Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
DANS CE CONTEXTE D’ENSEMBLE, l’attitude de Jorge Bergoglio sous la dictature apparaît plus courageuse qu’on ne l’a dit. Par rapport à Pio Laghi, Héctor Aguer, Leonardo Sandri et à un épiscopat dont la prudence confinait à la connivence, et à beaucoup de prêtres qui se sont pris au jeu du fascisme, le futur pape a fait preuve d’un esprit de résistance indéniable. Ce ne fut pas un héros, certes, mais il n’a pas collaboré avec le régime.
L’avocat Eduardo Valdés, qui fut ambassadeur d’Argentine auprès du saint-siège dans les années 2010, et fut proche de la présidente de la Nation Cristina Kirchner, nous reçoit avec Andrés dans son café privé « péroniste » du centre-ville de Buenos Aires. L’homme est bavard ; ça tombe bien, je le laisse parler, devant un appareil enregistreur bien en vue. Il me résume ce qu’il croit être l’idéologie de François (une théologie de la libération à la sauce argentine et péroniste) et me renseigne sur les complicités ecclésiastiques de la junte militaire. Nous parlons également du nonce Pio Laghi, de l’archevêque de La Plata Héctor Aguer, du cardinal Leonardo Sandri et de plusieurs autres prélats qui furent des opposants notoires au cardinal Bergoglio. L’ambassadeur évoque, maintenant sans précaution, entre de grands éclats de rire péronistes, les modes de vie dévergondés et les garçonnades de certains évêques de la Conférence épiscopale argentine ou de leur entourage. À l’en croire, ce clergé compterait d’innombrables rigides qui menaient, en fait, une double vie. (Ces informations sont confirmées par d’autres évêques et prêtres rencontrés à Buenos Aires et par le militant LGBT Marcelo Ferreyra qui dispose de dossiers très complets, constitués avec ses avocats, sur les prélats les plus homophobes et les plus placardisés d’Argentine.)
Je découvrirai bientôt au Chili, au Mexique, en Colombie, au Pérou, à Cuba et dans les onze pays d’Amérique latine où j’ai enquêté, des comportements similaires. Et toujours cette règle de Sodoma, désormais bien établie, et que le futur pape a comprise durant ses années argentines : le clergé le plus homophobe est souvent le plus pratiquant.
RESTE UN DERNIER POINT qui permet d’expliquer les positions du cardinal Bergoglio devenu pape : le débat des unions civiles (2002-2007) et du mariage (2009-2010). Contre toute attente, l’Argentine est en effet devenue en juillet 2010 le premier pays d’Amérique latine à reconnaître le mariage pour les couples de même sexe.
On a beaucoup écrit sur l’attitude équivoque du futur pape qui n’a jamais fait preuve d’une grande clarté sur le sujet lorsqu’il était à Buenos Aires. Pour résumer sa position, on peut considérer que François a été relativement modéré sur les unions civiles, refusant d’inciter les évêques à descendre dans les rues, mais s’est opposé de toutes ses forces au mariage homosexuel. Il faut dire que les premières se sont étendues lentement en Argentine, à partir de décisions locales, rendant difficile une mobilisation de grande ampleur, alors que seul le mariage, débattu au Parlement et voulu par la présidente Kirchner, a suscité un débat national.
Les détracteurs de Bergoglio font remarquer qu’il fut ambigu même sur les unions civiles, disant tout et son contraire lors de leur mise en œuvre dans le district de Buenos Aires –, mais en fait il a peu parlé. On en est réduit à interpréter ses silences !
— Je pense que Jorge [Bergoglio] était favorable aux unions civiles ; pour lui c’était une loi qui faisait écho aux droits civiques. Il les aurait acceptées si [le Vatican] n’y avait pas été hostile, assure Marcelo Figueroa.
Les proches amis du futur pape que j’ai rencontrés soulignent la difficulté de Bergoglio à agir en faveur des droits des homosexuels en Argentine à cause de Rome. En privé, Bergoglio aurait soutenu la proposition de loi comme un bon compromis pour éviter le mariage. « Il était très isolé », font cependant remarquer ses amis. Selon eux, une bataille d’une extrême violence a eu lieu entre le Vatican et le futur pape sur le sujet, relayé localement par des prêtres ambigus, bataille qui l’a finalement amené à renoncer à ses idées plus ouvertes.
