Un lieu incertain
- Автор: Варгас Фред
- Серия: Commissaire Jean-Baptiste Adamsberg #6
- Год: 2013
- Язык: французский
- Год: Éditions 84
- ISBN: 978-2290023501
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «Un lieu incertain». Краткое содержание книги:
— Je suis désolé.
— Pas de votre faute. Si vous n’êtes pas un fils de pute. Pour le nom, c’est Villalonga Franco da Silva. Pour le docteur, c’est au deuxième étage. Il y a un salon sur le palier et tout ce qu’il faut pour attendre. Si je pouvais, c’est là que je vivrais.
Le palier du deuxième étage était aussi vaste qu’une entrée. Le docteur y avait installé une table basse et des fauteuils, des revues et des livres, un lampadaire ancien et un distributeur d’eau. Un homme raffiné, avec une marque d’ostentation. Adamsberg s’installa pour attendre l’homme aux doigts d’or, et joignit successivement l’hôpital de Châteaudun — avec appréhension —, l’équipe de Retancourt — sans espoir — et celle de Voisenet, tout en évacuant les pensées moches du commandant Danglard.
Le Dr Lavoisier avait gagné un cran d’optimisme — « il s’accroche » —, la température avait baissé d’un point, l’estomac avait supporté le lavage, le patient avait demandé si le commissaire avait trouvé la carte postale avec le mot — « il a l’air très fixé là-dessus, mon vieux ». — Dites-lui qu’on recherche la carte postale, répondit Adamsberg, que tout est en route pour le chien, que le crottin est prélevé, que tout suit comme souhaité.
Message codé, estima le Dr Lavoisier en notant chaque mot, il transmettrait, cela ne le regardait pas, les flics avaient leurs méthodes. Avec cette inflammation, il fallait que l’estomac perforé tienne et ce n’était pas joué.
Retancourt était détendue, presque enjouée, alors que tout indiquait qu’Armel Louvois ne remettrait pas les pieds chez lui et avait même filé dès six heures du matin. La gardienne l’avait vu partir avec un sac à dos. Au lieu de leur aimable échange quotidien, le jeune homme était passé en ne lui adressant qu’un signe de main rapide. Il prenait un train, probablement. Weill ne pouvait pas confirmer, ne se levant qu’à l’heure honorable de midi. Il avait de l’affection pour son jeune voisin et, très contrarié par la nouvelle du crime, il s’était fermé, presque boudeur, ne fournissant que des renseignements inutiles. Anormalement, Retancourt n’était pas affectée par ces mauvaises nouvelles. Il était possible que Weill, œnologue de grand renom, ait été distraire les planqueurs en leur portant un vin millésimé dans des verres gravés. Avec Weill, qui faisait couper ses vêtements sur mesure, en raison de sa fortune, de son snobisme et de la forme unique de son corps moulé en toupie, tout était envisageable, y compris le dévoiement d’une équipe de flics en planque, ce qui lui aurait procuré un plaisir paradoxal certain. Retancourt ne semblait pas pleinement consciente qu’elle guettait au domicile d’un dément, du Zerquetscher, qui avait transformé un vieillard en bouillie, à croire que l’indulgence de Weill pour son voisin avait éteint sa vigilance. « Prévenez Weill, dit Adamsberg, qu’il a émietté un autre homme en Autriche. »
L’équipe Voisenet-Kernorkian, sur la route du retour, était en revanche sur les genoux. Raymond Réal, le père de l’artiste, avait mis dix minutes pour accepter de lâcher son fusil et les laisser entrer dans son trois pièces en demi-cave à Survilliers. Oui il était au courant, et oui il bénissait le vengeur qui avait écrasé la crapule qu’était le vieux Vaudel, et Dieu fasse que jamais les flics ne mettent la main sur lui. Les journaux étaient sortis à temps pour qu’il leur file entre les doigts et c’était une bénédiction. Vaudel avait au moins deux cadavres sur la conscience, celui de son fils et celui de sa femme, qu’on ne l’oublie jamais. S’il savait qui avait tué Vaudel ? S’il savait où étaient ses deux fils ? Mais est-ce qu’ils se figuraient, les flics, qu’il allait leur donner la moindre indication pour les aider ? Mais où ils se croyaient, les flics ? Mais où ils vivaient ? Kernorkian avait marmonné « Dans la merde », et cet aveu avait un peu calmé l’homme.
