Un lieu incertain
- Автор: Варгас Фред
- Серия: Commissaire Jean-Baptiste Adamsberg #6
- Год: 2013
- Язык: французский
- Год: Éditions 84
- ISBN: 978-2290023501
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «Un lieu incertain». Краткое содержание книги:
— Qui étaient les ennemis ?
— Tous ceux qui entendaient détruire sa puissance.
— Il les craignait ?
— D’un côté assez pour ne pas vouloir d’enfants, afin de ne pas les exposer au danger. D’un autre pas du tout, en raison de ce sentiment de supériorité dont je vous ai parlé. Sentiment déjà florissant quand il s’occupait de justice, quand il exerçait ce droit de vie ou de mort sur autrui. Attention, commissaire, ce que je vous décris n’est pas la réalité mais la sienne.
— Fou ?
— Totalement si l’on estime que c’est être fou que de vivre selon la logique d’un monde qui n’est pas la logique du monde. Mais pas du tout dès l’instant où il était rigoureux et cohérent au sein de son organisation, et qu’il savait la connecter aux règles minimales de l’ordre social général.
— Avait-il identifié ses ennemis ?
— Tout ce qu’il a bien voulu en dire évoquait une lutte primaire de bande à bande, une infinie vendetta. Avec du pouvoir à la clef.
— Il connaissait leurs noms ?
— Sûrement. Il ne s’agissait pas d’ennemis changeants, de démons volatils pouvant surgir de partout et nulle part. Leur place dans son crâne n’a jamais varié. Vaudel était paranoïaque, ne serait-ce que par cette certitude de puissance et cet isolement grandissant. Mais tout était rationnel et réaliste dans sa guerre, et ceux qu’il combattait avaient sûrement pour lui des noms et même des visages.
— La guerre est cachée et les ennemis sont chimériques. Cependant la réalité entre un soir dans son théâtre, et on l’assassine.
— Oui. A-t-il fini par menacer réellement les « ennemis » ? Leur a-t-il parlé, les a-t-il agressés ? Vous connaissez la formule, n’est-ce pas : le paranoïaque finit par engendrer les haines qu’il avait soupçonnées. Son invention prend vie.
Josselin proposa une nouvelle rasade d’alcool, qu’Adamsberg refusa. Le médecin se poussa d’un pas léger jusqu’au placard, rangea la bouteille avec soin.
— Nous ne sommes pas normalement amenés à nous revoir, commissaire, car ma connaissance de Vaudel s’arrête là. Ce serait beaucoup demander que de revenir un jour, n’est-ce pas ?
— Pour voir dans mon crâne ?
— Bien sûr. À moins que nous ne trouvions un motif moins intimidant. Pas de douleur de dos qui vous gêne ? Des ankyloses ? Une oppression ? Des difficultés de transit ? Du froid, du chaud ? Une névralgie ? Une sinusite ? Non, rien de tout cela, n’est-ce pas ?
Adamsberg secoua la tête en souriant. Le médecin plissa les yeux.
— Acouphènes, proposa-t-il, un peu comme un marchand fait une offre.
— D’accord, dit Adamsberg. Comment le savez-vous ?
— À votre façon de porter les doigts à votre oreille.
— J’ai déjà consulté. On ne peut rien y faire, sauf s’y habituer et les oublier. Et je suis doué pour ça.
— La nonchalance, l’indifférence, n’est-ce pas ? dit le médecin en raccompagnant Adamsberg vers l’entrée. Mais les acouphènes ne s’estompent pas comme un souvenir. Je peux, moi, vous les ôter. Si cela vous chante. Car à quoi bon transporter nos pierres ?
XXI
En rentrant à pied de chez le Dr Josselin, Adamsberg serrait et desserrait le cœur en mousse, Love, dans le fond de sa poche. Il s’arrêta sous le porche de l’église Saint-François-Xavier pour appeler Danglard.
— Ça ne fonctionne pas, commandant. Ce mot d’amour, c’est impensable.
— Quel mot, quel amour ? demanda prudemment Danglard.
— Celui du vieux Vaudel, son Kiss Love pour la vieille dame allemande. C’est impossible. Vaudel est âgé, il est coupé du monde, traditionaliste, il boit du Guignolet sur un fauteuil Louis-XIII, il n’écrit pas Kiss Love sur une lettre. Non, Danglard, encore moins sur une dernière lettre posthume. C’est une facilité trop bon marché pour lui. Un modernisme qu’il réprouve. Il ne va pas copier des inscriptions sur un cœur en mousse.
— Quel cœur en mousse ?
— Peu importe, Danglard.
— Personne n’est à l’abri d’une fantaisie, commissaire. Vaudel était capricieux.
— Une fantaisie en cyrillique ?
— Par goût du secret, pourquoi pas ?
— Cet alphabet, Danglard, on ne l’utilise pas qu’en Russie ?
— Non, dans les langues slaves des peuples orthodoxes. Il dérive du grec médiéval, peu ou prou.