L’homme en vue en Argentine est, justement, l’archevêque de La Plata, Héctor Aguer. Cet homophobe viscéral est un proche de Benoît XVI, lequel compte sur lui pour contrer les idées trop « violemment modérées » de Bergoglio. Désireux de se débarrasser au plus vite du cardinal de Buenos Aires, Benoît XVI aurait, dit-on, promis à Aguer de le nommer à sa place, dès qu’il atteindrait l’âge limite de soixante-quinze ans (ce qu’Aguer a parfois laissé entendre). Se sachant soutenu en haut lieu, Aguer, d’habitude plus efféminé, se lâche en tout cas dans une surenchère macho. Entouré d’une ribambelle de mignons et d’éphèbes séminaristes, le prélat se lance dans une violente campagne contre les unions civiles et le mariage dont seuls les rigides comme lui ont le secret.
— Les cardinaux Sodano et Sandri, puis Bertone, géraient, depuis Rome, l’Argentine avec sur le terrain l’archevêque Héctor Aguer et le nonce Adriano Bernardini, contre Bergoglio, m’explique Lisandro Orlov. (Le jour de l’élection de François, Aguer sera à ce point dépité qu’il refusera de faire sonner, comme le veut la tradition, les cloches de l’archevêché de La Plata ; quant au nonce Bernardini, lui aussi choqué, il tombera malade…)
Le futur pape n’a donc localement aucune marge de manœuvre vis-à-vis de Rome. Les témoins confirment, par exemple, que tous les noms de prêtres proposés par le cardinal Bergoglio pour être nommés évêques, généralement des progressistes, ont été retoqués par le Vatican, qui, à la place, choisit des candidats conservateurs.
— Héctor Aguer a voulu piéger Bergoglio. Il a radicalisé les positions de l’Église catholique sur le mariage pour le contraindre à sortir de son mutisme. Si on veut comprendre Bergoglio, il faut écouter ses silences sur les unions civiles et ses paroles contre le mariage ! m’explique encore Lisandro Orlov.
Ce point est confirmé par le père Guillermo Marcó, alors assistant personnel et porte-parole du cardinal Bergoglio, qui nous reçoit, Andrés et moi, dans son bureau, une ancienne nonciature devenue aumônerie universitaire, dans le centre-ville de Buenos Aires :
— Le Vatican étant hostile aux unions civiles, Bergoglio devait suivre cette ligne en tant qu’archevêque. Comme porte-parole, je lui ai recommandé d’éviter le sujet et de ne pas s’exprimer, pour ne pas avoir à les critiquer. Après tout, c’était une union sans sacrement et il ne s’agissait pas d’un mariage : pourquoi en parler ? Jorge a validé cette stratégie. J’ai fait savoir aux organisations homosexuelles de Buenos Aires qu’on ne s’exprimerait pas sur le sujet et qu’on leur demandait de ne pas nous mêler à cette bataille, c’était cela notre objectif, m’indique Marcó.
Un bon professionnel, jeune et friendly, le père Marcó. Nous parlons un long moment devant un petit Nagra bien visible qui tourne, la marque préférée d’enregistreur des journalistes radio professionnels. Évoquant une bataille classique, il m’explique l’éternel conflit entre les curés des villes et les curés des champs :
— Le cardinal Bergoglio vivait à Buenos Aires, en zone urbaine, contrairement à d’autres évêques qui exerçaient en province ou en zone rurale. Au contact de cette grande ville, il a beaucoup évolué. Il a compris les questions de drogue, de prostitution, les enjeux des favelas, l’homosexualité. Il est devenu un évêque urbain.
Selon deux sources différentes, le cardinal Bergoglio se serait montré compréhensif face aux prêtres argentins qui bénissaient des unions homosexuelles.
Pourtant, lorsque le débat sur le mariage des couples de même sexe est lancé, en 2009, l’attitude de l’archevêque Jorge Bergoglio change. C’est au lendemain de son échec au conclave où il n’a pas réussi à convaincre ses pairs face à Joseph Ratzinger, devenu pape. Veut-il donner des gages pour préserver ses chances au cas où ?