché dans cette cave des faubourgs de la Ville Sainte. Il n’avait guère dormi, quasiment pas mangé, et il était frigorifié. Sa soutane de curé était souillée de cette humidité particulière du tuf, blanche et collante.

Il avait vécu comme un animal traqué, recroquevillé dans les excavations creusées à flanc de colline, écoutant chaque bruit, chaque frôlement. Mais jamais la peur n’avait eu le dessus : plus il souffrait, plus la colère et la haine croissaient en lui. Il comprenait que rien ne forme autant un homme. Rien ne peut le rendre plus fort.

Les anciennes valeurs, les objectifs, les jours de sa vie passée n’avaient plus aucun sens. Ce n’étaient que fantômes et chimères. Sa vie avait été celle d’un figurant obéissant aux lieux communs, aux commandements de la communauté.

Ce n’était pas sa vraie nature, il était autre. Et il ne renoncerait pas à cet autre lui-même, maintenant qu’il l’avait rencontré.

Sa nouvelle vie, son nouveau destin, il les avait dans sa poche. Quand il se sentait plus faible, que sa volonté vacillait, sa main touchait ce bout de parchemin qui disait qu’il était Alessandro Rubirosa, chrétien, baptisé dans la petite église de San Serapione Anacoreta, Anno Domini 1471.

Le jour où il se sentit prêt, il rabattit sa capuche, se dirigea vers la ville et arriva piazza Sant’Angelo in Pescheria, là où tout avait commencé.

Il regarda autour de lui. La place était exactement telle que ce jour-là. Il sentit croître en lui la haine et la colère, et revécut chaque détail de la scène. D’abord la fille aux cheveux roux qui avait troublé ses sens, puis le gamin à la peau jaunâtre qui hurlait quelque chose dans son dos et aussitôt le fou gigantesque qui marchait sur lui sous prétexte de demander l’aumône. Il voyait maintenant ce qu’il aurait dû voir ce jour-là. Les échanges de regards, la coordination. Le plan avait été bien étudié. Et le chef était certainement celui que Shimon haïssait plus que tout. Ce garçon avec son bonnet de Juif qui lui avait souhaité la paix dans leur langue, qui avait fait semblant de se battre avec le fou pour le défendre. Mais ce que Shimon Baruch se rappelait surtout, c’était la peur qui l’avait tenaillé. Quel imbécile il avait été ! C’était précisément sur cette peur que reposait le plan de ces criminels. La peur du Juif peureux.

“Tu n’auras plus jamais peur, se répéta-t-il. Et tu ne seras plus jamais un Juif.”

Il partit dans la direction où les trois jeunes gens s’étaient enfuis en faisant semblant de se poursuivre. Il prit le même chemin puis tourna à droite. Il se retrouva aussitôt dans un dédale de ruelles qui se perdaient dans le cœur de Rome, et se dit que les voleurs devaient avoir plutôt cherché un endroit isolé pour s’y cacher. Revenant sur ses pas, il tourna à gauche. La rue se rétrécit jusqu’à la digue bordant le Tibre, en face de l’île Tibérine.

Il regarda le fleuve depuis la digue, et réfléchit. Impossible qu’ils aient eu une barque. Agacé, il s’apprêta à faire demi-tour. Ce n’était pas ainsi qu’il les trouverait.

Mais un bruit attira soudain son attention : cela venait d’un buisson de ronces à mi-pente.

« Ah, malédiction ! », jura une silhouette dégingandée qui apparut à l’improviste, comme surgie du néant. C’était un homme à l’air sombre, en tunique violette, avec un coutelas à la turque glissé dans une large ceinture orange. « Quel endroit de merde », maugréa-t-il. Il se tourna vers l’égout dont il venait de sortir et hurla d’une voix désagréable : « Grouillez-vous, bande d’idiots ! »

Un peu plus loin attendait une voiture légère à deux roues, toute neuve, attelée à un petit cheval arabe nerveux et vif.

L’homme qui venait de sortir de l’égout cracha par terre et se dirigea vers la voiture.

Quelques instants après, quatre gamins en haillons sortirent par la même grille d’égout derrière le buisson. Peinant et glissant, ils escaladèrent la digue boueuse, chargés de vêtements et de corbeilles en osier.

« Grouillez-vous ! », hurla encore l’homme, assis sur le coffre, un fouet à la main.

Les gamins pressèrent le pas jusqu’à la voiture et lancèrent les vêtements en vrac dans le coffre à l’arrière. Le plus petit, chargé comme un baudet, ne voyait pas où il marchait tant il transportait de choses. Il perdit l’équilibre et lâcha tout. Les vêtements et la grande corbeille en osier roulèrent sur le sol.

« Imbécile ! », cria l’homme. Puis il fit claquer son fouet sur les deux premiers. « Allez l’aider », ordonna-t-il.

Shimon avait observé la scène avec curiosité : dans la corbeille renversée, des perruques, des bérets de cuisinier et de peintre, des paires de lunettes en tous genres et des fausses barbes. Et surtout, un bonnet jaune. Pris d’excitation, il s’était approché.

Les gamins veillèrent à tout ramasser avant de rejoindre leur maître au pas de course. Mais le plus petit s’aperçut qu’un objet que personne n’avait vu était tombé derrière un buisson.

Shimon eut un coup au cœur et bondit vers le gamin pour lui arracher ce qu’il venait de ramasser.

C’était un petit sac de cuir fermé d’un lacet sur lequel était peinte une main stylisée rouge, une hamsa, qui protégeait du mauvais œil.

« Qu’est-ce que tu fais, curé ? Lâche ça tout de suite ! », hurla l’homme dans la voiture.

Shimon regardait ce petit sac, les larmes aux yeux.

« T’as entendu, curé ? fit l’homme, qui descendit et s’approcha d’un pas décidé. C’est à moi. Lâche ça tout de suite », dit-il en lui arrachant des mains le sac qui avait contenu les trente-six florins d’or gagnés pour cette grosse vente de cordages.

Shimon le regarda. L’homme avait une expression méchante. Mais Shimon n’avait plus peur de personne. Il aurait pu lui tirer son coutelas de la ceinture et l’égorger, là, devant tout le monde. Et s’il avait pu parler, en le regardant mourir il aurait murmuré à son oreille : « Non. C’est à moi ». Et il aurait ri.

« Qu’est-ce que tu regardes, curé ? », dit l’homme, toujours agressif mais moins sûr de lui.

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