— Ne me dites pas d’où il vient, dites-moi seulement s’il est utilisé en Serbie.
— Oui, bien sûr.
— Vous m’avez bien dit que votre oncle était serbe ? Donc que les pieds coupés étaient serbes ?
— Je ne suis pas sûr que ce soient ceux de mon oncle. C’est votre histoire d’ours qui m’a focalisé. Ce sont peut-être les pieds d’un autre.
— De qui alors ?
— D’un cousin peut-être, d’un homme du même village.
— Mais d’un village serbe, c’est cela, Danglard ?
Adamsberg entendit le verre de Danglard se poser brutalement sur sa table.
— Mot serbe, pieds serbes, c’est comme cela que vous pensez ? demanda le commandant.
— Oui. Deux signaux serbes en quelques jours, ce n’est pas fréquent.
— Cela n’a rien à voir. Et vous ne vouliez plus qu’on s’occupe des pieds de Highgate.
— Le vent bouge et qu’y puis-je, commandant ? Et pour ce soir, il souffle de l’est. Cherchez ce que peut bien signifier ce Kiss Love en serbe. Commencez par fouiner autour des pieds de votre oncle.
— Mon oncle connaissait peu de monde en France, et surtout pas d’opulents juristes de Garches.
— Ne criez pas, Danglard, j’ai des acouphènes et cela me gêne.
— Depuis quand ?
— Depuis le Québec.
— Vous ne me l’avez jamais dit.
— Parce que avant ça m’était égal. Et ce soir, non. Je vous faxe la lettre de Vaudel. Cherchez, Danglard, quelque chose qui commence par Kiss. N’importe quoi. Mais en serbe.
— Ce soir ?
— Mais c’est votre oncle, commandant. On ne va pas l’abandonner dans le ventre de l’ours.
XXII
Les pieds posés sur les briques de la cheminée, Adamsberg somnolait devant le feu éteint, un index enfoncé dans son oreille. Cela ne servait à rien, le bruit était dedans, grésillant comme une ligne à haute tension. Cela perturbait sûrement son écoute, déjà naturellement inattentive, et il était possible qu’il finisse isolé comme une chauve-souris sans radar ne comprenant plus rien au monde. Il attendait que Danglard se mette au travail. À cette heure, le commandant avait sûrement enfilé ses habits du soir, la tenue ouvrière de son père mineur, tout à l’opposé de son élégance diurne. Adamsberg se le représentait avec netteté, courbé sur son bureau en maillot de corps, maugréant contre lui.
Danglard examinait le mot en cyrillique de la lettre de Vaudel, marmonnant contre le commissaire qui ne s’était pas intéressé à ces pieds quand lui s’en préoccupait. Mais à présent qu’il avait décidé de les laisser en paix, Adamsberg rouvrait brusquement le chemin. Sans plus d’explications, à sa manière opaque et impromptue qui déstabilisait son dispositif de sécurité. Et le minait dans ses tréfonds s’il advenait qu’Adamsberg eût raison.
Ce qui n’était pas impossible, admettait Danglard en disposant sur sa table le peu d’archives qu’il tenait de son oncle, Slavko Moldovan. Un homme qu’il n’était pas question, c’est vrai, de laisser choir dans l’estomac d’un ours sans agir. Danglard secoua la tête, irrité comme chaque fois que le vocabulaire d’Adamsberg venait se glisser dans le sien. Il avait aimé l’oncle Slavko, qui inventait des histoires tout au long du jour, qui posait son doigt sur ses lèvres pour sceller des secrets, son doigt qui sentait le tabac de pipe. Danglard croyait que l’oncle avait été fabriqué pour lui, voué à son seul service. Slavko Moldovan ne se lassait pas ou ne le montrait pas, il lui offrait des morceaux d’existence allègres et terrifiants, abusivement farcis de mystères et de connaissances. Il avait ouvert les fenêtres, montré les horizons. Quand il séjournait chez eux, le jeune Adrien Danglard le suivait sans relâche, lui et ses mocassins à pompons rouges cernés d’une broderie dorée, qu’il restaurait certains soirs avec un fil brillant. Il fallait en prendre soin, on les portait les jours de fête, c’était la coutume du village. Adrien l’aidait, il lissait le fil d’or, préparait les aiguillées. C’est dire s’il connaissait ces chaussures, dont il avait retrouvé les pompons ignominieusement mêlés au dépôt sacrilège de Highgate. Pompons qui pouvaient avoir appartenu à n’importe quel autre villageois, ce que souhaitait ardemment Danglard. Le surintendant Radstock avait progressé. Il semblait établi que le collectionneur s’introduisait dans des dépôts mortuaires, des magasins de pompes funèbres où attendait un corps. Il y prélevait les pieds fétiches, revissait le cercueil. Les pieds étaient lavés et les ongles taillés. Et si le Coupeur de pieds était anglais ou français, pourquoi et comment diable avait-il pu mettre la main sur les pieds d’un Serbe ? Et comment ne s’était-il pas fait remarquer là-bas ? À moins qu’il ne fût du village ?