— À vrai dire, expliqua Voisenet, il ne nous a pas laissé le temps de nous exprimer. Comprenez que le fusil était sur la table, à mitraille d’accord, mais prêt à partir. Il est énorme, il a trois chiens et son repaire — je ne vois pas d’autre mot — est rempli de moteurs, de batteries et de photos de chasse.
— Vous n’avez aucun détail sur ses deux autres fils ?
— Il a répondu textuellement : « L’aîné est dans la Légion, le puîné est routier, Munich-Amsterdam-Rungis, alors démerdez-vous. » Puis il a exigé un départ immédiat, parce que « quand vous êtes là, ça pue ». Pour cela il avait raison, ajouta Voisenet, parce que c’est Kernorkian qui a coupé les mèches du chien.
Adamsberg tendait en même temps le bras sous la table en verre pour ramasser une babiole perdue par un des patients du Dr Josselin, un petit cœur en mousse enrobé de soie rouge, qu’on pouvait écraser dans son poing pour passer ses nerfs. Tout en appelant Gardon, il le lança d’une pichenette sur la table et le regarda tourner. Au troisième essai, il parvint à le faire pirouetter pendant quatre secondes. L’objectif, décida-t-il, était que les lettres imprimées sur sa face — Love — se présentent dans le bon sens au moment de l’arrêt. Il y réussit à la sixième tentative, alors qu’il demandait à Gardon d’extraire toutes les cartes postales des affaires du vieux Vaudel. Le brigadier lui lut le message de la police d’Avignon : Pierre Vaudel était au tribunal cet après-midi, préparant une plaidoirie. Information non vérifiée. Rentré chez lui à 19 h 12. Notable protégé, conclut Adamsberg. Il raccrocha et lança le cœur en mousse sur la table, comptant les tours. Le Zerquetscher était en route, et vers qui ?
— Il vous a échappé, n’est-ce pas ?
Adamsberg se leva lentement, fatigué, et serra la main du médecin.
— Je ne vous ai pas entendu arriver.
— Pas de mal, répondit Josselin en ouvrant sa porte. Comment va la petite Charme ? Le chaton qui ne tétait pas, précisa-t-il, comprenant qu’Adamsberg ne situait plus ce nom.
— Bien, je suppose. Je ne suis pas repassé chez moi depuis hier.
— Avec cette presse fracassante, je comprends cela. Néanmoins donnez-moi de ses nouvelles, voulez-vous ?
— Maintenant ?
— C’est important de suivre ses patients pendant les trois jours consécutifs au soin. Cela ne vous semble pas discourtois si je vous demande de m’accompagner à la cuisine ? Je ne vous attendais pas et j’ai besoin de me restaurer. Peut-être n’avez-vous pas dîné non plus ? Sûrement non, n’est-ce pas ? Auquel cas nous pourrions partager quelque chose, en toute simplicité ? N’est-ce pas ?
Pas de refus, songea Adamsberg, qui cherchait le ton adéquat pour répondre à Paul de Josselin. Ces types qui disent sans cesse « n’est-ce pas ? » le déroutaient toujours un peu aux premières rencontres. Pendant que le médecin se débarrassait de son costume et enfilait un vieux gilet, Adamsberg passa un rapide coup de fil à Lucio, très surpris qu’il prenne des nouvelles de Charme. Elle allait bien, les forces revenaient, Adamsberg transmit le message et Josselin claqua des doigts, satisfait.
Ne pas se fier aux apparences et nul ne connaît l’autre, ainsi va l’adage. Adamsberg avait rarement été reçu par un inconnu avec plus de naturel et de convivialité. Le docteur avait laissé choir son mépris ambigu comme il avait abandonné sa veste au portemanteau, avait dressé le couvert en désordre, les fourchettes à droite, les couteaux à gauche, tourné une salade aux copeaux de fromage et aux cerneaux de noix, découpé des tranches de porc fumé, disposé dans les assiettes deux billes de riz et une bille de purée de figues, façonnées avec une cuiller à démouler les boules de glace, prestement graissée du bout de l’index. Adamsberg le regardait bouger, fasciné, glissant comme un patineur du placard à la table, usant gracieusement de ses énormes mains, un spectacle fait de dextérité, de délicatesse, de précision. Le commissaire aurait pu le regarder évoluer longtemps, comme un danseur vous charme, sachant accomplir ce dont vous êtes incapable. Mais Josselin ne mit pas même dix minutes à tout préparer. Puis il considéra d’un œil critique la bouteille de vin ouverte sur le comptoir.